Partage international no 153 – mai 2001
par Yusuf Al-Azhari
Ancien ambassadeur de Somalie à Washington, le docteur Yusuf Al-Azhari s’occupe aujourd’hui d’un programme de paix et de réconciliation dans le nord de son pays, ravagé depuis une dizaine d’années par une lutte fratricide entre deux camps. Après avoir été pour une courte période ambassadeur à Lagos (Nigéria), sous le général Siad Barre (qui gouverna la Somalie jusqu’à sa chute en 1991), il tomba en disgrâce en 1975, et connut la prison et la torture quotidienne six ans durant. Il est sorti de ces épreuves ardent défenseur de la paix, et sa capacité de pardon lui a conféré une haute autorité morale. « La haine est un poids qui emprisonne à jamais, dit-il. Maintenant, je peux parler avec tout le monde, m’opposer à n’importe qui, aller n’importe où le cœur ouvert. » Il a raconté son expérience dans une conférence donnée à Caux (Suisse), à l’invitation de l’association britannique Agenda for Reconciliation. Nous en présentons quelques extraits.
J’ai connu dans ma vie des périodes de grand bonheur, et d’autres particulièrement horribles. J’ai eu la chance d’avoir reçu une excellente éducation, et d’avoir occupé des positions importantes dans le gouvernement, ce qui m’a permis d’avoir tout ce que je pouvais humainement vouloir. J’ai épousé la fille du premier ministre d’alors, qui devint par la suite chef de l’Etat. J’ai occupé de hautes fonctions publiques, comme ambassadeur, secrétaire permanent de différents ministères, et je disposais d’un solide compte en banque. Je pensais que rien ni personne ne pourrait mettre un terme à cette vie privilégiée quand, au bout de quelques années, l’heure de rendre des comptes se présenta. Mon beau-père fut assassiné, une junte militaire prit le pouvoir et instaura un régime de socialisme scientifique (communisme). Je me retrouvai en prison, dans un isolement complet, et traité de la manière la plus brutale qui se puisse concevoir.
« Sois honnête »
Je fus arrêté à 3 heures du matin, alors que nous dormions, ma femme, mes quatre enfants et moi. Après m’avoir mis les menottes et un bandeau sur les yeux, on me jeta dans une cellule de trois mètres sur quatre. J’y restai plus de six ans, sans rien à lire ou à écouter, ni personne à qui parler, mises à part les séances quotidiennes de torture mentale et physique.
Les huit premiers mois, je fus la proie de sentiments de haine, de colère, de désespoir, et d’une profonde dépression. Je ressassais la vie agréable que j’avais menée. J’étais déshydraté et j’avais perdu la moitié de mon poids. Je vivais dans la hantise d’une attaque cardiaque, j’avais peur de sombrer dans la folie, ou même de mourir. Je suis sûr que si j’essayais de vous raconter la torture que j’ai subie, l’expérience que j’ai traversée, jour après jour, mois après mois, certains d’entre vous ne le supporteraient pas et éclateraient en sanglots. Vous ne pouvez imaginer la brutalité et l’inhumanité dont certains de nos dirigeants sont capables.
Puis un jour, vers 8 heures du soir, je tombai à genoux, en larmes, tremblant et transpirant abondamment, et demandai au Dieu Tout-Puissant qu’il me guide ; qu’il me donne d’abord la paix et la force intérieures, puis une vision pour me conduire. J’étais si déterminé à obtenir une réponse que je n’aurais pu me relever avant de l’avoir reçue. Je restais ainsi jusqu’à 4 heures du matin.
Quelles furent la vision et la direction que je reçus alors ? Il m’a été dit : « Sois honnête avec toi-même et avec ceux qui t’entourent, et tu seras l’homme le plus heureux pour le restant de ta vie. Ne te limite pas aux questions purement terrestres, dépasse-les. »
La claire voix intérieure
Depuis ce jour, la peur n’a plus eu de place en moi. J’étais guéri et libéré de la haine, de la colère, du désespoir, de la dépression et du désir avide des seules jouissances terrestres. C’était comme si j’avais trouvé ma véritable identité. J’adoptais alors dans tous mes actes une attitude d’honnêteté et de responsabilité. L’amour avait été implanté dans mon cœur, et j’aspirais à servir mes concitoyens, pauvres et riches, à les aider à surmonter leurs différences et à régler leurs différends avec honnêteté, ouverture d’esprit, amour et pardon.
