Partage international no 89 – février 1996
Interview de Sridath Ramphal par Monte Leach
Ancien Secrétaire général du Commonwealth, Sir Sridath Ramphal fut membre de plusieurs commissions internationales dont la Commission Brandt sur les thèmes Nord-Sud et la Commission Brundtland sur l’environnement et le développement. Il fut également co-président de la Commission sur l’organisation des affaires mondiales. Monte Leach l’a interviewé pour Partage International.
Partage International : En dépit des efforts de beaucoup de personnes de bonne volonté, un cinquième de la population mondiale vit dans une pauvreté absolue. Pourquoi n’y a-t-il pas davantage de progrès dans ce domaine ?
Sir Sridath Ramphal : C’est essentiellement parce que nous sommes toujours imprégnés de nationalisme. Chaque nation pense d’abord à elle. La démocratie est constituée de telle manière que les traditions populistes supplantent les traditions internationalistes. On n’obtient pas de voix en soutenant l’aide à l’étranger ou l’assistance technique outre-mer. Il existe un profond instinct humanitaire, mais les gens n’ont pas adopté une vision planétaire.
Nous pensons que tant que les gens n’auront pas pris conscience qu’il existe une communauté planétaire dont ils font partie, et que leur propre intérêt est lié à celui de cette communauté, nous ne viendrons pas à bout des obstacles que vous évoquez. Nous croyons que les valeurs, les principes et les convictions constituent la base essentielle dans l’établissement d’un avenir solide. Cela peut sembler chimérique, mais nous ne pensons pas que vous pourrez obtenir de remède spécifique sans avoir posé ces fondations.
PI. Vous vous référez à des dimensions morales, voire spirituelles.
SR. Oui, aux dimensions morales, spirituelles et éthiques. Et à la conception des choses, à leur compréhension. Nous comprenons que nous formons une nation, ou peut-être même un continent, mais nous n’avons toujours pas compris que nous formons un seul monde. Nous ne l’avons pas compris émotionnellement. Intellectuellement, oui. Intellectuellement, je dirai : « Oui, bien sûr, nous sommes interdépendants ». Mais pas émotionnellement.
PI. Par où commencer ?
SR. Par la direction générale à donner. Une direction éclairée issue du processus politique, du peuple, des médias, des mouvements pour la défense des droits de l’homme, des ONG. Voilà pourquoi j’ai fait un rapprochement avec Martin Luther King. Quelle a été l’origine du mouvement pour le respect des droits de l’homme ? Il a vu le jour parce que les gens l’ont réclamé.
PI. Pouvez-vous parler de la trame morale, éthique et spirituelle du rapport que vous avez publié il y a quelques temps ?
SR. Ce rapport y consacre ses deux premiers chapitres. Le premier chapitre décrit la réalité du changement, comment le monde a changé depuis 1945, comment il est devenu global et interdépendant. Le deuxième chapitre est consacré au système de valeurs, à la philosophie, à l’éthique que nous devons développer pour faire face à ce monde qui a changé. Oui, nous avons eu cette vision et ces principes mais ils s’appliquaient à 1945, ils s’appliquaient à un monde d’Etats-nations, non pas au peuple. La charte des Nations unies commence ainsi : « Nous, le peuple » ; mais le peuple n’a rien à voir avec cela. La charte ne s’occupe pas du peuple ; elle concerne les vainqueurs et les vaincus. A présent, nous devons développer des institutions et des systèmes qui tiennent davantage compte du peuple. La charte traitait de la paix et de la sécurité. Ce sont toujours les termes que nous utilisons, mais leur signification a changé. La sécurité ne consiste plus seulement à être préservé des agressions. Il s’agit d’une sécurité économique, d’une sécurité de l’individu contre la répression, il s’agit de la liberté. Nous devons accepter cela. Et seule une direction éclairée peut nous l’offrir.
