Partage international no 374 – octobre 2019
Comment gagner une élection en ces temps de haine et de polarisation ? Un livre sur l’amour radical a modifié la manière d’être du plus ancien parti politique de Turquie, le CHP (parti du peuple républicain).
Ekrem Imamoglu débuta sa campagne électorale pour devenir maire d’Istambul, cet été, par cette requête adressée aux membres de son parti : « Quand vous rentrerez chez vous ce soir, je vous demande de trouver un voisin qui ne pense pas comme vous, ou quelqu’un d’un autre parti politique. Prenez-le simplement dans vos bras. »
Ses collègues furent sans doute surpris par ce positionnement, totalement nouveau au sein du grand parti de l’opposition. Ce parti séculaire, établi par le père de la nation, Mustafa Kemal Atatürk, était considéré depuis fort longtemps comme élitiste et paternaliste. Mais le principal candidat de la ville voulait maintenant tendre la main à ceux que ses collègues qualifiaient habituellement d’« idiots rétrogrades ». E. Imamoglu voulait toucher les personnes situées de l’autre côté de l’échiquier politique, les conservateurs et les personnes religieuses qui se sentaient abandonnés et oubliés par les autorités.
La nouvelle arme du parti fut l’amour : l’amour radical. Cela signifie embrasser ceux que vous ne connaissez pas, ceux qui vous provoquent et ceux avec qui vous êtes en total désaccord. L’amour radical n’est pas facile ; c’est peut-être le travail le plus difficile, a témoigné l’équipe de campagne du CHP.
Avec l’Internet universel, nous trouvons des personnes qui partagent les mêmes idées, mais la plupart n’écoutent que ceux avec lesquels ils sont en accord. Les autres deviennent « les autres », par exemple ceux qui ont une religion différente, ou dans le pire des cas « ceux qui nous menacent ». Certains se radicalisent sur Internet, d’autres se sentent exclus et en sont frustrés.
« Le net nous rend plus solitaires, ont écrit les stratèges du parti. Actuellement nous passons tout notre temps sur nos téléphones mobiles, jour et nuit. Les gens ont arrêté de se parler, même quand ils sont ensemble dans un café ou un bus. Nous nous isolons, devenons plus dépressifs et commençons à voir les autres comme des étrangers menaçants. Aussi, devons-nous éteindre nos portables et ouvrir notre cœur aux autres… et commencer à se parler de nouveau. »
Nous vivons une époque où les limites qu’un leader s’impose à lui-même ont changé. Quand D. Trump déclara que la presse était un ennemi du peuple américain, le puissant président turc, R. Erdogan, avait déjà emprisonné des journalistes indépendants. Selon lui et son gouvernement, les journalistes étrangers sont en Turquie pour faire du mal au peuple turc. Au printemps, R. Erdogan accusa les membres du parti de l’opposition, le CHP, d’être des terroristes.
« Mais nous sommes fatigués de nous battre les uns les autres ; nous insistons sur le fait d’embrasser tout le monde », répondit E. Imamoglu.
« Nous savions qu’Erdogan ne pourrait pas changer, c’est pourquoi nous devions nous efforcer de nous changer nous-mêmes », expliqua Ates Bassoy, stratège du CHP. « Ignorez Erdogan, mais aimez ceux qui l’aiment », fut la devise de la campagne. Le parti ne devait pas prêter attention aux attaques verbales d’Erdogan, ni se laisser duper par ses arguments, mais s’engager à parler des problèmes de la ville.
« Non, ne parlons pas d’Erdogan, devaient-ils annoncer lors des rencontres électorales. Parlons plutôt de la façon d’obtenir un nouveau terrain de jeu dans le quartier. »
Radikal Sevgi Kitabu (le Livre de l’amour radical) a largement inspiré la nouvelle philosophie du parti : « Ne parlez pas comme un enseignant. » « Parlez moins et écoutez plus. » « Ne parlez pas avec condescendance des autres politiciens, ne blâmez pas les autres partis politiques, car nous aussi dans le CHP nous faisons des erreurs. » « Parlez en toute simplicité avec les électeurs, ne leur donnez pas de conférences. » « Quand votre adversaire vous attaque, ne lui répondez pas, mais continuez à parler de politique, et de ce terrain de jeux dans le quartier. »
Dans sa campagne électorale, le CHP, parti extrêmement laïque, engloba la religion, « car le respect d’une religion est le respect des personnes qui croient en Dieu ». Ekrem Imamoglu, qui vient d’une famille conservatrice, visita de nombreuses mosquées et participa à l’iftar (repas pris au coucher du soleil lors du ramadan) en compagnie de plusieurs familles de la ville.
Pour la première fois, des électeurs turcs firent l’expérience d’être pris dans les bras par un politicien d’un parti pour lequel ils n’avaient jamais pensé voter.
Le message de la campagne fut l’espoir. La stratégie fut le sourire. « Si nous sourions, les autres le feront aussi. Mais souvenez-vous, le sourire doit être sincère », fut le mantra.
Pour les journalistes, aussi, ceci fut entièrement nouveau, car ils furent également embrassés pendant la campagne.
« Nous avons montré que les murs peuvent être renversés par l’amour, raconta le stratège A. Bassoy après l’élection. L’amour radical, l’amour envers ceux que nous ne connaissions pas, envers ceux avec qui nous étions en désaccord, fit son retour pendant cette élection municipale. L’amour est le plus fort, dans la société comme en politique. »
Un journaliste américain demanda à E. Imamoglu s’il pouvait donner des conseils aux Démocrates des Etats-Unis. « Cela serait un peu arrogant de ma part. Mais je peux dire ceci : vous pourriez vous tourner vers la Turquie. »
Turquie
Sources : NRK, Norvège
Thématiques : politique
Rubrique : Tendances (Dans le monde actuel s’affirme une tendance de plus en plus prononcée à la synthèse, au partage, à la coopération, à de nouvelles approches et avancées technologiques pour la sauvegarde de la planète et le bien-être de l’humanité. Cette rubrique présente des événements et courants de pensée révélateurs d’une telle évolution.)
