Le comte de Saint-Germain, perspective historique (1)

Partage international no 404avril 2022

par Dominique Abdelnour

Cette série de trois articles tente de présenter la vie du Maître Rakoczi lorsqu’il fut le comte de Saint-Germain au XVIIIsiècle en Europe. La première partie retrace quelques faits historiques documentés, la 2partie présentera ses talents et diverses occupations, la dernière partie indiquera ce que l’on sait de ses activités après sa mort officielle en 1784.

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Prince Rakoczi Francis II Rakoczi 1676-1735

Introduction : « On a beaucoup écrit, et beaucoup rêvé sur le comte de Saint-Germain, ce personnage mystérieux qui étonna l’Europe durant la seconde moitié du XVIIIsiècle », écrivit Paul Chacornac dans l’introduction de la biographie qu’il consacra au comte.

Une chose est sûre, ce personnage hors du commun a bien existé au XVIIIsiècle, il a été en contact avec les principaux dirigeants des cours européennes, Louis XV et sa favorite, le roi de Prusse Frédéric II, le landgrave de Hesse, des ambassadeurs, des ministres. Il fréquenta les salons les plus prestigieux et de nombreux écrits attestent de son existence et de son influence.

Les quelques citations suivantes présentent le comte de Saint-Germain tel qu’il a été perçu à l’époque.

« Le prétendu comte de Saint-Germain est un homme incompréhensible dont on ne sait rien : ni son nom, ni son origine, ni sa position ; il a des revenus, on ne sait d’où ils proviennent ; des connaissances, on ne sait où il les a faites ; l’entrée dans le cabinet des princes1 ». Gazette of the Netherlands datée du 12 Janvier 1761.

Voltaire écrivit à Frédéric le Grand de Prusse : « C’est un homme qui ne meurt jamais, et qui sait tout2. »

H.P. Blavatsky disait de lui : « Un mystère vivant, un gentilhomme aux talents et à l’éducation magnifiques, et qui possédait d’amples moyens pour maintenir honnêtement son statut dans la société. Il prétendait savoir comment fondre de petits diamants pour en faire de grands, transmuter les métaux, et appuyait ses affirmations par la possession d’une richesse apparemment illimitée et d’une collection de bijoux de taille et de beauté rares. Les aventuriers sont-ils ainsi ? […] Le traitement que la mémoire de ce grand homme, cet élève des hiérophantes indiens et égyptiens, ce spécialiste de la sagesse secrète de l’Orient, a subi de la part des auteurs occidentaux est une honte de la nature humaine3  […] »

« Le comte de Saint-Germain était certainement le plus grand adepte de l’Orient que l’Europe ait connu le siècle dernier4. »

Le landgrave Charles de Hesse écrivit : « C’était peut-être un des plus grands philosophes qui aient existé. Ami de l’humanité, ne voulant de l’argent que pour le donner aux pauvres, ami aussi des animaux, son cœur ne s’occupait que du bonheur d’autrui ; il croyait rendre le monde heureux en lui procurant de nouvelles jouissances, de plus belles étoffes, de plus belles couleurs, à bien meilleur marché. Je n’ai jamais vu un homme avoir l’esprit aussi clair que le sien, avec cela une érudition, surtout dans l’histoire ancienne, comme j’en ai peu trouvée. Il avait été dans tous les pays de l’Europe, et je n’en sais aucun presque, où il n’avait fait de longs séjours. Ils les connaissaient tous à fond, Il avait été souvent à Constantinople et dans la Turquie. La France paraissait pourtant le pays qu’il aimait le plus5 ».

Les noms du comte de Saint-Germain

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Le comte de Saint-Germain

Au cours de ses pérégrinations dans les cours d’Europe et de Russie entre 1745 et 1784, le comte de Saint-Germain utilisa plusieurs noms, ce qui lui donnait sans doute une plus grande liberté d’action et ajouta à son aura de mystère. A cette époque, l’achat d’une terre noble autorisait l’utilisation du nom de la terre, et les personnes importantes avaient coutume d’emprunter d’autres noms pour voyager incognito.

