Le château de cartes japonais

Partage international no 10juin 1989

Neuf des dix plus grandes banques mondiales sont japonaises. L'ensemble des actifs des douze banques américaines les plus importantes est inférieur au capital du système d'épargne postal japonais, qui est une sorte de banque gouvernementale. La masse monétaire circulant à la bourse de Tokyo est nettement plus importante qu'à Wall Street. Le produit national brut par habitant est substantiellement plus élevé au Japon qu'aux Etats-Unis. Les exportations japonaises poursuivent leur croissance à une vitesse étonnante. Il en va de même de l'excédent de la balance des paiements du Japon, des bénéfices des milieux d'affaires ainsi que du nombre de japonais millionnaires.

Face à une telle situation, comment pourrait-on imaginer un seul instant qu'un individu en vienne à penser que le Japon sera bientôt ébranlé par un effondrement boursier ? Et encore moins qu'il ose rendre cette déclaration publique ? Aucune prévision ne pourrait paraître plus improbable, dans ce climat économique où le ciel semble être la seule limite et où le marché boursier ne va que dans un seul sens: à la hausse.

Lorsqu'à la fin de l'année dernière, Maitreya a prédit l'imminence d'une crise boursière — qui frapperait tout d'abord le Japon pour s'étendre ensuite au reste du monde — seuls de rares experts économistes et financiers émettaient des doutes concernant ce boom économique japonais sans précédent.

L'inquiétude commence toutefois à gagner maintenant les milieux concernés. Le scandale du « Recruitgate », qui s'étend chaque jour, menace de plus en plus la position du parti gouvernemental Libéral Démocratique, le PLD, qui semblait jusqu'alors inattaquable. Tant et si bien que le Premier ministre Takeshita a été lui-même, à regret, contraint de démissionner. Bien entendu, cette démission n'entraîne pas obligatoirement l'organisation de nouvelles élections. Cependant, selon les sondages d'opinion, la cote de popularité du PLD a dégringolé jusqu'à un incroyable 4 pour cent, fait sur lequel ce parti tente désespérément de fermer les yeux. Le PLD compte sur un retournement de popularité en sa faveur — si le scandale du Recruitgate parvient à s'apaiser. C'est la raison pour laquelle le Premier ministre Takeshita dut être sacrifié, étant le quarante-troisième d'une longue lignée d'hommes politiques, de responsables, d'hommes d'affaires et de chefs de partis qui tous reçurent des cadeaux et des actions de la société Recruit — une nouvelle compagnie de télécommunications de premier plan. Ce sacrifice fut une manœuvre en grande partie tactique.

Le monde des affaires et la bourse de Tokyo réagirent avec soulagement à l'annonce du départ de M. Takeshita, leur seule préoccupation étant que le parti Libéral Démocratique reste au pouvoir, alors que le déplacement de pions interchangeables au sein du parti ne présente pour eux finalement guère d'intérêt. Ils ne peuvent imaginer leur existence en dehors du soutien inconditionnel du parti conservateur PLD, favorable au monde des affaires. Leur espoir pour le pays de revenir à une situation normale s'est donc traduit, comme c'est ici habituellement le cas, par une soudaine et nouvelle montée du cours des actions.

On doit cependant considérer ce soupir de soulagement poussé par le monde financier comme prématuré. Ou, pour utiliser un terme plus approprié, comme spéculatif. Car ce qui peut apparaître comme un bastion économique indestructible est en fait un géant 'gavé d'hormones économiques', un géant aux pieds d'argile, aux proportions démesurées et dont la taille dépasse de beaucoup ses possibilités.

Comme le révèle l'analyse, l'éblouissante richesse japonaise repose sur des fondations qu'à tout le moins on pourrait qualifier de peu solides. Il est vrai que les succès à l'exportation du Japon sont indiscutablement impressionnants. Ces succès s'expliquent à leur tour par les hauts niveaux de productivité du pays, par l'empressement des travailleurs japonais à travailler avec acharnement, et par la qualité certaines des marchandises produites.

Cependant, une proportion croissante de cette richesse provient de l'extrême sagacité avec laquelle les Japonais manipulent leur succès économique. En raison de l'augmentation constante des profits, le monde des affaires japonais roule sur l'or et lors de ces dernières années, un certain nombre de sociétés détenant d'énormes actifs se sont de plus en plus souvent comportées comme des établissements bancaires.

Associées aux banques commerciales, elles fournissent d'énormes prêts aux emprunteurs. Ces prêts sont ensuite utilisés non seulement pour réaliser de nouveaux investissements à l'étranger, mais également afin d'acquérir de colossales quantités de biens immobiliers et d'actions dans le pays, cette forte demande étant à l'origine de la flambée des prix de l'immobilier. L'investisseur devient ainsi plus riche, tout au moins sur le papier. Il peut alors emprunter de nouveaux capitaux afin d'acquérir davantage de biens immobiliers et d'actions, dont la valeur continue d'augmenter, ce qui lui permet d'acquérir davantage… etc, etc.

Vues dans leur véritable perspective, ces transactions reviennent essentiellement à brasser de l'air, en espérant que tout continuera à se passer sans incident. Tout le monde achète avec l'espoir que les prix vont continuer à monter — ce qui est précisément la raison pour laquelle tout le monde continue à acheter. Enfin, pas tout le monde: la majorité de la population, bien entendu, ne joue aucun rôle dans ce 'cirque monétaire' et son espoir d'acheter ne serait-ce qu'une petite maison est devenu un rêve inaccessible.

En d'autres termes, il s'agit là de spéculation dans sa forme la plus pure, cette spéculation étant rendue encore plus aisée par la stimulation supplémentaire que représente l'afflux d'argent, le gouvernement continuant à imprimer toujours plus de yen. Parallèlement, le gouvernement japonais a réussi, par sa contrôle extrêmement rigoureux de l'économie du pays, à éviter l'inflation habituellement afférante à ce genre de pratiques.

Cette situation explique, au moins en partie, la force actuelle de l'économie japonaise. Elle constitue en même temps sa faiblesse. La pierre angulaire de l'édifice sur lequel toujours plus d'étages sont empilés, est la confiance. Une confiance dans la persistance de la pression à la hausse exercée par un pouvoir d'achat spéculatif. Une confiance dans la certitude que demain tout le monde bénéficiera de profits encore plus importants. Une confiance qui conduit à s'empresser de mettre à la disposition des individus des crédits presque illimités, dans un tourbillon financier qui ressemble plutôt à une gigantesque table de jeu sur laquelle seraient déposés des chèques à demi provisionnés.

Le moindre ébranlement de cette confiance, qu'il provienne de l'intérieur comme l'extérieur, ferait s'écrouler comme un château de cartes cet édifice ayant l'apparence de la solidité. Lorsque le krach boursier se produira, la crise économique mondiale qui s'ensuivra pourrait bien ne pas être ressentie comme une perspective attrayante. Cependant, les effets d'une telle crise seront finalement bénéfiques parce qu'ils nous apprendront à bâtir nos systèmes économiques sur des fondements sains. La spéculation est une maladie qui, bien évidemment, ne sévit pas seulement au Japon mais dans toute l'humanité. C'est la raison pour laquelle le processus de guérison ne saurait commencer trop tôt.


Thématiques : politique, Économie
Rubrique : Editorial ()