Le peuple norvégien interpelle George Bush

Partage international no 201mai 2005

Interview de Torgeir Knag Fylkesnes par Ana Swierstra Bie

En octobre 2004, une lettre ouverte adressée au président Bush, signée par « des citoyens et des organisations norvégiennes inquiètes », a fait l’objet d’une annonce pleine page dans The Washington Post. « M. le Président, commençait-elle, en tant qu’amis des Etats-Unis, nous respectons la force, la créativité et la générosité de votre pays. Cependant, en cette période de notre histoire, nous nous sentons obligés de vous écrire. Quatre Norvégiens sur cinq sont opposés à la guerre que les Etats-Unis font à l’Irak et notre gouvernement a omis d’exprimer clairement l’opinion de la majorité de sa population. M. le Président, nous vous demandons instamment de modifier votre politique étrangère. »

Depuis que G. Bush a entamé son second mandat, le monde a vu se produire de plus en plus fréquemment des exemples de ce que les médias appellent aujourd’hui « le pouvoir du peuple ». La campagne Tellhim.no (Dites-lui.non) et sa lettre ouverte était une tentative pour informer les Américains et les alerter sur la nécessité d’agir et de redécouvrir en masse leur pouvoir populaire.

Torgeir Knag Fylkesnes, l’un des investigateurs de la campagne Tellhim.no, a été interviewé par Ana Swierstra Bie pour Partage international, juste avant, et de nouveau juste après les élections présidentielles américaines de novembre 2004.

Partage international : Quel est aujourd’hui l’état de santé de la démocratie ?
Torgeir Knag Fylkesnes : Parlons du principe « pour le peuple, par le peuple ». Où ce principe est-il mis en pratique ? Beaucoup de gens éprouvent peu de respect pour les politiciens et je pense que c’est justifié. L’attitude que nous ressentons de la part des politiciens est une sorte de mépris pour le public. Ils ignorent l’opinion des gens et la considèrent comme négligeable – comme si les gens ne savaient rien. C’est une attitude très condescendante.
Grâce à une information beaucoup plus accessible, la politique étrangère est beaucoup mieux connue ; nous comprenons mieux ce qui se passe dans le monde. L’intérêt et la compréhension de la population grandissent, une attitude beaucoup plus globale. Soudain, les diplomates sur leur piédestal ne sont plus les seuls à savoir ce qui se passe ; les gens sont informés et ne se contentent plus seulement d’accepter les choses. Les gens ont des connaissances, ce qui les conduit à un sentiment de responsabilité. Je crois qu’il existe un engagement très fort et un désir puissant de changer aussi bien la société que le monde dans lequel nous vivons. Les gens prennent de plus en plus conscience que la société va trop loin dans bien des domaines, et que nous devons faire quelque chose avant qu’il ne soit trop tard.

PI. Et cette connaissance est-elle à l’origine de l’implication croissante des gens ?
TKF. Oui, je pense que c’est très important. Nous parlons de révolution des technologies de la communication. Il s’agit réellement d’une « révolution du pouvoir ». Lorsque les gens sont informés, ils ont aussi du pouvoir. S’ils ignorent ce qui se passe, ils n’ont aucun pouvoir. Grâce à l’ouverture qui s’est créée dans notre société au cours des vingt dernières années, le pouvoir est descendu dans la rue, mais les structures n’ont pas encore permis que cela se concrétise. Cette révolution du pouvoir nous rend tous égaux. Nous ne devons pas créer de nouvelles structures qui puissent bloquer ce mouvement, mais lui permettent de s’exprimer dans la société. Je pense que ce changement dans la qualité de la politique est déjà en train de se produire.

PI. Cela montre aussi le sérieux de la situation. Alors que les gens en prennent conscience et en perçoivent les conséquences, il semble que les politiciens aient choisi de les minimiser.
TKF. Lorsque vous occupez une position élevée dans la politique, vous gravitez à un niveau où vous pouvez aisément ne plus voir les choses en perspective. Vous voyez les choses en surface, vous planifiez à grande échelle, en voyant les gens davantage comme des groupes et non comme des individus.