Si vous regardez autour de vous, dans le monde, où se trouve la direction inspirante ? Qui va imprégner la prochaine génération de ces principes ?
De tout temps, des personnages d’envergure ont émergé. Il y eut Roosevelt par exemple. Aujourd’hui, il y a Mandela, mais son attention est inévitablement centrée sur l’Afrique du Sud. Vaclav Havel, peut-être, mais c’est une voix étouffée. Qui y a-t-il d’autre ? Qui d’autre ?
PI. C’est vrai. Dans notre revue, nous évoquons la possibilité de l’émergence d’un instructeur spirituel, d’un instructeur au sens le plus large du terme, montrant la nécessité de recourir à des valeurs spirituelles, de partage et de justice. A toutes les époques de grande crise, des instructeurs sont apparus sur le devant de la scène pour nous indiquer le chemin. Dans Partage international, nous affirmons que cette possibilité peut à nouveau se présenter à nous, en raison de la gravité de la crise mondiale.
SR. Le monde est certainement prêt pour cela, et aspire à cela. Dans les livres exposant mes allocutions le leitmotiv est toujours le même : partage, unité, conception internationale de la communauté.
Vous pouvez parler indéfiniment de la réforme de l’ONU, de la modification du Conseil de sécurité, de l’amélioration de l’efficacité des organismes caritatifs, vous pouvez parler de toutes ces choses, et vous pouvez en accomplir certaines ; mais à moins de changer d’approche, de développer cette nouvelle éthique, vous n’accomplirez pas grand chose. C’est votre Messie. Espérons que cela arrive, qu’il ou elle émerge.
L’interdépendance
PI. Pouvez-vous énumérer certaines valeurs qui vous semblent importantes pour ce processus ?
SR. Le premier point à développer concerne la notion de voisinage, le fait que nous sommes une communauté. Ceci est absolument fondamental. Car si nous ne sommes pas une communauté, si nous ne sommes qu’un ensemble d’Etats-nations, chacun visant à promouvoir son intérêt personnel et ne s’occupant des autres peuples que par nécessité, alors les valeurs que nous développons s’adresseront à un genre de monde qui sera nationaliste, égoïste, nombriliste. Notre démocratie, à laquelle nous attachons tant de prix, fera appel aux intérêts nationaux, à l’intérêt personnel. C’est ce qui se produit en ce moment, car telle est notre vision. En 1945, cette attitude était pardonnable parce que nous n’étions pas aussi interconnectés que nous le sommes actuellement. Mais maintenant, ce n’est ni pardonnable, ni prudent. Nos économies sont interdépendantes, nos politiques sont interdépendantes. La révolution de l’information a fait de nous une communauté. Chaque soir, devant la télévision, nous nous trouvons dans les salons les uns des autres.
PI. Et l’environnement.
SR. L’environnement nous a contraint à accepter cela. Nous devons nous assurer maintenant que notre côté spirituel commence à s’harmoniser avec notre côté intellectuel.
PI. Il convient de refléter cette réalité dans le monde.
SR. C’est juste. Et cela va nous amener vers des valeurs plus fraternelles : assistance, partage, tolérance. Parce qu’il s’agit d’une communauté où beaucoup de fleurs vont s’épanouir. C’est pourquoi j’ai dit qu’il fallait s’orienter vers la diversité. Les gens qui parlent de gouvernement mondial n’aimeront pas cela. Mais nous ne voulons pas de gouvernement mondial, ce serait emprunter une mauvaise voie.