On peut citer Monsieur de Surmont en Belgique, comte de Welldone à Leipzig, Monsieur de Saint-Noël lorsqu’il apparut à la comtesse d’Adhémar.

Il n’est pas lié au comte Claude-Louis de Saint-Germain né à Lons-le-Saunier en 1708, mort en 1778, général de l’armée française qui intégra l’armée du Danemark en 1760, et se battit contre la Russie à Saint-Pétersbourg.

A la fin de sa vie, Saint-Germain dévoila son origine au landgrave de Hesse. Il lui dit être né du prince Rakoczi de Transylvanie, François II Rakoczi (1676-1735), qui est encore aujourd’hui une icône nationale en Hongrie et de sa première épouse, une Tékély, et placé dans son enfance sous la protection du dernier Médicis, le grand duc de Toscane Gian Gastone de Medici (1671-1737). Suivant les informations données par Hesse, Saint-Germain serait donc né en 1691 et décédé à l’âge de 92 (ou 93 ans) le 27 février 1784 à Eckernföerde dans l’Etat de Hesse où il fut enterré5. Alice Bailey et Benjamin Creme confirmèrent le nom Rakoczi.

Sur le registre de l’Etat civil de Eckernföerde, on peut lire ces quelques lignes : « Celui qui se nommait comte de Saint-Germain et de Welldone, est décédé ici et a été inhumé à l’église de notre ville6. »

L’Europe au XVIIIe siècle

Dans la première moitié du XVIIIsiècle, l’Europe vit un équilibre précaire. Aucune puissance ne semble capable de la dominer. Les alliances se nouent et se dénouent. Les nations n’existent pas encore vraiment, les souverains considèrent les Etats comme des possessions patrimoniales qu’ils peuvent agrandir ou échanger sans se soucier ni des peuples, ni des limites géographiques naturelles.

Le XVIIIe siècle voit une transformation accélérée de la civilisation européenne : consolidation des Etats et de leur administration, foisonnement de nouvelles idées, sciences, politique, techniques, etc. Le Royaume-Uni est une monarchie parlementaire.

Les Lumières se répandent dans toute l’Europe. Cette réflexion met au centre la raison et la connaissance plutôt que Dieu et la religion. Certains despotes éclairés (Prusse, Russie, Autriche…) soutiennent les philosophes tels Voltaire, Diderot, etc. pour accroître leur rayonnement culturel. On interroge la religion, le pouvoir royal, les bases de l’humanité, de l’autonomie de l’homme.

En même temps, le commerce se développe notamment avec les colonies et le commerce triangulaire de l’esclavage, enrichissant une bourgeoisie qui produit, agit, s’instruit, s’habille, s’intéresse à l’art et se sent frustrée des privilèges accordés à la noblesse. Les populations sont souvent considérées comme juste bonnes à produire de la nourriture ou quelques biens industriels, effectuer des corvées pour les nobles, payer des taxes. Elles sont soumises à l’arbitraire des Seigneurs, aux disettes et aux épidémies ; des soulèvements populaires réprimés dans le sang se produisent périodiquement comme lors des siècles passés.

Saint-Germain en Europe

« En 1743, la guerre de Succession d’Autriche déclenche un conflit ouvert entre la Grande-Bretagne et la France. En novembre 1743 Louis XV envisage une invasion à grande échelle du sud de l’Angleterre qui échouera8 ».

Les premiers documents attestant de la présence de Saint-Germain en Europe datent de 1745 et le situent en Angleterre, sans que l’on sache vraiment le rôle qu’il y a joué. Le fils Horace du premier ministre Walpole évoqua sa présence à Londres depuis deux ans dans une lettre du 9 décembre 1745. Il indiqua : « Il est ici depuis deux ans et ne veut pas dire qui il est, ni d’où il vient […]. Il chante, joue magnifiquement du violon, compose […] Le prince de Galles est insupportablement curieux à son sujet, mais en vain7. »

On retrouve Saint-Germain à Vienne en 1745-1746, où il vivait princièrement. Le prince Ferdinand von Lobkowitz était son ami le plus intime et le présenta au maréchal de Belle-Isle. Celui-ci le présenta ultérieurement à madame de Pompadour, favorite de Louis XV qui avait une grande influence politique et culturelle en Europe. Elle s’enticha de lui et le présenta au roi. Le roi s’ennuyait. « Louis XV aimait Saint-Germain pour sa gaieté, son excentricité, pour ses récits invraisemblables d’où le vrai n’était pas toujours exclu. » Saint-Germain séjourna en France au moins de 1758 à 1760.

