Partage international no 349 – septembre 2017
par Graham Peebles
Le 14 juin 2017, un incendie a ravagé une tour de 24 étages, la Grenfell Tower, dans le district le plus riche de Londres, à l’ouest de la ville. Les restes carbonisés de la tour se dressent comme un monument à l’injustice sociale. Le bâtiment de 120 appartements répartis sur 24 étages est la propriété de l’administration locale. Au moins 80 personnes sont mortes dans l’incendie.
Dans toutes les villes de New Delhi à New York, les politiques qui ont abouti à la catastrophe de la Tour Grenfell se répètent : la rénovation des quartiers et la gentrification, l’afflux d’argent venant des entreprises et l’expulsion des pauvres, y compris des familles qui y vivaient depuis des générations. Il faut ajouter les mesures d’austérité, la privatisation des services publics et la suppression des logements sociaux. Les communautés disparaissent, les petites entreprises ferment progressivement, la diversité s’estompe et c’est ainsi qu’un autre quartier se retrouve absorbé par un environnement homogénéisé et onéreux.
Les personnes qui vivent dans les pays en développement industriel souffrent le plus, mais les pays avancés sont également soumis aux mêmes divisions et aux injustices qui ont conduit aux morts de la Grenfell Tower.
La mondialisation des grandes entreprises, avec la tendance aux privatisations qui l’accompagne, a empoisonné le tissu social de pratiquement tous les pays du monde, y compris ceux qui sont en développement. A mesure que les politiques néo-libérales sont introduites en échange de l’allégement de la dette et de prétendus « investissements » qui valent à peine mieux que l’exploitation, les problèmes du Nord s’infiltrent au Sud. La colonisation culturelle et économique cause peut-être moins de morts que la méthode traditionnelle de mainmise et de pillage, mais elle est tout aussi pernicieuse et corrosive.
Dans le monde néo-libéral, tout est considéré comme une marchandise. Les privatisations étranglent les populations ; les individus ne sont pas considérés comme ayant des points de vue particuliers favorisés par leurs traditions, leur culture et leurs milieux, ayant des préoccupations et des droits, des potentiels et des aspirations, mais plutôt comme des consommateurs valant plus ou moins en fonction de la taille de leur compte en banque et de leur pouvoir d’achat.
Ceux qui ont les poches vides et peu de perspectives n’ont pas voix au chapitre, et comme le prouve l’incendie de la tour Grenfell, ils sont systématiquement ignorés ; leurs opportunités et leurs choix sont réduits et les besoins essentiels – un toit, de la nourriture, des études et des soins de santé – leurs sont souvent refusés. Dans le monde de l’argent, ces droits ne dépendent pas des besoins mais de la capacité à payer, et lorsqu’ils sont pourvus à ceux qui vivent dans la pauvreté, c’est sous forme de logement de deuxième et troisième ordre, de nourriture malsaine, de services d’éducation et de santé mal financés.
La privatisation de tous les aspects de notre vie est la conséquence inévitable, quoique extrême, d’un modèle économique régi par le profit, alimenté par la consommation et maintenu par la stimulation constante du désir. Le plaisir est déguisé en bonheur, le désir versé là où devrait se trouver l’amour et la compassion : l’anxiété et la dépression sont garanties. Les entreprises, de plus en plus gigantesques, forment des groupes sans visage qui possèdent tout et en veulent encore davantage. Elles veulent disposer des citoyens et déterminer ce qu’ils pensent et ce qu’ils font. Ces entités sans visage ont des droits équivalents aux nations et, dans certains cas, supérieurs. Elles disposent d’une richesse incalculable et du pouvoir politique qui en découle. Elles assimilent rapidement tout ce qui émerge hors de leur champ de contrôle et ingèrent toute organisation qui menace leur domination.
