Partage international no 388 – décembre 2020
Dans sa nouvelle encyclique, Fratelli tutti (Tous frères), le pape François déclare que l’épidémie de coronavirus atteste l’échec de l’économie de marché, et que le monde a besoin de nouvelles approches, afin de promouvoir le dialogue et la solidarité, et rejeter la guerre à tout prix.
Publié le 4 octobre 2020, le jour de la Saint François, le document tire son inspiration des enseignements du saint d’Assise ainsi que des prêches du pape sur les injustices de l’économie globale et de son effet destructeur pour la planète. Fratelli tutti combine ces inquiétudes avec son appel à plus de solidarité pour affronter « les ombres d’un monde fermé ».
Le pape a entrepris la rédaction de cette encyclique avant que ne survienne la pandémie, mais la crise mondiale a confirmé son point de vue selon lequel les institutions économiques et politiques actuelles doivent être reformées. « Au-delà des diverses réponses qu’ont apportées les différents pays, l’incapacité d’agir ensemble a été dévoilée, constate-t-il. Si quelqu’un croit qu’il ne s’agirait que d’améliorer ce que nous faisons jusqu’à présent, d’améliorer les systèmes et les règles actuelles, celui-là est dans le déni. » Il poursuit : « Je forme le vœu qu’en cette époque que nous traversons, en reconnaissant la dignité de chaque personne humaine, nous puissions tous ensemble faire renaître un désir universel d’humanité. »

« Je forme le vœu qu’en cette époque que nous traversons, en reconnaissant la dignité de chaque personne humaine, nous puissions tous ensemble faire renaître un désir universel d’humanité » Pape François
Pour le pape François la disparition de millions d’emplois à cause du virus montre à quel point il est nécessaire que les politiciens se mettent à l’écoute des mouvements populaires, des syndicats et des groupes marginalisés. Dénonçant les politiques populistes qui cherchent à diaboliser et à isoler, il appelle de ses vœux une culture qui promeuve le dialogue, la solidarité et un effort sincère à travailler pour le bien commun. Ainsi, il rejette le concept d’un droit absolu à la propriété pour les individus, mais insiste sur le « sens social » et le bien commun qui doivent découler du partage des ressources de la Terre. Il réitère sa critique du système économique mondial « pervers », qui maintient constamment les pauvres à la marge tandis qu’il enrichit quelques-uns – un argument affirmé avec force dans son encyclique précédente, Laudato Si’ (Loué sois-Tu, 2015).
La nouvelle lettre encyclique réaffirme l’opinion du pape selon laquelle il faut accueillir et respecter les migrants. Il cite la parabole biblique du bon Samaritain, dont la charité, la gentillesse et l’aide aux étrangers forment « la décision de base que nous devons prendre pour reconstruire notre monde blessé ».
« Qu’un thème si ancien soit évoqué maintenant avec tant d’urgence montre que le pape François craint qu’on s’éloigne de l’idée que nous sommes tous réellement responsables des autres, tous liés aux autres, qu’on a tous le droit à une juste part de ce qui a été donné pour le bien de tous », a commenté Anna Rowlands, professeure de pensée et coutume sociale catholique à l’université de Durham, qui figurait parmi ceux qui ont présenté l’encyclique au Vatican.
En outre, le pape renouvelle son rejet de la course à l’armement nucléaire ainsi que de la peine capitale, laquelle est toujours « inadmissible ». Son appel à plus de « fraternité humaine », en particulier pour promouvoir la paix, dérive de l’appel émis en 2019 conjointement à Ahmed el-Tayeb, grand Imam de la mosquée Al-Azhar, vénérable lieu d’enseignement, au Caire. Leur Document sur la fraternité humaine déclare : « Dieu a créé tous les êtres humains égaux en droits, en devoirs et en dignité, et les a appelés à coexister comme des frères entre eux. »
D’après le pape François, Fratelli tutti ne concerne pas seulement les catholiques : « Je livre cette encyclique sociale comme une modeste contribution à la réflexion pour que, face aux manières diverses et actuelles d’éliminer ou d’ignorer les autres, notre réponse soit celle d’un nouveau rêve de fraternité et d’amitié sociale qui ne se cantonne pas aux mots. Bien que je l’aie écrite à partir de mes convictions chrétiennes qui me soutiennent et me nourrissent, j’ai essayé de faire en sorte que la réflexion s’ouvre au dialogue avec toutes les personnes de bonne volonté. »
Quelques extraits de Fratelli tutti
« Lorsque nous parlons de protection de la maison commune qu’est la planète, nous nous référons à ce minimum de conscience universelle et de sens de sollicitude mutuelle qui peuvent encore subsister chez les personnes. En effet, si quelqu’un a de l’eau en quantité surabondante et malgré cela la préserve en pensant à l’humanité, c’est qu’il a atteint un haut niveau moral qui lui permet de se transcender lui-même ainsi que son groupe d’appartenance. Cela est merveilleusement humain ! Cette même attitude est nécessaire pour reconnaître les droits de tout être humain, même né ailleurs. »
Au cours des premiers siècles de la foi chrétienne, plusieurs sages ont développé un sens universel dans leur réflexion sur le destin commun des biens créés. Cela a amené à penser que si une personne ne dispose pas de ce qui est nécessaire pour vivre dignement, c’est que quelqu’un d’autre l’en prive. Saint Jean Chrysostome le résume en disant que « ne pas faire participer les pauvres à ses propres biens, c’est les voler et leur enlever la vie. Ce ne sont pas nos biens que nous détenons, mais les leurs. » Ou en d’autres termes, comme l’a affirmé saint Grégoire le Grand : « Quand nous donnons aux pauvres les choses qui leur sont nécessaires, nous ne leur donnons pas tant ce qui est à nous, que nous leur rendons ce qui est à eux ». »
« La solidarité […] c’est un mot qui exprime beaucoup plus que certains gestes de générosité ponctuels. C’est penser et agir en termes de communauté, de priorité de la vie de tous sur l’appropriation des biens de la part de certains. C’est également lutter contre les causes structurelles de la pauvreté, de l’inégalité, du manque de travail, de terre et de logement, de la négation des droits sociaux et du travail. C’est faire face aux effets destructeurs de l’Empire de l’argent. […] La solidarité, entendue dans son sens le plus profond, est une façon de faire l’histoire et c’est ce que font les mouvements populaires. » (extrait du Discours aux participants à la rencontre mondiale des mouvements populaires, 2014)
« Il faut favoriser la prise de conscience qu’aujourd’hui, ou bien nous nous sauvons tous, ou bien personne ne se sauve. La pauvreté, la décadence, les souffrances, où que ce soit dans le monde, sont un terreau silencieux pour les problèmes qui finiront par affecter toute la planète. Si la disparition de certaines espèces nous préoccupe, nous devrions nous inquiéter du fait qu’il y a partout des personnes et des peuples qui n’exploitent pas leur potentiel ni leur beauté, à cause de la pauvreté ou d’autres limites structurelles, car cela finit par nous appauvrir tous. »
Référence : Pape François, Fratelli tutti – Lettre encyclique sur la fraternité et l’amitié sociale, Ed. Artège, 2020.