PI. Que dites-vous, par exemple, à des Américains qui ne voient pas l’interdépendance ? Beaucoup de gens, dans les pays industrialisés, disent : « Tout va bien, j’ai du travail, ma famille est en sécurité » ou encore : « Pourquoi ne pas dépenser les ressources dans notre propre pays ? »
SR. C’est plus dur dans les pays riches et puissants comme les Etats-Unis, où la population ne partage pas le point de vue des Européens. Les Européens comprennent plus facilement, plus rapidement qu’ils ont besoin du reste du monde. Les Américains ont l’impression de ne pas avoir besoin du reste du monde. Ils disent d’instinct : « Si le reste du monde a besoin de nous, il doit s’aligner sur nos conceptions. »
A dire vrai, les Etats-Unis ont désespérément besoin du reste du monde, et ont désespérément besoin que le reste du monde se trouve dans un état de stabilité et de relative prospérité. Les Américains parlent d’aide à l’étranger. Ils parlent rarement, en raison du silence des hommes politiques, de l’incidence des retours en provenance de l’aide à l’étranger sur leur propre marché de l’emploi. Ces retours prennent la forme d’achats de biens et de services et les Etats-Unis en profitent sous une forme très concrète. Ce dont les Etats-Unis ont absolument besoin, c’est d’un monde où les pays vivent en paix en étant relativement satisfaits de leur sort. Tout le monde n’aspire pas à l’opulence excessive des Américains. Mais le fait que de vastes parties du globe vivent dans une pauvreté absolue relativise la prospérité des Américains. De jeunes Américains sont morts en Somalie. Pourquoi ? Un Etat en faillite. Une faillite dont les raisons ne sont pas seulement politiques, mais aussi économiques. Les Etats-Unis ne peuvent pas y échapper.
La surconsommation
PI. Considérez-vous que la question de la surconsommation dans les pays industrialisés constitue un point essentiel dans l’orientation future de l’humanité ?
SR. Oui, bien sûr. Quand nous parlons de sécurité planétaire, nous ne parlons pas uniquement de la sécurité physique de la planète. Nous parlons du maintien des systèmes naturels fournis par la planète ; nous évoquons les capacités de la planète. C’est pourquoi nous parlons à la fois de la population et de la consommation. En termes de capacité de la planète, ce qui est différent de la capacité d’un pays particulier à subvenir à ses propres besoins, la consommation, plutôt que la population, est le principal danger.
Comme vous le savez très bien, le chiffre de la population mondiale va doubler d’ici le milieu du siècle prochain, et 95 % de cet accroissement concernera les pays pauvres qui ne peuvent se permettre un tel surplus de population. Mais il y a une grande disparité entre la consommation des habitants des pays riches et celle des habitants des pays pauvres, si bien que les 5 % d’accroissement démographique dans les pays industrialisés auront un impact prépondérant sur la planète. Nous nous berçons d’illusions si nous pensons que pour sauvegarder la planète et les générations futures, il suffira de ralentir la croissance démographique. Car si nous procédons de cette manière en maintenant le taux de consommation dans les pays riches à son niveau actuel, nous n’aboutirons à rien du tout.
La nécessité d’une vie plus simple
PI. Comment en viendrons-nous à reconnaître la nécessité d’une vie plus simple ?
SR. Ce problème n’est absolument pas abordé, même aux Etats-Unis où le vice-président a pour mission la mise en œuvre d’un développement durable. L’administration n’arrive même pas à mettre en place une taxe efficace sur l’essence. Et quand elle essaie, elle ne met pas en avant la question de l’environnement, mais celle du déficit budgétaire.
Les politiciens doivent changer de discours et s’adresser aux gens en ces termes : « Arrêtons, nous surestimons nos besoins, c’est trop, nous n’avons pas besoin de plus. Il est évident que les plus nantis devront aspirer à une meilleure répartition des ressources dans notre propre société ; nous devons mettre fin à la nécessité des soupes populaires ; mais sur un plan général, en tant que nation, nous devons réduire notre consommation ; qu’il s’agisse des ressources mondiales ou des nôtres. »
La guerre du Golfe n’avait rien à voir avec la protection du Koweït. L’enjeu était les ressources pétrolières. Pourquoi ? Parce que la consommation est devenue une obsession. Où cette obsession de la consommation va-t-elle nous conduire ? Que faire pour protéger les ressources mondiales, pour mieux les répartir ? Ce sont de réels problèmes de valeurs et d’éthique et il s’agit, pour notre avenir, de promouvoir une attitude plus morale et plus spirituelle.