PI. Beaucoup de politiciens perdent-ils le contact avec la réalité ?
TKF. Oui, c’est ce que je pense. Ils ne voient pas ce qui paraît clair aux yeux de la population. La politique est devenue très pragmatique, et quand il n’existe pas de ligne directrice éthique claire, vous ne vous souciez pas des conséquences de vos actes parce que vous ne voyez pas que les choses sont connectées. Vous êtes même prêts à ne pas tenir compte des atrocités. Mais en tant qu’êtres moraux, nous n’avons pas le droit de laisser passer de tels actes. Une politique démocratique devrait être fondée sur la vie des gens et sur leurs besoins, leurs pensées et leurs rêves, mais tout cela a été balayé. Elle fonctionne au niveau de la gestion, et ce qui se passe dans la démocratie est perdu de vue. Les gens ne vivent pas au même niveau que les politiciens, ils vivent au niveau de la terre.
Je vois que davantage de politiciens, en Norvège également, ont commencé à prendre cela au sérieux. Ils se rendent compte qu’ils sont trop éloignés de la sphère où la politique devrait opérer, là où les gens se trouvent. Au lieu de passer autant de temps en réunions et en comités, ils commencent à chercher à agir à d’autres niveaux. Les gens ordinaires sont préoccupés et inquiets pour l’avenir. La guerre en Irak a été perçue comme étant profondément injuste et erronée. Les gens se demandent : « Quel chemin sommes-nous en train de suivre ? Dans quelle direction allons-nous ? »
Le fait de travailler pour la campagne Tellhim.no m’a donné beaucoup d’espoir. Je crois que nous avons à peine effleuré la surface de tout le soutien que nous aurions obtenu si la campagne avait été organisée différemment. Quelque chose dort là-dessous que nous ne sommes pas encore parvenus à réveiller. La question est juste de trouver de nouveaux créneaux à activer. Au lieu de raisonner depuis le sommet vers le bas, nous devons commencer à partir du niveau de la population. Si nous réussissons à unir et à diriger ce nouveau pouvoir qui est au sein du peuple, alors nous réussirons à obtenir n’importe quoi.
Il est très intéressant d’observer ce qui se passe aux Etats-Unis. Un mouvement social puissant est né à cause de G. Bush. De plus en plus de gens se sentent concernés, déjà plusieurs millions. Ce mouvement est en train de mieux s’organiser et d’avoir un meilleur sens de la direction à suivre ; en dépit de leurs différences, les gens sont en train de s’organiser au-tour d’objectifs communs.

PI. Ce mouvement populaire a donc beaucoup de pouvoir.
TKF. Oui, il a un véritable pouvoir. Dix millions de gens dans le monde entier ont participé aux manifestations de février. Cela représente davantage de gens que toutes les armées du monde réunies. L’armée chinoise, par exemple, la plus grande du monde par ses effectifs, compte environ un million de soldats.
Si les forces sociales parviennent à maintenir la pression, nous pouvons influencer les politiciens et les conduire à prendre des positions claires. Nous pourrons alors obtenir l’appui de davantage de pays. Les Etats-Unis cherchent eux aussi à obtenir des alliés dans le monde. Ce fait pourrait contribuer à réduire l’extrémisme qui sévit aujourd’hui. Les pays arabes se feraient alors une idée différente. L’ensemble du monde chrétien occidental n’est pas contre eux ; ceux qui pensent que ce qui se passe est horrible sont très nombreux. Les musulmans verraient alors que l’idée qu’ils s’en font est plus nuancée.
Tous ces facteurs pourraient aider. Cela ne prendrait pas beaucoup de temps. Je crois que le changement devra venir d’en bas, parce que c’est là que se situent les opinions claires. Et nous ne renoncerons jamais !

