Le poison est servi

Un documentaire de Silvio Tendler

Partage international no 289septembre 2012

par Thiago Staibano Alves

« L’histoire de l’Amérique latine est une longue histoire de perte, de confiscation et de vol des ressources naturelles avec la prise de conscience que la nécessité de préserver et de défendre ces ressources ne se développe pas aussi vite que le progrès implacable du vol. »

C’est sur cette constatation triste mais véridique du journaliste Eduardo Galeano, que commence le documentaire O veneno está na mesa (Le poison est servi) du réalisateur brésilien Silvio Tendler. Le film a été diffusé en avant-première le 25 juillet 2012, à Rio de Janeiro, lors de la Campagne nationale de lutte contre les pesticides pour la défense de la vie. Cette campagne est une initiative créée par divers mouvements sociaux au Brésil, ainsi que par des étudiants, travaillant dans la santé et la recherche. L’objectif est d’attirer l’attention sur l’utilisation inconsidérée des pesticides au Brésil. La campagne appelle à une plus grande vigilance et à des restrictions dans l’utilisation des pesticides ; en outre, elle propose une nouvelle manière de considérer l’agriculture, en encourageant des pratiques telles que l’agriculture à petite échelle et l’agro-écologie, en favorisant la culture d’aliments bio.

Une série d’entretiens avec des chercheurs, des universitaires, des agriculteurs locaux, et même des membres d’agences gouvernementales brésiliennes chargées de la surveillance de la santé, montrent les douloureuses conséquences de l’utilisation de pesticides – certaines ayant laissé des dégâts irréversibles pour la santé, et d’autres ayant été fatales. Le film donne également des informations impressionnantes sur l’utilisation des pesticides au Brésil : en 2008, le Brésil est devenu le plus grand utilisateur de pesticides au monde, chaque Brésilien ingère 5,2 litres de pesticides par an en consommant des aliments traités avec des agents toxiques.

Une sombre histoire

Après la Seconde Guerre mondiale, la révolution verte dans l’agriculture promettait une augmentation de la production alimentaire mondiale. Avec pour conséquence la monoculture qui peut sembler attrayante au départ, mais qui provoque l’érosion des sols et des carences nutritionnelles, dès la première récolte. En tant que moyen de stimuler la production, l’utilisation de produits agrochimiques et des pesticides, au cours des années 1960, s’est propagée dans le monde entier.

Le documentaire a également révélé que les entreprises qui vendent actuellement des pesticides comme moyen sûr de protéger notre alimentation, sont les mêmes qui ont créé de nombreux produits toxiques utilisés dans les guerres. La technologie des produits agrochimiques est dérivée de ces produits toxiques. Par exemple, Bayer et BASF ont été les principaux propriétaires de la société qui a produit le tristement célèbre Zyklon B qui a été utilisé dans les chambres à gaz nazies, et Monsanto a produit l’Agent orange qui a été pulvérisé sur les villages du Viêt Nam et la campagne pendant la guerre.

L’Agence nationale de surveillance sanitaire a mené une enquête sur la nourriture au Brésil en 2009, et a constaté que 29 % des produits agricoles testés dépassaient la limite autorisée en pesticides. Elle a également trouvé des échantillons d’aliments qui contiennent des pesticides interdits au Brésil. L’utilisation des pesticides est devenue si répandue au cours des dix dernières années, que pendant que la productivité alimentaire a en effet augmenté de 75 %, l’utilisation des pesticides a presque doublé.

Le documentaire met en garde : les pesticides ne sont pas uniquement utilisés pour les fruits et légumes. La nourriture qui est sur notre table, tels que le riz et le blé qui sont largement utilisés pour la production d’autres aliments comme le pain et les pâtes, est également imprégnée par ces agents.

Les dommages aux travailleurs et aux consommateurs

Le film est très émouvant lors des entretiens avec des travailleurs ruraux qui ont longtemps été exposés aux pesticides dans les plantations. Almiro Rudolfo, un agriculteur du sud du pays, a accidentellement inhalé le poison en travaillant à l’épandage de pesticides dans un champ de maïs. Se sentant mal, il s’est rendu immédiatement chez le médecin qui a confirmé qu’il avait été empoisonné. Almiro conclut : « Si je suis tombé malade pour l’avoir inhalé, imaginez les gens qui vont le consommer plus tard. » Il y a des cas plus graves, comme celui de Lydia, âgée de 32 ans, qui souffre d’une maladie qui détruit lentement son système nerveux, après avoir été exposée aux pesticides dans les plantations de tabac dans lesquelles elle a travaillé dès l’enfance. C’est une triste réalité encore partagée par de nombreux enfants brésiliens dans un pays où le travail des enfants n’est pas encore complètement éradiqué. Le cas le plus choquant est celui de Vanderlei Silva Matos, qui a travaillé pendant plus de trois ans à mélanger des pesticides. En raison de l’exposition à ces poisons, Vanderlei a commencé à souffrir d’un certain nombre de problèmes de santé, il a été admis à l’hôpital et est décédé un mois plus tard. Vanderlei était marié et avait un enfant d’un an.

Pour ceux qui considèrent les pesticides comme un mal nécessaire, le documentaire fournit un argument économique en faveur d’une utilisation plus contrôlée des pesticides au Brésil. Nous sommes dans un pays où l’idée d’utiliser au mieux l’argent public et de réduire les dépenses du gouvernement est largement débattue par les secteurs les plus conservateurs des médias. Le documentaire fait valoir que même si l’utilisation de pesticides peut conduire à des bénéfices à court terme par l’augmentation de la productivité et par conséquent la baisse des prix alimentaires, les dommages à long terme causés à l’environnement et à la santé publique constituent des mesures qui peuvent être plus coûteuses pour l’État que si ces pesticides étaient interdits. La santé des travailleurs au Brésil coûte déjà 50,8 milliards de reais (20,3 milliards d’euros) par an.

L’agriculture bio

Bien que le documentaire soit plein d’histoires de souffrance, Le poison est servi conclut en proposant la solution : cultiver d’une manière respectueuse à la fois des droits des personnes et de l’environnement, avec une agriculture bio, sans pesticides. Malheureusement, le film montre que si l’agriculture traditionnelle bénéficie de l’aide des gouvernements, les mesures incitatives ont tendance à favoriser les grandes entreprises agrochimiques mais pas l’agriculture bio au Brésil. Pourtant certains sont en rupture avec les méthodes agricoles les plus commerciales, et cherchent des moyens naturels pour cultiver. Adonaï, un agriculteur dans le sud du Brésil, a renoncé à des prêts du gouvernement et a décidé de se mettre à l’agriculture bio. Il a trouvé le moyen, grâce à l’utilisation de maïs naturel et de maïs hybride, de produire sa propre semence de maïs ; il n’est plus dépendant des semences brevetées vendues par les grandes entreprises qui interdisent de réutiliser les semences issues de la première plantation.

Le documentaire se termine par ce message : la nourriture bio sans pesticides n’est pas actuellement produite à grande échelle, non pas parce que les chercheurs ne savent pas que cela peut être fait, mais à cause de l’industrie qui tire profit de l’utilisation des pesticides.

Pour plus d’informations : http://mpacontraagrotoxicos.wordpress.com
YouTube: O veneno está na mesa ou The poison is on the table.

Brésil Auteur : Thiago Staibano Alves, correspondant de Share International, résidant à São Paulo (Brésil).
Thématiques : environnement
Rubrique : Divers ()