Quand, au bout de quelques années, je sortis de prison, et alors que j’étais assis dans un café, une pensée me frappa. J’étais seul, tranquille. Une voix claire résonna alors en moi. La puissance de son message était telle qu’elle me donna un choc, et une solide migraine. On me demandait de pardonner, et de me débarrasser entièrement de la haine qui était enfouie au plus profond de mon cœur. Je me demandai : « Pardonner à qui ? A l’homme qui m’avait maintenu dans un isolement complet et voulait que je pourrisse dans cette cellule ? Est-ce le diable qui m’avait parlé, ou quelqu’un d’autre ? »
Je chassais l’idée de mon esprit, parce que je voyais que c’était impossible. Mais elle persista. Elle était là chaque fois que je me levais pour prier. Finalement, je dus demander de l’aide. Il était devenu parfaitement clair que le Tout-Puissant voulait que je purifie mon cœur du poison de la haine qui, bien que je l’eusse cachée, m’avait fait horriblement souffrir. J’étais en face de la dure vérité, et d’une décision difficile que je ne pouvais plus éluder, mais en même temps dans la confusion la plus totale. Devais-je décider de suivre ma voix intérieure et me débarrasser pour toujours de cette haine accablante, dévastatrice, et qui me hantait ? Ou devais-je passer avec elle le reste de ma vie, devenir son prisonnier, et vivre toujours dans la compagnie des souvenirs hideux du passé ? Vivre déprimé et souffrir mille morts, jusqu’à ce que je quitte ce monde ? Le choix était difficile. Je n’avais plus aucun goût à la vie. Je passais d’interminables nuits blanches. Ma famille, mes amis, ceux qui m’entouraient ne me reconnaissaient plus. J’étais dans une situation désespérée, incapable de décider quel chemin prendre.
« Donne-moi la paix »
Mais l’homme qui m’avait infligé toutes ces atrocités fut renversé, et chercha asile au Nigéria. Tous les biens que j’avais mis des années à accumuler m’avaient été confisqués après mon incarcération. Le régime m’avait réduit à la pauvreté. Je n’avais même pas de quoi m’acheter un billet d’avion pour aller le voir, comme j’en ressentais la nécessité. Un soir, je m’agenouillai et priai : « Mon Dieu, tu es témoin que j’ai sincèrement pardonné à cet homme. Donne-moi la paix, s’il te plaît, et arrête de me tourmenter. »
Le miracle se produisit trois jours plus tard. Le représentant pour la Somalie du secrétaire-général des Nations unies, Victor Gbeho, aujourd’hui ministre des Affaires étrangères du Ghana, me convoqua pour m’informer que j’avais été choisi, avec deux autres Somaliens, pour participer à la rencontre au sommet des chefs d’Etat de l’OUA, qui devait se tenir à Dakar. Je disposais donc du billet d’avion, et je n’avais plus qu’à faire une halte à Lagos. « Dieu travaille d’une façon merveilleuse et mystérieuse, quand il veut. »
Je rencontrai l’ex-président. Il était assis sur un sofa, un chapelet à la main, comme s’il se repentait déjà de ce qu’il avait fait. Je m’assis en face de lui et lui dit que j’étais venu de Somalie simplement pour lui dire, pour le cas où nous mourrions l’un ou l’autre, que je lui pardonnais de tout cœur au nom de Dieu tout ce qu’il m’avait fait. Il me regarda dans les yeux ; je perçus la lutte émotionnelle qui se déroulait en lui, l’incrédulité qu’il ressentait à m’entendre prononcer ces paroles de pardon. Au bout d’un moment, après qu’il se fut ressaisi, je pus voir les larmes du remords couler sur ses joues. C’était le dictateur communiste, l’ancien chef d’Etat de la Somalie.
Le pardon avait fait naître en moi une nouvelle vie, enfin libre. Une vie que ne contaminaient pas les laideurs du passé. Il avait brisé la chaîne de haine et d’insécurité, et m’avait totalement libéré du malheur. On ne peut vivre en compagnon et en partenaire des autres si l’on ne sait pas pardonner.
Somalie
Auteur : Yusuf Al-Azhari,
Sources : Conférence donnée à Caux (Suisse)
Thématiques : Société, spiritualité
Rubrique : Divers ()
