Un livre de Richard Wilkinson et Kate Pickett
Partage international no 287 – juillet 2012
par Jullian Creme
Share International ne cesse de le répéter depuis trente ans, maintenant c’est officiel : le partage est vraiment bon pour vous, y compris si vous êtes riche et même si vous faites partie des 1 % des super riches.
De plus en plus d’études montrent une forte corrélation entre les inégalités de revenu au sein d’une société et les problèmes liés aux difficultés sociales auxquels cette société est sujette. La consommation de drogues, la dépression, l’obésité, les grossesses chez les adolescentes, et la violence, par exemple, sont plus courantes dans les sociétés où les inégalités de revenu sont plus fortes que dans les sociétés plus égalitaires. Alors que la mobilité, la santé, l’espérance de vie et les résultats scolaires s’améliorent en cas de meilleure répartition des revenus. De plus, les problèmes sociaux dans les sociétés inégalitaires ne concernent pas seulement ceux situés à l’extrémité inférieure de l’échelle sociale, mais également toutes les autres couches.
Ceci n’est pas neuf, l’effet corrosif des inégalités sur la société est connu depuis longtemps. Ces dernières années, cependant, un nombre croissant de chercheurs dans divers domaines a trouvé des preuves accablantes de la relation entre inégalité et dysfonctionnement social. De nombreux livres témoignent d’une prise de conscience croissante des causes de ces problèmes et des moyens d’y remédier.
Un des plus importants de ces ouvrages est The Spirit Level : Why Equality is Better for Everyone, (Le niveau spirituel : pourquoi l’égalité est mieux pour tout le monde), de Richard Wilkinson et Kate Pickett. Ce livre est impressionnant par la rationalité de ses arguments, la simplicité de ses conclusions, pour l’exhaustivité de ses sources de données, la rigueur scientifique de ses méthodes, la richesse des preuves qu’il rassemble et la facilité avec laquelle il se laisse lire. Les auteurs mettent en relation ces données disponibles sur différents problèmes sociaux dans un certain nombre de pays développés, avec le degré d’inégalité des revenus dans chacun de ces pays. Pour vérifier les résultats, ils ont effectué des comparaisons similaires avec les 50 États des États-Unis. Les conclusions paraissent évidentes : les sociétés plus égalitaires ont, de manière consistante, de meilleurs résultats dans un large éventail de domaines.
Dans la première partie du livre, La réussite matérielle, l’échec social, les auteurs observent que « non seulement les mesures de bien-être et de bonheur ont cessé d’augmenter avec la croissance économique, mais, avec l’accroissement de la richesse dans des sociétés déjà riches, on observe sur le long terme une hausse des taux d’anxiété, de dépression et de nombreux autres problèmes sociaux ». D’après les auteurs, au-dessus d’un certain niveau de développement économique, l’augmentation du revenu moyen ou du niveau de vie a peu d’effet voire aucun, sur le bien-être social, alors que les différences de revenus au sein d’une population ont un effet profond. Dans les pays développés, le bien-être social dépend très peu du revenu moyen mais beaucoup des différences de revenus au sein des populations. L’espérance de vie, par exemple, est sensiblement la même en Espagne et en Norvège, alors que le revenu moyen y passe du simple à quasiment le double. D’autre part, l’Irlande et le Japon ont des revenus moyens très semblables, mais les Japonais peuvent espérer vivre en moyenne cinq ans de plus que les Irlandais. La santé sociale dans les pays développés n’est plus liée au revenu national moyen.
La première partie du livre se termine par un examen des raisons pour lesquelles l’inégalité a de tels effets délétères sur les sociétés, et émet quelques suggestions à ce sujet. De manière très intéressante, les auteurs font observer que, plutôt que de traiter les effets des inégalités, la meilleure façon de répondre aux préjudices causés par des niveaux élevés d’inégalité consisterait à réduire les inégalités elles-mêmes et que la réduction des inégalités augmenterait le bien-être et la qualité de la vie de chacun.