La paix avec l’Angleterre

La guerre de sept ans (1756-1763) fut la première guerre quasi mondiale. En Europe, d’un côté l’Angleterre et la Prusse, de l’autre la France, l’Autriche, l’empire russe et le royaume d’Espagne. La guerre s’étendit en Amérique du Nord et en Inde. La Grande-Bretagne et la Prusse furent vainqueurs. Tous les pays combattants en sortirent épuisés. « La France emprunta, leva des impôts, les campagnes furent pillées, on assista à des actes de barbarie de part et d’autre, cela engendra des révoltes parmi les populations8. »

Par la correspondance de l’ambassadeur d’Affry en Hollande, on sait que Saint-Germain fut envoyé en 1760 à la Haye par Louis XV et le maréchal de Belle-Isle (ministre de la Guerre) pour négocier secrètement la paix avec le Royaume-Uni.

Très actif, en même temps qu’il contactait le maréchal général Yorke, Saint-Germain se faisait apprécier de la bourgeoisie d’Amsterdam. Il y signa aussi un contrat de réparation de machines hydrauliques2.

Dans sa très belle lettre à la marquise de Pompadour du 11 mars 1760, Saint-Germain écrivit : « Madame, mon attachement pur et sincère pour le roi, pour le bien de votre aimable nation et pour vous […] dans toute sa pureté, dans toute sa sincérité, dans toute sa force. […] Vous pouvez donner la paix à l’Europe sans les longueurs et les embarras d’un congrès6 ».

Cette tentative fut arrêtée par Choiseul (ennemi de Belle-Isle). Confronté par celui-ci, Louis XV lâcha Saint-Germain. D’Affry discrédita publiquement Saint-Germain et tenta de le faire emprisonner. Celui-ci s’échappa de façon rocambolesque de Hollande, tenta de se réfugier en Angleterre d’où il fut renvoyé et finalement retourna en Hollande.

Choiseul quitta le ministère des Affaires étrangères en 1761. La paix fut signée avec l’Angleterre en 1763, et Saint-Germain fut gracié6.

Saint-Germain en Russie

Après avoir indiqué dans sa lettre 40, que le meilleur livre sur Saint-Germain est celui d’Oakley, Helena Roerich déclara : « Il ne fait aucun doute que Saint-Germain a aussi joué un rôle dans l’histoire de la Russie. Dans la littérature internationale, on trouve de brèves références à des prophéties qu’il a faites alors qu’il se trouvait dans la capitale de la Russie. »

Pierre III était un névrosé inconséquent, admirateur inconditionnel de Frédéric II de Prusse, tandis que sa femme Catherine aimait la Russie, l’Angleterre, la France et les philosophes des Lumières. Elle correspondait avec Diderot et Voltaire. Elle renversa Pierre III en 1762 avec l’aide des frères Orlov. Despote éclairée, elle régna de 1762 à 1796, renforça, réforma et stabilisa la Russie, promut l’enseignement et développa l’industrie mais ne réussit jamais à améliorer le sort des serfs.

Lhermier, Oakley et l’extrait de la revue All the Year Around de Dickens cité par HPB dans la revue The Theosophist de mai 1881, décrivent précisément la participation de Saint-Germain à la révolution russe de 1762 lorsque Catherine II évinça son mari Pierre III du trône. Gleichen, ancien ambassadeur du Danemark, confirma que Saint-Germain était respecté par Alexis Orlov.

