Partage international no 386 – octobre 2020
par Alexandre Guibert
De sa conversion au bouddhisme à l’âge de vingt-et-un an jusqu’à son décès, la française Alexandra David-Néel a consacré quatre-vingts ans à l’exploration des régions de l’Asie où le bouddhisme est pratiqué. Son étude ethnologique et philologique de cette philosophie de la délivrance l’a conduite à l’écriture d’une trentaine de livres sur le sujet afin de partager son enthousiasme et sa compréhension avec le public européen. C’est à travers quatre de ses ouvrages que nous allons brièvement découvrir le bouddhisme tel qu’Alexandra David-Néel l’a rencontré, vécu et rapporté : Le bouddhisme du Bouddha (1921), Mystiques et magiciens du Tibet (1929), Initiations lamaïques (1930) et La connaissance transcendante (1958).
L’enseignement de Gautama Bouddha
Lorsque la jeune Alexandra David-Néel fit le choix de prendre refuge auprès du Bouddha (celui qui s’est éveillé), du Dharma (l’enseignement de Gautama Bouddha) et du Sangha (la communauté des pratiquants du bouddhisme), avait-elle connaissance de la diversité des courants bouddhiques apparus au cours des siècles dans des zones culturelles différentes ? Si la question demeure en suspens, le travail livresque entrepris par Alexandra David-Néel montre qu’elle a, dès le début, estimé nécessaire d’écrire une biographie de Gautama Bouddha présentant uniquement les évènements jugés historiques, la dépouillant des ajouts successifs qui ont rendu la vie de cette figure spirituelle mythologique, et d’exposer son enseignement sans les développements tardifs composés de commentaires ou d’ajouts culturels.
Siddhârtha Gautama naquît au VIe siècle avant Jésus-Christ (la période à laquelle il vécût fait encore débat) dans une cité-Etat située dans l’actuel Etat du Népal. Membre du clan des Shakya appartenant au varna (caste) des kshatriyas (guerriers), il était le fils du souverain du clan. La religion dominante était alors le védisme (qui évoluera jusqu’à l’actuel hindouisme). Gautama grandit dans le confort du palais royal, se maria et eut un enfant. Ce cadre de vie aisé ne le détourna pas de son attrait pour la pratique de la méditation et de ses réflexions sur la vieillesse, la maladie, la mort et la voie conduisant à la délivrance de la souffrance humaine. A l’âge de 29 ans, il décida de rompre avec ses attaches familiales en devenant un shramana (renonçant, ascète). Durant six années, il suivit les enseignements de deux gourous (guides spirituels) qui ne le satisfirent pas, et pratiqua une discipline austère qui l’emmena proche de la mort. Après avoir abandonné la douceur de la vie princière, il délaissa les mortifications et opta pour une voie équilibrée. A l’âge de 35 ans, lors d’une méditation, il atteignit l’état de conscience du Nirvana (éveil, libération) et devint un Bouddha. Shakyamuni (sage des Shakya) consacra le reste de son existence, jusqu’à l’âge de 80 ans, à enseigner sa connaissance aux hommes et aux femmes désireux de l’écouter.
Gautama Bouddha aurait affirmé : « Je n’enseigne qu’une chose, ô disciples : la souffrance et la délivrance de la souffrance. » La simplicité de cette présentation de l’enseignement du Bouddha contraste avec la finesse et la profondeur de sa doctrine qui, de l’aveu du Bouddha, n’est pas compréhensible par tout le monde.
L’enseignement du Bouddha se fonde sur ce qui a été nommé les quatre vérités. Il s’agit de quatre affirmations relatives à la souffrance et à sa cessation qui ont fait l’objet de son premier sermon après qu’il eut atteint l’éveil.
1 – La souffrance résulte du contact avec ce pour quoi l’on éprouve de l’aversion et de la séparation de ce que pour quoi l’on éprouve de l’attraction.
2 – La cause de la souffrance réside dans l’ignorance qui engendre le désir qui précède l’action. Cette action consiste à éprouver des sensations agréables ou à éviter des sensations désagréables et, par l’effet des sensations éprouvées, elle fait naître de nouveaux désirs et de nouvelles actions.
3 – La cessation de la souffrance est permise par la destruction de l’ignorance qui produit la destruction du désir. L’incitation à l’action ne se produit plus. La chaîne est rompue.
4 – La voie qui conduit à la cessation de la souffrance repose sur une discipline spirituelle appelée le sentier aux huit embranchements ou l’octuple sentier.
Il s’agit d’acquérir et de manifester des vues parfaites, une volonté parfaite, une parole parfaite, une action parfaite, des moyens d’existence parfaits, un effort parfait, une attention parfaite et une méditation parfaite. La mise en œuvre de ce programme éthique et d’action doit conduire l’individu à se libérer de la souffrance.
Le lamaïsme tibétain
Alexandra David-Néel rencontra le 13e dalaï-lama en 1912 lors d’un séjour en Inde et elle fit trois voyages de plusieurs années au Tibet au cours desquels elle fit la rencontre du panchen-lama en 1916, visita de nombreux temples bouddhiques, séjourna dans des monastères bouddhiques et étudia des écrits bouddhiques. Sa connaissance du peuple tibétain et du bouddhisme tibétain était remarquable.
