Partage international no 4 – décembre 1988
La science moderne a rendu un grand service à l'humanité en mettant graduellement en question les affirmations bornées et dogmatiques relatives à l'essence de la réalité qui nous sont imposées par l'orthodoxie religieuse. C'est cette même science, toutefois, qui manifeste maintenant, d'une certaine manière, les mêmes orientations dogmatiques.
L'hypothèse de base de la vieille doctrine religieuse était que les prêtres, s'appuyant sur les écritures saintes considérées comme leur seul et unique guide, pouvaient infailliblement faire la distinction entre le « bien » et le « mal ». Le nouveau dogme scientifique voudrait nous faire croire que l'expérimentation peut tout prouver ou réfuter, et que toutes les théories peuvent donc être étiquetées du label « vrai » ou « faux ». Le prémisse — à savoir que, par définition, il n'existe rien qui ne puisse être mesuré ou analysé — est, dans le cas présent, tout aussi rigide que ne l'est l'hypothèse religieuse.
Une telle vision absolue du monde ne laisse que peu ou pas de place au doute. Les approches religieuses et scientifiques de la réalité (présentées par chaque système comme sa propre Vérité Ultime) renferment donc toutes deux l'idée que l'ensemble des phénomènes doivent répondre à une définition de la réalité propre à chaque système et que, dans le cas contraire, ils ne peuvent en toute logique réellement exister.
Prenons un exemple : aucune efficacité n'est reconnue aux remèdes homéopathiques par les théories actuellement en vigueur. Lorsque des faits inexplicables semblent corroborer les résultats revendiqués par l'homéopathie, le monde scientifique établi est soudain pris de panique. Afin de pouvoir mettre à l'index des théories inacceptables, on va jusqu'à considérer comme légitime de se servir de prestidigitateurs, faisant ainsi tomber le discrédit sur l'intégrité des recherches non orthodoxes, comme a pu le constater récemment un chercheur français, le Professeur Benveniste.
Une singulière convergence apparaît ici entre la manière de faire de l'église qui tenta, tout au long de l'histoire, de maintenir son emprise sur la société, et celle du pouvoir scientifique établi, qui reproduit actuellement les mêmes schémas. L'église écartait autrefois tout ce qui n'entrait pas dans le cadre de la doctrine religieuse (elle continue à le faire aujourd'hui encore), et qualifiait ses adversaires « d'hérétiques ». Le courant dominant de la science écarte aujourd'hui, lui aussi, les phénomènes qui ne peuvent être directement expliqués dans les limites des dogmes scientifiques actuels, et traite les hommes de science qui persistent à poursuivre leur étude de ces phénomènes de « superstitieux » ou de « charlatans ».
« Les faits sont sacrés », affirme la science, alors qu'au même moment elle devient de plus en plus efficace dans sa négation des faits gênants.
Une étude conduite en Europe a conclu récemment que les « phénomènes paranormaux » n'existent pas. Pourquoi cette conclusion fut-elle tirée ? Parce que dans 99 pour cent des cas examinés, on avait pu avancer une autre explication, ou parce qu'on estimait que la « coïncidence » jouait un rôle. Une « force inexpliquable » n'était alléguée que dans un pour cent des cas. Aucune question supplémentaire ne fut soulevée à propos de cette force non identifiée. La communauté scientifique put donc tranquillement continuer à souscrire à sa définition actuelle de la réalité, oubliant d'une manière commode que, par définition, la découverte d'un seul cygne noir réduit à néant la théorie prétendant que la nature ne produit que des cygnes blancs.
Ainsi, la science se trouve dans la position d'une nouvelle religion, et ses exécutants sont devenus les nouveaux grands prêtres de notre temps, nous accablant de formules magiques et d'études de probabilité. Bien entendu, personne ne comprend ce qu'ils disent, mais publiez un communiqué ‘scientifique » et le tour est joué: le monde doit (par exemple) accepter l'affirmation selon laquelle les centrales nucléaires sont des miracles de sécurité. Des murmures de doute circulent peut-être en privé, mais la ligne officielle demeure la même: tout est sûr et « maîtrisé » — même après la catastrophe nucléaire de Tchernobyl ; même après les incidents sans nombre en France, au Royaume-Uni et ailleurs ; même après qu'il ait été découvert récemment qu'une fuite avait persisté des années dans les installations atomiques militaires américaines, et que les autorités s'étaient rendues coupables de dissimulation.