Certains auteurs, tels Chacornac et le compilateur des Collected Writings de HPB, démentent son rôle dans la révolution russe de 1762. On peut considérer que si Saint-Germain a aidé Catherine II, il a choisi la personne la mieux à même de gérer la Russie.

Dans Surterrestre 25, H. Roerich indique que Saint-Germain aurait conseillé Koutouzov (1745-1813), général en chef des armées de Russie, qui força Napoléon à la retraite.

Saint-Germain aux Pays-Bas et à Anspach

En 1763, après Moscou et Saint-Pétersbourg, Saint-Germain se fixa à Bruxelles, capitale des Pays-Bas autrichiens, sous le nom de Surmont. Mme Nettine (grande trésorière des Pays-Bas) lui finança une manufacture à Tournai, qu’il dirigea. Il s’agissait de teindre soie, laine, cuir, bois, métal dans des couleurs très vives avec des ingrédients très simples2.

On perd la trace de Saint-Germain pendant 7 ans, puis selon Gleichen, on le retrouve en 1770 à Livourne où il rencontra Alexis Orlov qui lui témoigna une grande considération. Il fut ensuite hôte du margrave d’Anspach en Bavière sous le nom de Tzarogy en 1774. Il y vivait une existence recluse. Selon le baron de Gleichen, Gregory Orlov déclara au margrave : « Voilà un homme qui a joué un grand rôle dans notre révolution9 ».

En 1776, Saint-Germain se fixa à Leipzig et Dresde ; il en fut plus ou moins chassé et retourna à Moscou où il fonda en 1778 une troisième manufacture de teinture, avant de revenir en Prusse, où il guérit Mme du Troussel qui souffrait d’épilepsie, regagnant ainsi l’estime de Frédéric le Grand de Prusse2.

Le landgrave Charles de Hesse

En 1779, à 88 ans, Saint-Germain insista pour rencontrer le landgrave Charles de Hesse ; celui-ci, peu enthousiaste, résista, puis finit par l’inviter chez lui à Schleswig dans le Holstein. Saint-Germain lui « parla de grandes choses qu’il voulait réaliser pour l’humanité, de l’embellissement des couleurs, […] de l’amélioration des métaux. » « Il n’y a presque rien dans la nature qu’il ne sut améliorer et utiliser. Il me confia presque toutes les connaissances de la nature […]. » « Je me fis son disciple5. »

Saint-Germain mourut le 27 février 1784 et fut enterré à l’église Saint Nicholas de Eckernföerde. Sa tombe fut ouverte ultérieurement : elle était vide.

Note de l’auteure : De nombreux auteurs ont écrit sur Saint-Germain, propageant parfois des informations inexactes. Oakley, Chacornac et Lhermier se sont référés à des documents d’origine qu’ils citent (note d’ambassadeurs, factures, courriers, écrits de contemporains). Certains points de la vie de Saint-Germain sont cependant difficiles à établir, dans ces cas, je me suis référée aux auteurs que je considère les plus fiables : Alice Bailey, B. Creme, Helena Blavatsky, Helena Roerich et Hesse. Toutes les anecdotes citées ne sont pas forcément exactes, cependant l’ensemble doit donner une idée assez juste de certains aspects de la vie de Saint-Germain, bien que son rôle ait surement été plus large que ce qui est décrit.

1 – Comte de Saint-Germain, Isabel Cooper Oakley
2 – Le Comte de Saint-Germain, Pierre Lhermier
3 – Collected writings, H.P. Blavatsky, qui rédigea la revue The Theosophist jusqu’au volume 9 d’octobre 1887.
4 – Theosophical glossary, H.P. Blavatsky
5 – Mémoires de mon temps, Landgrave Charles Prince de Hesse
6 – Le Comte de Saint-Germain, Paul Chacornac
7 – Der graf von Saint-Germain, Gustav Volz
8 – Wikipedia
9 – Souvenirs, Baron de Gleichen
10 – Le XVIIIsiècle, A. Conchon

Auteur : Dominique Abdelnour, collaboratrice de Share International résidant en France.
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