L’âme et la guerre

Partage international no 215juillet 2006

Interview de Ed Tick par Lise Baker

Psychothérapeute spécialisé dans les troubles de stress post-traumatique liés à la guerre (TSPT), Ed Tick a fondé et dirige le Sanctuary : Center for mentoring the Soul (Sanctuaire : Centre d’accompagnement de l’âme), basé à Albany (New York). Il présente les grandes lignes de son travail à Partage international.

Partage international : Le titre de votre dernier ouvrage, War and the Soul : Healing pour Nation’s Veterans from Post-Traumatic Stress Disorder (La guerre et l’âme : traitement des TSPT chez les anciens combattants) a de quoi surprendre. Comment en êtes-vous venu à vous occuper des blessures des vétérans ? Ces blessures sont-elles psychologiques, spirituelles, ou les deux à la fois ?
Ed Tick : Lorsqu’en 1979, j’ai commencé à m’occuper des anciens du Vietnam, je n’ai pas tardé à m’apercevoir que les blessures de la guerre, qui touchent non seulement le corps, mais aussi l’esprit et le cœur – ce que nous appelons, dans notre jargon, TSPT –, ne sont pas de simples syndromes de stress et d’angoisse. En réalité elles affectent l’ensemble de nos fonctions vitales, elles bouleversent nos perceptions et nos sentiments, notre façon de penser, d’aimer, de jouer, nos facultés d’imagination, de travail, de confiance, nos croyances et nos valeurs les plus profondes. Autant d’éléments que l’on a toujours considérés comme des caractéristiques essentielles de l’être humain, comme des attributs de son âme. C’est pourquoi ces troubles psychiques liés à la guerre atteignent le cœur même de notre identité, transforment notre conscience de soi ; ils constituent, en fait, une blessure de l’âme qui déforme nos éléments constitutifs les plus intimes.
Collégien, j’ai manifesté contre la guerre du Vietnam, et j’ai entamé ma carrière de psychothérapeute en 1975. Très vite, j’ai eu à traiter des vétérans. Un des slogans favoris de nos manifestations était : « Ramenez nos boys chez nous. » Un certain nombre d’entre eux n’ayant manifestement pas encore tout à fait quitté le champ de bataille, n’étant pas vraiment « rentrés chez eux », j’ai décidé de les y aider.
De tous temps, les jeunes hommes ont eu à se soumettre à des rites de passage à l’état adulte, sous forme de service à la société, souvent de nature militaire. Le service militaire moderne, en particulier tel qu’effectué au Vietnam et en Irak, faute d’avoir une dimension sacrée et positive, axée sur l’affirmation de la vie, ne saurait en constituer un.
En ce qui me concerne, j’accomplis mon rite à ma manière, un rite alternatif, en quelque sorte, en m’occupant des vétérans.

PI. Nombreux sont ceux qui espèrent que la guerre deviendra une chose du passé, et que le plus tôt sera le mieux. Nous avons été des millions, dans ce pays et dans le monde, à protester contre l’invasion de l’Irak en mars 2003. Pourtant, vous écrivez dans votre livre que, psychologiquement parlant, « nous avons un besoin impérieux de la guerre. Qu’elle nous met dans un état d’excitation, de dépendance, et que nous sommes fascinés par l’archétype du guerrier […] Que la guerre est donneuse de sens… » A quoi renvoie ce « nous » ? Vous n’êtes pas vraiment encourageant !
ET. Si nous vivions sous le règne de la raison et de la compassion, la guerre serait obsolète depuis longtemps. Mais elle exerce une véritable emprise sur l’humanité, en particulier, mais pas exclusivement, sur la culture américaine, qui est une culture de violence. Elle nous stimule, nous possède, elle est un facteur d’unité, de cohésion et de direction pour les nations, spécialement quand elles connaissent des troubles intérieurs ou se sentent perdues, désorientées, comme c’est le cas des Etats-Unis aujourd’hui. La guerre fait appel à nos instincts les plus basiques, auxquels elle confère une force presque irrésistible. En outre, Jung a montré que l’archétype du guerrier est commun à l’ensemble des hommes, qu’il a besoin, dans une certaine mesure, d’être nourri et satisfait. Ces dimensions quasi universelles de la guerre apparaissent nettement dans la prévalence des divinités martiales dans la plupart des mythologies traditionnelles.
Tout cela indique que l’on ne saurait compter sur la seule raison, sur la politique, et notre capacité à tirer les leçons de l’Histoire pour mettre définitivement fin aux guerres. C’est pourquoi il nous faut travailler à intensifier l’évolution spirituelle de l’humanité, afin que, par l’union et la coopération de leurs fonctions supérieures – le cœur, le mental, l’esprit – les hommes soient à même de transcender la violence de leurs instincts.