La deuxième partie du livre, Les coûts de l’inégalité, comprend une étude approfondie des données relatives à chacune des questions suivantes : la vie communautaire et les relations sociales, la santé mentale et l’usage de drogues, la santé physique et l’espérance de vie, l’obésité, le niveau d’éducation, le taux de naissance chez les adolescentes, la violence, l’emprisonnement et la mobilité sociale. Bien que, dans toute société développée, les personnes à l’extrémité inférieure de l’échelle des revenus soient susceptibles d’avoir les plus mauvais résultats dans beaucoup de ces domaines, les auteurs démontrent que les sociétés plus égalitaires affichent de meilleurs résultats. De plus, la moindre disparité profite à tout le monde, y compris aux plus aisés. Selon les auteurs, les relations entre le degré d’égalité et la situation de chacun selon les indicateurs du bien-être social sont trop fortes pour être considérées comme relevant du hasard. En effet, là où une société affiche de mauvais résultats, on peut s’attendre avec un bon degré de certitude à ce qu’il en soit de même dans d’autres domaines.
La troisième partie, Une société meilleure, suggère des moyens d’aboutir à des sociétés plus justes et, par conséquent, plus saines. Il est amplement prouvé que les problèmes sociaux abordés touchent tout le monde, et pas seulement les membres les plus pauvres de la société. Ainsi : « A travers des populations entières, le taux de maladie mentale est cinq fois plus élevé dans la société la plus inégalitaire que dans les sociétés les moins inégalitaires. » Dans les sociétés ayant les plus grandes disparités, « les gens sont cinq fois plus susceptibles d’être emprisonnés, six fois plus susceptibles d’être cliniquement obèses, et les taux de meurtres peuvent être beaucoup plus élevés ». Les effets des inégalités ne se limitent pas simplement aux moins bien nantis ; au contraire, ils affectent la grande majorité de la population. Même en tenant compte d’éventuelles différences culturelles, ethniques ou historiques qui pourraient expliquer les performances des sociétés dans un large éventail de problèmes sociaux, l’inégalité apparaît de façon écrasante comme le principal facteur déterminant. Plus important encore, bien que la causalité soit difficile à prouver, des indications très fortes montrent que ce sont les inégalités qui conduisent au dysfonctionnement social, et non l’inverse.
Le dernier chapitre de la troisième partie, Construire l’avenir, est à bien des égards le plus intéressant. Il traite de manière approfondie de ce qui devrait être fait pour rendre nos sociétés plus égalitaires. Les auteurs commencent par souligner que focaliser l’attention sur les inégalités au sein des sociétés ne signifie pas qu’on peut ignorer les inégalités au niveau international entre pays riches et pauvres. En effet, des éléments suggèrent fortement que la réduction des différences de revenus au sein des pays riches les rendra plus attentifs aux besoins des pays pauvres. En réponse à la question de voir comment rendre nos sociétés plus égalitaires, R. Wilkinson et K. Pickett suggèrent que la réponse implique une transformation de nos sociétés ; celle-ci devra se faire par des voies pacifiques mais elle nécessitera des engagements politiques majeurs : « Ce qui est nécessaire, c’est une reformulation complète mais ordonnée de la manière avec laquelle nous structurons nos sociétés. De plus, maintenant que nous savons que les inégalités affectent tout le monde, riches comme pauvres, nous avons tous un intérêt commun dans cette transformation. Une plus grande égalité est la porte d’entrée vers une société capable d’améliorer la qualité de vie pour chacun et une étape essentielle dans le développement d’un système économique durable. »
The Spirit Level est un livre stimulant. Toute personne impliquée dans la promotion de la nécessité du partage et de la justice y trouvera une mine d’informations. Il démontre que ce que nous savions intuitivement est maintenant prouvé, que l’inégalité conduit à l’injustice sociale, et l’injustice provoque un dysfonctionnement de la société qui nous touche tous. Avec perspicacité, rationalité et beaucoup d’humanité, il analyse les problèmes qui assaillent nos sociétés et montre la voie vers la construction d’un avenir meilleur et plus juste pour tous. Ce livre devrait être lu par tous ceux qui souhaitent prendre part à ce projet.
The Spirit Level : Why Equality is Better for Everyone, Richard Wilkinson et Kate Pickett, publié par Allen Lane, 2009. Deuxième édition révisée publiée par Penguin Books, 2010.
Pour plus d’informations : www.equalitytrust.org.uk
Auteur : Jullian Creme,
Thématiques : Société
Rubrique : Compte rendu de lecture ()