Elle préféra d’ailleurs parler du lamaïsme tibétain tant elle considéra que le bouddhisme a subi une forte acculturation au Tibet depuis sa pénétration à partir du VIIe siècle. A cette époque, la religion indigène était le bön. Malgré la supplantation du bouddhisme au VIIIe et IXe siècles, le bön a survécu comme religion minoritaire et parmi les croyances populaires, admises également parmi les bouddhistes. Ainsi, il est courant que le Tibétain fasse appel aux sectateurs des deux religions pour les évènements importants de sa vie. Le culte des divinités, la recherche et l’usage de pouvoirs psychiques, des croyances différentes concernant la mort et la réincarnation… constituent des particularités du lamaïsme tibétain. Plus précisément, il convient de différencier les lamas lettrés dont les croyances et les pratiques tendent vers le bouddhisme originel et la myriade de lamas et de bouddhistes laïcs superstitieux et ignorants de la doctrine du Bouddha.
Alexandra David-Néel côtoya d’éminents lamas qui faisaient leur cette prescription de Gautama Bouddha : « Ne croyez rien sur la foi des traditions, alors même qu’elles sont en honneur depuis de longues générations et en nombre d’endroits. Ne croyez pas une chose parce que beaucoup de gens en parlent. Ne croyez pas sur la foi des sages des temps passés. Ne croyez pas ce que vous vous êtes imaginé, vous persuadant qu’un Dieu vous l’a inspiré. Ne croyez rien sur la seule autorité de vos maîtres ou des prêtres. Après examen, croyez ce que vous aurez expérimenté vous-même et reconnu raisonnable et conformez-y votre conduite. » En leur compagnie, elle put discuter des divers aspects de la doctrine du Bouddha, étudier les textes importants du bouddhisme et faire la traduction de certains, être le témoin privilégié et attentif d’initiations lamaïques, pratiquer la méditation.
Elle rencontra également des magiciens et des sorciers. Il n’est pas rare de croiser des Tibétains, bouddhistes ou non, s’exercer à des pratiques visant des buts spirituels ou physiques. Certains s’entraînent à acquérir la capacité de parcourir, avec une rapidité extraordinaire, des distances considérables, sans se sustenter, ni prendre de repos. D’autres, souvent des ermites reclus à une haute altitude, développent la stimulation de leur chaleur interne appelée toumo afin de survivre malgré le grand froid. Enfin, à titre de dernier exemple, la télépathie est parfois utilisée par le maître et son disciple lorsqu’ils sont séparés et évidemment psychiquement capables.
Ainsi, Alexandra David-Néel découvrit un bouddhisme tibétain hétérogène. Si la voie monastique est celle de la majorité des individus engagés religieusement, elle comprend aussi bien ceux qui observent les préceptes moraux et les règles monastiques que ceux qui mènent une vie végétative dans les monastères. Parallèlement à ces moines inclinant vers une conduite pure, la pratique des bonnes œuvres (spécialement la charité), le détachement des intérêts matériels et la tranquillité d’esprit, il existe ceux qui choisissent le « chemin direct » vers l’illumination, plus rapide mais plus dangereux. Il s’agit généralement d’anachorètes à la recherche d’une connaissance qui ne se trouve pas dans les livres, ou de pouvoirs magiques, ou du Nirvana.
Une invitation à découvrir le bouddhisme
Au fil de nos lectures des livres d’Alexandra David-Néel, nous l’accompagnons avec enchantement dans ses pérégrinations, qu’il s’agisse de ses voyages et rencontres dans les contrées tibétaines ou de ses exposés et réflexions sur la doctrine bouddhique. L’étendue de ses connaissances et la clarté de son propos font de l’œuvre littéraire de l’écrivaine française une bonne introduction, et même davantage, à la religion bouddhique. Bien que le bouddhisme ne soit que l’une des nombreuses voies religieuses conduisant à l’éveil et à la libération, elle apparaît comme celle où l’approche philosophique impliquant une manière de vivre juste envers soi et les autres prime sur le culte du divin ou de l’instructeur ainsi que sur les cérémonies et les rites. « C’est à vous, ô disciples, de faire l’effort : les Bouddhas ne peuvent qu’enseigner. »
Etudiante et pratiquante du bouddhisme, Alexandra David-Néel semble malgré tout ne pas réussir à dépasser son analyse intellectuelle – au demeurant admirable – au profit d’une compréhension spirituelle plus large. Ainsi, si des sujets tels que les quatre vérités, l’octuple sentier, le Karma (loi de cause et d’effet) ou le Nirvana sont approfondis vraisemblablement parce qu’ils font à peu près consensus parmi les interprétations du Dharma, d’autres tels que la constitution de l’être humain, l’existence d’un principe immortel en celui-ci ou la réincarnation sont rapidement abordés, voire ignorés, probablement parce qu’ils font débat parmi les bouddhistes ou semblent contraire au Dharma. Ils constituent pourtant des sujets essentiels lorsque l’on est théosophe et bouddhiste ainsi que le fut l’étonnante et savante aventurière Alexandra David-Néel.
Sources :
Alexandra David-Néel, Le bouddhisme du Bouddha. Ses doctrines, ses méthodes et ses développements mahâyânistes et tantriques au Tibet, Pocket, 2011.
Alexandra David-Néel, Mystiques et magiciens du Tibet, Pocket, 2019.
Alexandra David-Néel, Initiations lamaïques. Des théories, des pratiques, des hommes, Editions Adyar, 2009.
Alexandra David-Néel et Lama Yongden, La connaissance transcendante, d’après le texte et les commentaires tibétains, Editions Adyar, 2012.
Auteur : Alexandre Guibert, correspondant de Share International basé en France.
Thématiques : religions, spiritualité
Rubrique : De nos correspondants ()