PI. Pour Albert Einstein, « tuer à la guerre n’est ni plus ni moins qu’un meurtre ». Beaucoup partagent plus ou moins explicitement cette façon de penser. Entre-t-elle en jeu dans la formation des TSPT ?
ET. Absolument ! Mais la réaction aux combats varie beaucoup en fonction des individus, des guerres, de leur moralité, et des circonstances où se produit l’acte de tuer.
Les soldats peuvent avoir cette sensation d’être des assassins si leurs victimes sont des civils ou des prisonniers. Un pilote de bombardier américain de la Seconde Guerre mondiale ne s’est jamais remis d’avoir bombardé des cibles civiles. Un officier d’artillerie de la guerre du Vietnam a déclaré que, s’il n’avait aucun état d’âme lorsqu’il tuait des soldats, il avait par contre été terriblement traumatisé d’avoir tué des paysans ou détruit des villages.
Ce même sentiment d’être dans la peau d’un assassin peut naître également quand on ne croit pas aux raisons pour lesquelles on est censé se battre. C’est à l’évidence ce qui se passe aujourd’hui avec l’Irak, où les GIs savent qu’ils défendent une cause injuste et mensongère. Donner et ôter la vie sont des actes divins. On ne peut tout simplement pas prendre la vie sans des causes si indiscutablement justes qu’elles tiendraient devant un tribunal divin. Ce qui n’est pas le cas de conflits comme ceux du Vietnam ou de l’Irak. C’est pourquoi nombre de soldats en reviennent avec ce sentiment d’avoir du sang sur les mains. C’est une dimension importante de leur traumatisme moral et spirituel.

PI. Ce genre de stress post-traumatique est-il nécessairement lié à la guerre ? Quel type de soldat y est-il le plus exposé ? Le trouve-t-on chez les vainqueurs ? Dans quelle mesure le sacrement de la confession en protège-t-il les catholiques pratiquants ?
ET. Ces troubles psychiques ont toujours été liés à la guerre. Achille en a souffert, comme le montre l’Iliade d’Homère. Dans la Grèce antique, cela s’appelait le la folie meurtrière. Chez les Espagnols, la dépression. Durant la guerre civile américaine, « le cœur du soldat » ( ), et « commotion » pour la Seconde Guerre mondiale.
Le TSPT est plus répandu et plus sévère dans les guerres de grande ampleur, où les massacres et les destructions sont les plus spectaculaires et les plus nombreux. Les dommages psychologiques y excèdent de loin ceux infligés aux corps. Ce qui s’explique par la distance, l’impersonnalité, la brutalité de l’entraînement, les destructions technologiques à grande échelle, l’illégitimité des causes, l’incompétence ou la négligence de l’encadrement, qui les caractérisent.
Même les cultures premières de l’Amérique connaissaient ces conséquences traumatiques des combats. De nombreuses tribus avaient des rituels de « rapatriement des guerriers ». On y reconnaissait ces troubles, culturels et momentanés, et les communautés toutes entières participaient à leur solution. De la sorte, ils ne s’incrustaient pas dans le psychisme.
La psychiatrie militaire a essayé de détecter les soldats les plus susceptibles de ressentir ce genre de réaction et de les exclure. Comme les recrues trop jeunes, ou psychologiquement fragiles. Les seules personnalités à l’abri de ce genre de réaction sont les sociopathes.
Quant aux soldats catholiques, et à ceux qui ont à leur disposition des rites de confession et d’absolution, ils ne sont pas nécessairement moins affectés ; ils ont tout simplement des stratégies supplémentaires de soutien.
Le TSPT n’aurait pas eu moins d’impact aux Etats-Unis si on avait gagné la guerre du Vietnam. Comme l’a écrit William Sloane Coffin en 1968, « une guerre ne saurait être victorieuse si elle a des allures de défaite morale ». Et ce TSPT n’a jamais été aussi important que durant la guerre du Golfe où tant de soldats se sont sentis acteurs d’un mas-sacre unilatéral.

