L’autre tsunami

Partage international no 197février 2005

Sous le titre l’Autre Tsunami, le New Statesman publie un article de John Pilger, journaliste de renom, dans lequel il souligne qu’« au milieu du désastre, une nouvelle politique de partage et de moralité émerge ». Le désastre asiatique laisse entrevoir l’expansion d’un sens commun d’interdépendance et de la conscience du bien commun. C’est la cupidité et l’hypocrisie qui ont généré la division et l’injustice dans le monde, engendrant l’autre tsunami, celui-là continuel.

« Les croisés occidentaux (les Etats-Unis et la Grande-Bretagne) donnent moins pour aider les victimes du tsunami que le coût d’une bombe « furtive » ou d’une semaine d’occupation en Irak. La facture de la cérémonie de prise de fonction de G. Bush suffirait à reconstruire la majorité de la côte du Sri Lanka. MM. Bush et Blair n’ont augmenté leur première « aide au compte-gouttes » que lorsqu’il devint clair que les peuples du monde entier donnaient spontanément des millions et qu’un problème de relations publiques se posait. L’actuelle contribution  « généreuse » du gouvernement Blair représente 1/16e des 800 millions de livres qu’il a dépensé pour le bombardement de l’Irak avant son invasion, et à peine 1/20e du milliard de livres prêté à un taux avantageux aux militaires indonésiens afin qu’ils puissent acquérir des bombardiers Hawk. »

L’article précise que de nombreux militants et organisations humanitaires ont été mis en garde afin de faire la distinction entre les victimes « indignes » et les victimes « dignes ». Ces dernières étant les bénéficiaires des largesses de l’Occident. « Les victimes d’une grande catastrophe naturelle sont dignes (pour combien de temps,) tandis que les victimes des désastres causés par l’impérialisme sont indignes et souvent à ne pas mentionner. »

L’Afghanistan est un exemple de cette hypocrisie, explique J. Pilger : un pays qui n’a pas d’eau potable et où la mortalité infantile est énorme. Tandis que Tony Blair promettait d’aider ce pays, la Grande-Bretagne s’apprêtait à entrer en guerre contre lui, guerre dans laquelle environ 25 000 civils furent tués. « De mémoire d’homme, dans les grandes crises humanitaires, aucun pays n’a plus souffert et aucun n’a été si peu aidé. Seulement 3 % de toute l’aide internationale envoyée en Afghanistan a été investie dans la reconstruction, 84 % l’a été pour la « coalition » militaire soutenue par les Etats-Unis, et les miettes ont été attribuées à l’aide d’urgence. Ce qui est souvent présenté comme une aide à la reconstruction sont des investissement privés, tels les 35 millions de dollars qui financeront un hôtel cinq étoiles destiné aux étrangers. Un conseiller au ministère des Affaires rurales à Kaboul m’a raconté que son gouvernement avait reçu moins de 20 % de l’aide promise à l’Afghanistan. »

J. Pilger donne d’autres exemples de « victimes indignes » dont la misère persistante, la malnutrition et l’injustice dont ils souffrent ne semblent pas mériter une grande couverture médiatique.

« L’Unicef a rapporté que la malnutrition parmi les enfants irakiens avait doublé sous l’occupation. En Irak, la mortalité infantile atteint le niveau du Burundi, plus élevée qu’en Haïti et en Ouganda. Il sévit une pauvreté écrasante et un manque chronique de médicaments. Les cas de cancers augmentent rapidement, spécialement les cancers du poumon ; la pollution radioactive s’étend. Plus de 700 écoles ont été victimes de bombardements. Sur les milliards promis pour la reconstruction de l’Irak, seulement 29 millions de dollars ont été dépensés, en grande partie pour le paiement des mercenaires protégeant les étrangers. Peu de ces informations sont relatées en Occident. »

En dépit des promesses et des objectifs, peu des acteurs-clés ont tenu leur parole et engagé les sommes promises. « L’autre tsunami » systémique, structurel est mondial, « provoque quotidiennement 24 000 décès dus à la pauvreté, aux dettes et aux divisions générées par le néolibéralisme, écrit J. Pilger. Très peu de gouvernements occidentaux ont honoré le minimum requis par les Nations unies (0,7 % du revenu national pour l’aide internationale). La Grande-Bretagne donne 0,34 %, les Etats-Unis 0,14 %, le taux le plus bas de tous les pays industrialisés. »

L’article détaille d’autres injustices, comme le FMI (Fonds monétaire international) avec ses exigences exorbitantes envers les pays débiteurs. « De nombreux morts, lors du séisme à Sumatra, avaient été ruinés par la politique du FMI. L’Indonésie a une dette de 110 milliards de dollars. L’Institut des Ressources mondiales estime que cet autre tsunami créé par l’homme provoque la mort de 13 à 18 millions d’enfants chaque année, dont 12 millions de moins de 5 ans. »

« Que le système responsable de cela (le tsunami créé par l’homme) ait la démocratie comme cri de guerre est une supercherie que chacun comprend de plus en plus. Ceci est une prise de conscience qui offre plus qu’un espoir. L’afflux de l’aide venant du peuple occidental représente un appel spectaculaire à une politique de partage et d’internationalité, et le refus de la propagande des gouvernements et des corporations. »

Citant Arundhati Roy décrivant le mouvement de colère anti-guerre (février 2003), comme « la démonstration la plus spectaculaire de la moralité du public que le monde ait jamais vue », J. Pilger explique : « Ces forces font partie d’un mouvement contre les inégalités, la pauvreté et la guerre qui a commencé il y a six ans. Ce mouvement s’est diversifié, est devenu plus entreprenant, plus international et plus respectueux des différences. C’est un mouvement enclenché par le libéralisme occidental qui croit représenter une façon de vivre supérieure ; les plus avisés l’appellent : le colonialisme ; et savent aussi que de même que la conquête de l’Irak est en train de péricliter, de même tout un système de domination et d’appauvrissement peut également péricliter. »


Sources : New Statesman, G.-B.
Thématiques : Société, politique, Économie
Rubrique : Divers ()