PI. Mais encore, le changement à la surface du globe naîtra-t-il de dispositions prises par les dirigeants ? Ou se produira-t-il au niveau individuel, chacun faisant appel à sa propre conscience pour inciter les gouvernements au changement ?
SR. Je pense à la deuxième éventualité. A un moment donné de ma vie, j’ai cru sincèrement que le salut du monde devait provenir d’une direction éclairée. Plus tard dans ma vie, j’en suis venu à réaliser qu’il s’agissait-là d’un rêve pieux. En dehors de quelques rares individus qui surgissent de temps à autre, ce n’est pas ainsi que cela se passe. Cela se produira lorsque les gens l’exigeront de leurs dirigeants. Et ce qu’il y a de bien dans la démocratie, c’est justement qu’elle permet aux gens d’exiger un changement de la part de leurs dirigeants.
PI. Avez-vous l’espoir que cela puisse se réaliser rapidement à l’échelle planétaire ?
SR. Nous sommes engagés dans une course contre la montre. Et c’est pourquoi les efforts individuels, les efforts du peuple, de la société civile, des ONG, sont si foncièrement importants. Parce que ce sont ces efforts qui détermineront une action collective et efficace, notre passage à l’acte ou non.
PI. Dans combien de temps faudra-t-il passer à l’action, selon vous ?
SR. C’est très difficile à dire, mais le changement peut intervenir dans peu de temps. Divers facteurs entrent en jeu. La menace sur l’environnement est celle qui pèse le plus, suivie de l’incertitude concernant la capacité de la planète. Nous avons une confiance aveugle envers la technologie et croyons que le génie humain peut résoudre tous les problèmes de l’avenir. En fait, les savants nous disent : « Nous allons être confrontés à de graves problèmes ; ne comptez pas sur la science et la technologie pour les résoudre tous. »
PI. Nous ne semblons pas écouter avec beaucoup d’attention.
SR. Non, nous n’écoutons pas. J’ai pris connaissance des discours de tous les dirigeants intervenus au Sommet de la Terre ; très peu ont entendu ce message. Fidel Castro était l’un des rares à l’avoir entendu. Madame Brundtland (premier ministre de Norvège) l’a également entendu. Il n’y en a pas eu beaucoup d’autres.
PI. J’ai l’impression que nous avons besoin d’un événement dramatique pour nous pousser dans la bonne direction. Il est question d’un krach boursier à l’origine d’une crise économique de grande ampleur, qui pourrait ébranler le monde industrialisé et l’amener à un changement de priorités.
SR. Oui, et nous avons eu assez d’avertissements à ce sujet. Nous avons vraiment connu un krach boursier. Nous avons assisté à des paniques suite à la spéculation sur les monnaies ; très symboliques, parce qu’elles constituent des signaux d’alarme précoces et révélateurs de l’impuissance des pays. L’avenir de votre argent ne se trouve pas entre les mains du Trésor Public, mais entre les mains des spéculateurs. Nous avons eu tous les avertissements nécessaires.
PI. Faudra-t-il un krach économique ?…
SR. Non, car manifestement, ce serait catastrophique. Mais des temps durs sont nécessaires. Il ne semble pas que notre espèce humaine soit prête au changement autrement que sous l’effet de la peur ou de catastrophes. C’est terrible, si vous songez que ce qui nous différencie des autres espèces est supposé être notre intelligence.
Auteur : Monte Leach, journaliste radio indépendant et éditeur de la revue Share International pour les Etats-Unis, il réside à San Francisco.
Thématiques : environnement, politique, spiritualité, Économie, émergence
Rubrique : Entretien ()