PI. Aujourd’hui, pendant son second mandat, G. Bush semble faire un gros effort pour convaincre tout spécialement les leaders politiques européens de son intention de coopérer et d’entreprendre des actions communes. Que pensez-vous de cette « nouvelle mélodie » de la part de l’administration américaine ?
TKF. Je ne vois pas du tout cela comme une « nouvelle mélodie ». Ils sont simplement plus confiants aujourd’hui, ils ont une base politique plus solide et peuvent se détendre, mais la stratégie est exactement la même.
Il s’agit d’une stratégie très délibérée : « Nous sommes les plus puissants du monde, et nous allons exploiter cet avantage. » Ils choisissent de se distancer d’une coopération internationale comme l’Onu et l’Otan – des alliances avec lesquelles il est normalement obligatoire de coopérer. Ils créent des alliances qui répondent à leurs besoins en fonction des différentes situations. On le constate aussi bien lors des opérations militaires qu’humanitaires. Ils font du « shopping » en fonction de leurs objectifs politiques.
Lors de la récente catastrophe du tsunami, par exemple, l’administration américaine n’a pas voulu coopérer avec l’Onu, mais a choisi de coopérer avec des pays totalement différents, créant ses propres alliances, choisissant des pays possédant ce qu’ils convoitent : l’Australie, le Japon etc. La même chose est en train de se produire pour les échanges et le commerce. L’Amérique crée des alliances échappant aux structures normales, l’OMC et d’autres sphères similaires. Partout où il y a une coopération internationale, ils pensent probablement qu’ils n’ont pas assez de pouvoir, ou pas autant de pouvoir qu’ils le souhaiteraient, et c’est la raison pour laquelle ils créent leurs propres alliances. Ils sont assez forts pour le faire. Ils voient que le monde n’y est pas franchement opposé, et les réactions qu’ils provoquent sont si modestes et insignifiantes qu’elles n’ont aucune importance. Ils voient aussi qu’ils ont beaucoup à gagner à faire cavalier seul. Il s’agit d’une tendance vraiment très effrayante.

PI. Pensez-vous qu’il faille moins s’inquiéter aujourd’hui de la politique étrangère américaine que cela n’était le cas au moment où la lettre ouverte au président a été publiée ?
TKF. Non, au contraire. Avant l’élection américaine, l’administration Bush n’avait pas une majorité claire lui permettant de faire tout ce qu’elle voulait, aussi bien à l’intérieur du pays que dans sa politique étrangère. Depuis l’élection, ils bénéficient de cette majorité. Aujourd’hui, ils ont placé en Irak une bonne partie de leurs moyens, mais ils souhaitent s’y retirer le plus vite possible. La manière dont ils opèrent leur retrait est plutôt alarmante – brusquement, alors que règne l’insécurité dans ce pays au bord de la guerre civile.
Mais je pense qu’il est même plus inquiétant encore de songer à ce qui pourrait se produire à l’avenir. Je pense que ce que nous voyons aujourd’hui constitue les prémisses d’une lutte pour les matières premières, d’une bataille pour le pétrole. La compétition dans la région de Barents entre les Etats-Unis, l’UE et la Russie est en train de s’intensifier. La Chine commence à s’impliquer dans les pays d’Afrique possédant du pétrole. C’est ce que les Etats-Unis sont en train de faire au Moyen-Orient, et ils ont des projets similaires pour d’autres régions, avec des pipelines, etc. Ils sont prêts à utiliser l’argument « liberté et démocratie » afin d’entrer en guerre et de se réserver ces ressources.

PI. Vous ne pensez donc pas que l’administration américaine s’efforce de propager la liberté et la démocratie dans le monde ?
TKF. Si c’est cela la liberté et la démocratie, alors ils ont une très curieuse conception de la liberté et de la démocratie. Cela m’apparaît plutôt comme une mission – une manière très archaïque d’imposer certaines croyances aux autres, en les forçant plus ou moins à croire à quelque chose parce qu’on croit savoir ce qui est le mieux pour eux.

PI. Comme une sorte de conviction religieuse ?
TKF. Oui, c’est une forme de fondamentalisme. Cette attitude consiste à affirmer que vous devrez accepter le libéralisme économique ; que vous devrez accepter la démocratie ; que c’est ainsi que les choses devront être.