PI. Pourriez-vous donner un exemple du pouvoir thérapeutique du témoignage direct que vous avez utilisé durant ce que vous avez appelé les « retraites de réconciliation » ? Y a-t-il d’autres pistes de traitement pour les états de stress post-traumatique ?
ET. Lors des retraites de réconciliation, les participants racontent leurs histoires, écoutent celles des autres sans porter de jugement, et s’accordent pour reconnaître que toutes font partie de notre histoire commune. Nous faisons en sorte d’éviter que ces témoignages créent ou renforcent un sentiment d’isolement psychique, de renfermement sur soi-même ou sur un point de vue national. Lors de voyages au Vietnam, j’ai eu des Américains, des Canadiens, des Vietcongs, des Vietnamiens du Sud ou du Nord et des pacifistes dans le même groupe. Tous aiment et respectent ce que les uns et les autres ont à dire, et déclarent, comme l’ont fait des anciens Vietcongs : « Nous sommes tous des frères et des sœurs qui sont passés par le même enfer », et « les vétérans vietnamiens et américains se doivent protection mutuelle leur vie durant. »
Les anciens combattants ont aussi besoin de se purifier, de se laver. Il faut les aider à faire passer leurs sentiments de culpabilité et de responsabilité d’eux-mêmes à l’ensemble du pays, et à entrer dans une démarche de réconciliation et de réparation. Nous devons rendre ce que nous avons pris. Et créer une classe de soldats expérimentés et aguerris à même d’apporter à notre société leur sagesse et leur retenue, et aider nos vétérans à s’engager dans des formes de service et de vigilance permanente.

PI. Prendre en charge les traumatismes d’autant de gens doit être particulièrement lourd. Comment vous y prenez-vous ?
ET. Elie Wiesel a écrit : Archibal MacLeigh a parlé de Il n’est rien de plus difficile que de s’immerger dans l’univers de ce genre de traumatismes. Si notre culture met en scène la violence, elle ne prête pas vraiment attention aux récits qui en témoignent.
Je me sens comme une vocation profonde à être le témoin des vérités sombres et dures de l’existence humaine. Cela provient en partie de ma judéité, de son héritage de victime de l’oppression, en particulier de l’Holocauste. Cela vient également de ce que j’ai surmonté mes propres traumatismes et de ce que je suis devenu adulte au moment de la guerre du Vietnam.
Le traumatisme principal que l’on soigne s’accompagne la plupart du temps d’un autre, qu’on appelle « traumatisme secondaire », qui consiste en une vulnérabilité particulière à la surexposition des expériences d’autrui.
Notre nation a vécu le 11 septembre. J’ai personnellement passé des années de lutte difficile où j’ai vécu les cauchemars de batailles livrées par d’autres personnes, l’engloutissement de ma conscience par l’apocalypse. Mais ce furent des années où ma vision du monde a mûri. J’ai perdu mon innocence. J’ai appris à traverser l’enfer le cœur ouvert, à sentir avec mes survivants ce qu’ils avaient arrêté de sentir. Quand ils ressentent mes propres émotions tout au long de leurs récits, il leur est alors plus facile de réveiller leurs cœurs paralysés. C’est une tâche difficile, mais honorable, et nécessaire. Un voyage dans les bas-fonds.

PI. Dans votre livre « La Tortue d’or » (The Golden Tortoise), vous parlez de la faculté de pardon et de l’hospitalité des survivants vietnamiens. Comment expliquer cette attitude envers nos soldats ? Surtout quand on sait que cette guerre a été menée sur leur territoire et que c’est eux qui l’ont payée le plus cher ?
ET. Il semble que les Vietnamiens aient moins souffert des TSPT que les Américains, même si ce sont eux et leur environnement qui ont eu le plus à subir de la guerre. Pourquoi ? D’abord, du fait qu’ils défendaient leur pays, une cause juste et légitime s’il en est. Ensuite, parce qu’ils ont toujours fait la différence entre les hommes et les soldats, comme l’a déclaré un ancien combattant Vietcong : Tout au long de la guerre, Ho Chi Minh a pressé ses concitoyens de ne pas haïr les Américains, même s’ils les combattaient et les tuaient, et de considérer les eux aussi comme des victimes de ce conflit.
Enfin, le bouddhisme et le confucianisme leur fournissaient des stratégies spirituelles et sociales en mesure de préserver leur santé psychologique et spirituelle pendant et après la folie des guerres. Ainsi que le dit une de leur maxime : « En guerre, soyez en guerre ; en paix, soyez en paix ! » Leur grande question, c’était de savoir pourquoi les Amé-ricains mettaient si longtemps à se décider à rapatrier leurs soldats […] Une sur-vivante du massacre de My Lai m’a déclaré qu’elle vivait pour rencontrer ces derniers et leur pardonner.
Les traditions confucéennes aident les Vietnamiens à trouver un rôle pour chacun de sorte que, dans leur société, les amputés de la guerre et les victimes de « l’agent orange » sont respectés et acceptés. La nôtre a beaucoup à apprendre de la leur.