La marchandisation est un monstre dépourvu d’empathie ; elle s’inscrit dans un système économique injuste qui a créé des niveaux d’inégalités inconnus auparavant, avec des richesses colossales concentrées auprès de moins en moins d’hommes (les multimilliardaires sont tous des hommes), tandis que la moitié de la population mondiale se bat pour sa survie et que la Terre elle-même lutte : les rivières et les mers sont polluées, la déforestation dévaste d’énormes zones, des écosystèmes entiers sont empoisonnés et l’air que nous respirons nous asphyxie. L’apathie nous étouffe et nous réconforte, les distractions nous droguent. « Fixer l’écran nous évite de voir la planète mourir. Comment faire pour se réveiller ? », demande la poète britannique Kate Tempest dans Tunnel Vision.
Jusqu’où cette folie ira-t-elle avant que nous y mettions fin ? Cela doit cesser, nous ne pouvons plus continuer à vivre dans ce brouillard. Au cours d’une envoûtante représentation de Europe is Lost (l’Europe est perdue) au festival de Glastonbury, Kate Tempest s’est mise à crier au bord de la scène : « Nous sommes perdus, nous sommes perdus, nous sommes perdus ! » Nous sommes perdus parce que notre monde a été créé sur de fausses valeurs – « toutes ces règles n’ont aucun sens » – parce qu’on nous a fait croire que la compétition et la division sont naturelles, que nous sommes simplement le corps et que nous sommes séparés les uns des autres ; parce que les intérêts financiers des entreprises sont placés au-dessus des besoins des êtres humains et de la santé de la planète. Les excès sont montrés en exemple, on se moque de la frugalité, l’ambition et la cupidité sont encouragées, l’incertitude et le mystère sont écartés. La maison brûle, comme le grand enseignant Krishnamurti l’a exprimé dans Se libérer du connu (chap. VI), notre maison et notre monde, intérieur comme extérieur. Les deux ont été violés, ravagés, et il s’agit de les soigner et de les purifier dans les eaux de la justice sociale, de la confiance et du partage.
Le changement systémique externe découle d’une modification interne de la pensée – un changement dans la conscience. Bien qu’une telle évolution puisse paraître difficile, je suggère qu’elle est bien avancée chez un grand nombre de personnes à des degrés divers. Pour que le changement soit durable, il doit être progressif mais fondamental et avoir le soutien de la grande majorité des gens. La gentillesse engendre la gentillesse, tout comme la violence engendre la violence. Créez des structures justes et voyez fleurir la tolérance et l’unité au sein de la société ; le partage est absolument essentiel. Après la catastrophe de Grenfell, des centaines de riverains ont partagé ce qu’ils avaient : nourriture, vêtements, literie ; ils faisaient des achats pour les victimes, remplissant des chariots avec des aliments pour bébés et des articles de toilette. Cela se produit partout dans le monde quand il y a une tragédie – les gens aiment partager ; donner et coopérer fait partie de ce que nous sommes, alors que la compétition et l’égoïsme sont contraires à notre nature et aboutissent à la maladie, individuelle et collective.
Le partage est la réponse et en tant que tel, il doit être placé au cœur d’une nouvelle approche de la vie socio-économique, au niveau local, national et mondial. C’est un principe unificateur encourageant la coopération qui, contrairement à la compétition, rassemble les gens et construit une communauté. La peur de l’autre, des institutions et des fonctionnaires se dissipe dans un tel environnement, aboutissant naturellement à la confiance. Face à l’inégalité et à l’injustice mondiales, l’idée de partager en tant que principe économique gagne progressivement du terrain, mais les milliards d’hommes qui vivent dans l’indigence et l’insécurité économique ne peuvent attendre. L’inaction et la complaisance profitent à ceux qui résistent aux changements et permettent de maintenir le statu quo. « Nous dormons si profondément, peu importe à quel point ils nous secouent. Si nous ne pouvons faire face, nous ne pouvons pas y échapper. Mais ce soir, l’orage est arrivé », tonne Kate Tempest dans Tunnel Vision. En effet, c’est le calme avant la tempête – et le havre ne sera pas trouvé dans les voies corrompues du passé, mais grâce à de nouvelles formes construites sur les anciennes vérités de l’amour et de l’unité qui se tiennent dans le cœur de toute l’humanité.