PI. A votre avis, en quoi consiste cette administration, comparée aux précédentes, est-elle plus dangereuse ?
TKF. L’un des aspects est leur stratégie consciente visant à faire cavalier seul, à agir seul. L’autre aspect, ce sont les conséquences de cette stratégie. Je crois que nous abordons une période de réarmement. Les Etats-Unis sont en train d’accroître leur puissance militaire et de retirer des forces d’Europe afin d’augmenter leur présence dans des régions présentant un plus grand intérêt pour eux. L’Europe est également en train de renforcer ses armées, et nous voyons que la Russie va dans le même sens. Lorsqu’un pays devient très puissant, les autres éprouvent le besoin d’être suffisamment forts pour se défendre. Cela se passe aussi en Chine – ils cherchent à lever l’embargo sur les armes. Ce ne sont pas nécessairement les grands pays qui, en période de réarmement, finissent pas entrer en guerre, mais les conflits existant dans des pays plus petits peuvent soudain s’enflammer du fait qu’il y a davantage d’armes en circulation. L’industrie de l’armement se développe. Le seul résultat d’une telle spirale est le conflit.

PI. Pensez-vous que cela présente un danger pour la paix mondiale ?
TKF. Oui, absolument. Je pense que c’est un problème très urgent. Nous nous engageons très vite en période de crise, mais dès que la situation se normalise, quand l’Irak disparaît des médias, cette inquiétude diminue.
Je crois qu’il est très important que nous nous engagions. Il est important que nous cherchions à lancer des débats dans divers pays où des politiciens osent afficher des points de vue indépendants, qui ne soient pas dictés par les Etats-Unis – comme c’est aujourd’hui le cas de la plupart des pays, particulièrement la Norvège. Nous avons besoin de politiciens ayant le courage d’exprimer leurs convictions, et cela dépend d’un engagement profond de leur base électorale. C’est un peu comme de pousser de gros rochers. Nous devons penser : « Bien sûr, nous pouvons y arriver ! » Souhaitons-nous vraiment laisser le souvenir d’une génération qui n’a rien fait ? Qui n’a pas été capable de changer le cours des événements ? Ce n’est évidemment pas ce que nous souhaitons.

PI. Alors que faut-il faire ?
TFK. Il y a de nombreux défis à relever, mais le plus important est de coopérer. Il faut un puissant ensemble de pays qui expriment très clairement et à l’unisson leurs opinions et qui exercent une pression sur les Etats-Unis pour qu’ils s’engagent dans une coopération mondiale. Seuls deux pays n’ont pas signé la Convention sur les droits de l’enfant, ces pays sont la Somalie et les Etats-Unis d’Amérique. Voilà un exemple typique de la manière de penser des Américains. C’est leur attitude habituelle de ne pas s’engager dans ce que l’unité des nations du monde considère comme des règles communes. Les différentes nations doivent s’unir dans la solidarité et la force afin d’exiger un tel engagement de la part des Etats-Unis. Je pense que nous devons aussi nous efforcer de mobiliser les Américains. Nous devons travailler au plan international, mais aussi national et local, de personne à personne.

PI. Devons-nous aussi faire pression sur les politiciens ?
TKF. Oui, c’est très important. Nous devons leur faire comprendre très clairement qu’il faut promouvoir nos valeurs et nos objectifs, et faire cela avec d’autres pays. Nous ne pensons pas que le monde deviendra meilleur si une nation très puissante agit seule et engage des conflits dont les conséquences feront naître de nouveaux problèmes.

PI. Comment voyez-vous l’avenir ?
TKF. Le changement est possible. Si tout le monde adhérait à la situation actuelle, disant que l’ordre du monde actuel est celui que nous souhaitons, alors je serais pessimiste. Mais l’importance de l’engagement des gens dans le monde entier, y compris aux Etats-Unis, montre que tout est encore possible. L’enjeu mondial repose simplement sur le choix entre un ordre mondial et un autre. Il suffit d’oser. Nous devons donner l’impulsion nécessaire pour que la balance penche du bon côté. Et pour donner cette impulsion finale, nous devons être optimistes.

Etats-Unis Auteur : Ana Swierstra Bie, collaboratrice de Share International résidant à Kristiansand (Norvège).
Thématiques : politique
Rubrique : Entretien ()