PI. Vous organisez chaque année des voyages au Vietnam. Il semble que la culture et la spiritualité de ce peuple aient une influence positive sur nos traumatisés, vétérans et civils, qui continuent à entendre résonner dans leurs têtes le déclic de leurs gâchettes.
ET. J’organise ces voyages de réconciliation annuels depuis 2000. Ils ont une influence positive sur tous les participants, et pas seulement les vétérans. Par-mi ces derniers, certains ont pratiquement été guéris de leurs troubles en deux semaines, grâce à une atmosphère de pardon et de fraternité et en accomplissant un travail de réparation les soulageant de leur sentiment de culpabilité et leur montrant que la guerre était vraiment fi-nie et que la vie était en train de reprendre ses droits.
Aucun Américain n’en a vraiment fini avec ce pays, et c’est pourquoi tous sont concernés – concernés pour transformer une ancienne guerre douloureuse en une relation nouvelle et positive entre nos deux peuples.

PI. Pourriez-vous nous présenter en quelques mots le « Vietnam’s War Remnant Museum », auparavant appelé Musée des Atrocités de la guerre américaine ?
ET. Les Vietnamiens ont changé le nom de ce musée par délicatesse. Il expose, chiffres et documents à l’appui, les horreurs de la guerre et ses suites ; notamment en présentant des photos, pour la plupart prises par des Américains et des correspondants étrangers – les plus impressionnantes étant peut-être celles montrant des victimes – hommes et terres – de « l’agent orange », dont deux fœtus. Aussi celles de journalistes tués, ainsi que de manifestations du mouvement anti-guerre avec des commentaires sur le soutien moral qu’il a apporté aux Vietnamiens. Des médailles, des casques[…], dons de GIs, accompagnés d’hommages et de demandes de pardon. Également des dessins d’enfants d’aujourd’hui.

PI. Pouvez-vous nous dire quelques mots sur la Santuary’s International Friendship Foundation.
ET. Nous levons des fonds et soutenons des projets d’intervention thérapeutique dans quelques-unes des régions les plus troublées de la planète.
Nous avons financé au Vietnam un jardin d’enfants dans le delta du Mékong, un système de production d’eau chaude dans un centre de traitement des effets de « l’agent orange », des Foyers de compassion – destinés aux orphelins et aux handicapés de cette guerre, des projets de soutien scolaire, ainsi que de médecine d’urgence. Nous en prévoyons d’autres pour les orphelins du sida en Afrique du Sud.
Ce travail de réparation a un effet curatif sur tous ceux qui y participent. Au Vietnam, nos vétérans s’engagent à fond dans les régions qui étaient leurs anciens champs de bataille.
L’automne dernier, l’un d’eux, qui s’était battu à Da Nang, a fait don d’un de ces Foyers à la famille d’un ancien combattant du Vietcong, avec le sentiment de réintégrer l’humanité, dont il s’était senti en marge depuis qu’il avait tué, et de redevenir partie intégrante d’une communauté – la leur ! Ses troubles ont disparu durant son voyage. Nous pouvons donner un nouveau sens à la formule « œil pour œil », en faire non plus un appel à la revanche, mais à la restitution de ce que l’on a pris. C’est cet état d’esprit qui sous-tend notre International Frienship Fund. Nous pouvons contribuer à guérir des pays que nous avons blessés, et en guérissant les autres, nous nous guérissons nous-mêmes.
C’est ce que dit un vieux poème, inscrit sur le fronton d’une pagode bouddhiste de Marble Moutain [Da Nang]. Au cours de la guerre, cette montagne fut le siège d’un combat effroyable. Mais avant, et depuis, celui de la beauté et de la guérison :

Jamais en ce monde, la haine.
N’effacera la haine.
Car seul, l’amour est roi.
Telle est l’antique loi.

Auteur : Lise Baker,
Thématiques : Sciences et santé
Rubrique : Entretien ()