Grâce aux moyens modernes de communication, les efforts déployés afin de dissimuler des événements aussi fâcheux sont de plus en plus souvent voués à l'échec. Les vérités tenues apparemment pour indiscutables par la science sont maintenant rapidement ébranlées par cette tendance. L'homme moderne regarde autour de lui, lit les journaux et découvre bientôt que les scientifiques, que cela leur plaise ou non, ne jouissent pas du monopole de la sagesse. Même les questions les plus élémentaires — telles que les rapports existant entre la nourriture et la santé — suscitent des opinions totalement divergentes, chacune étant avancée avec le même air de conviction comme une vérité irréfutable.
Pourquoi donc devrions-nous croire que la science est suffisamment développée pour produire des théories convaincantes et définitives concernant l'origine de la vie, la création de l'univers, la nature et l'existence — ou la non existence — d'un principe créateur (ou Dieu, pour ceux qui préfèrent ce terme) ? C'est en effet la même science, préconisant des technologies douteuses avec plein d'assurance, qui affirme de façon tout aussi définitive que l'ensemble des phénomènes, la vie y compris, peut être réduit à des processus chimiques matériels — les doutes s'élevant contre cette affirmation étant, comme à l'habitude, attribués à la superstition.
L'inquisition et le bûcher permirent autrefois de contenir ce qui menaçait l'orthodoxie régnante ; l'isolation en est l'équivalent moderne. Un physicien américain à la réputation inattaquable n'a eu qu'à suggérer, récemment, d'étudier de façon sérieuse certaines allégations de l'astrologie pour passer, pratiquement du jour au lendemain, de l'état de chercheur estimé à celui de paria. Il n'est donc pas surprenant que les scientifiques qui sont confrontés à des phénomènes étranges, inexplicables, y réfléchissent à deux fois avant de les rendre publics, et sont freinés dans leur action par leur propre manque de courage ou par les mesures de répression de la part de leur employeur.
Toutefois, les pressions exercées sur le pouvoir scientifique établi s'accroissent de manière inévitable, provenant à la fois de l'intérieur et de l'extérieur du système. Les découvertes de la mécanique quantique et de l'astronomie mettent à jour tellement d'anomalies de la science classique que sa prédominance a maintenant fait son temps. Cette constatation n'a pas pour effet de sous-estimer la valeur immense que la science a eu et a encore pour le monde, ni de prétendre que la science en tant que telle soit appelée à disparaître. Au contraire, dès que la science se sera libérée de ses propres entraves et aura reconnu l'existence et l'influence significative de niveaux plus subtils de la réalité (considérés jusqu'à maintenant comme le domaine brumeux de la religion), elle sera capable d'indiquer de nouvelles perspectives à l'humanité. C'est par l'union de la physique et de la métaphysique que la science atteindra ses plus grandes réalisations.
Une telle fusion semble à présent impensable, mais il en va toujours ainsi dès que le pouvoir établi étouffe l'émergence de nouveaux concepts, qui doivent batailler pour être reconnus. Selon Schopenhauer, chaque nouvelle vérité passe en effet par trois phases : « Elle est tout d'abord tournée en ridicule. Elle est ensuite violemment combattue. Elle est enfin acceptée comme allant de soi. »
Une fois que les vérités nouvelles se seront imposées à la communauté scientifique (et que cette dernière les aura acceptées), la science ouvrira le chemin à une fusion féconde de la connaissance matérielle et de la spiritualité. Ce faisant, elle apportera peut-être la preuve du don de voyance du physicien Paul Davies, qui affirmait que la science mène plus sûrement à Dieu que ne peut le faire la religion.
Thématiques : Sciences et santé, religions
Rubrique : Editorial ()
