La Règle du silence occulte

L’évolution des groupes dans l’ère du Verseau

Partage international no 364décembre 2018

par Carmen Font

Dans cette série d’articles nous examinons les conditions fondamentales qui gouvernent le travail des groupes ésotériques. Benjamin Creme (BC) et son Maître ont consacré plus de quarante ans à informer le public de l’extériorisation de l’ashram des Maîtres. Comme ce travail est en bonne voie, il semble utile de revisiter les conditions présidant au bon fonctionnement des groupes de disciples, dont la vocation est de refléter une réalité intérieure dans le monde extérieur.

La « Règle Onze », donnée par le Maître Djwal Khul (DK) par l’entremise d’Alice Bailey, est la onzième d’une série de règles destinées aux disciples et aux aspirants. DK y présente les quatre conditions auxquelles les disciples appartenant au groupe d’un Maître doivent satisfaire pour parvenir à la fusion et à l’unité de groupe, préalablement à une initiation de groupe ultérieure. Ces conditions sont étudiées en détail par Benjamin Creme dans La Mission de Maitreya, tome II (MM2).

Elles sont : a) l’établissement de relations non sentimentales ; b) l’utilisation constructive des forces de destruction ; c) la capacité à travailler en tant que hiérarchie miniature dans le respect du principe d’unité dans la diversité ; d) la culture de la puissance du silence occulte. (Les Rayons et les Initiations, Alice Bailey, p. 215)

L’initié apprend à maintenir le mécanisme de sa pensée en un certain état d’efficacité. Ses pensées ne se mêlent pas les unes aux autres, mais sont contenues dans des compartiments séparés (si je puis employer cette formule imagée) ou soigneusement classées afin qu’il puisse s’y reporter plus tard (Maître DK : Les Rayons et les Initiations p. 173).

A notre époque où la voix du peuple se fait entendre dans la plupart des domaines de la vie publique, d’où les individus revendiquent le droit de briser le silence entourant toutes sortes d’abus et d’injustices, les communautés font l’expérience du pouvoir transformateur de la vérité. En même temps, trop de rumeurs inondent les médias sociaux avides de recueillir l’avis immédiat de tout un chacun, ce qui nous oblige à naviguer sur un flot incessant d’informations souvent biaisées par des intérêts partisans. Séparer les faits des opinions et des revendications, tout en prenant du recul par rapport à tant de stimuli verbaux ou visuels, s’apparente souvent à une mission impossible.

Pourtant, l’absence de son n’est pas synonyme de silence. Du moins, pas dans une perspective ésotérique. Selon la Règle n°XI énoncée par Alice Bailey dans Les Rayons et les Initiations, l’une des conditions nécessaires à la fusion et à l’unité d’un groupe placé sous l’autorité d’un Maître est de « cultiver la puissance du silence occulte », sans oublier toutefois que le silence n’est pas nécessairement l’absence de parole – même si, dans le passé, maints ordres monastiques et groupes spirituels ont fait vœu de silence afin de s’isoler, de pratiquer une forme de discipline personnelle, d’entrer en contact avec Dieu, ou de faciliter l’introspection en tant que forme de méditation.

Le Maître DK, par l’entremise d’A. Bailey, a indiqué une signification plus dynamique et plus profonde du silence – tout comme de la parole. Car le disciple individuel, à la fois en tant que participant au monde moderne et en tant que membre du groupe d’un Maître, est entraîné à utiliser consciemment les paroles capables de transformer notre réalité spirituelle et physique. Se taire et parler ne sont pas synonymes de silence et parole occultes. Nous pouvons certes communiquer dans le but spécifique d’instruire, informer, révéler, clarifier, persuader, embrouiller ou manipuler. Mais la parole occulte vise au contraire à stimuler l’aspect le plus élevé de chacun, à transformer la vie du disciple et le travail de groupe afin de réaliser un objectif spirituel. Dans les deux cas, les mots et les moyens de communiquer peuvent être identiques, même si la conscience de leur objectif peut varier. Et, dans les deux cas, les paroles –écrites ou parlées – engendrent l’action, puisque l’énergie suit la pensée. Comme l’explique Benjamin Creme dans La Mission de Maitreya, tome II, le silence occulte n’a rien à voir avec se retenir de parler : « Le silence occulte n’a rien à voir avec le fait de ne pas parler. Il peut nécessiter de se retenir de parler, mais il peut tout aussi bien impliquer de devoir parler (p. 643). » Cette capacité d’utiliser les deux, la parole et le silence, doit résulter d’une compréhension très profonde de la relation entre pensée, parole et action justes.

Penser n’est pas rêver

Le silence occulte concerne la pensée, et pas seulement la parole. En effet, « la parole est le résultat d’un débordement, d’une précipitation sur le plan physique, d’un réservoir de pensées et d’idées, qui débordent et s’expriment en paroles » (MMII, p. 643). Ainsi, le disciple se doit de générer et d’utiliser ses pensées avec prudence. Il ne s’agit pas tellement d’exercer un contrôle sévère sur nos pensées, mais plutôt, comme l’explique Benjamin Creme, de classer nos pensées dans des catégories et de savoir quand il est bon de se servir de certains raisonnements. Nous agissons souvent ainsi dans notre vie quotidienne. Nous n’abordons pas certains sujets avec les enfants, par exemple, ni ne révélons notre vie intime à nos collègues de travail. Mais en occultisme, la convenance et la compartimentalisation des pensées dépassent de loin le bon sens, la réserve ou la politesse. Comme l’indique le Maître DK, la « discrétion occulte »nous permet de penser, d’agir et de parler librement, mais avec sagesse, dans tous les domaines de la vie, tant au sein des activités les plus banales comme l’exécution des tâches ménagères, que dans le travail au sein d’un groupe spirituel.

Pour parvenir à cette nécessaire discrétion occulte, nous devons nous abstenir de certaines catégories de pensées, dont la plus nocive est la rêverie. Benjamin Creme définit cette dernière comme l’« utilisation erronée de la pensée » (MMII, p. 644),l’exacte opposé du silence occulte et l’usage malsain de l’imagination créatrice. Utiliser les forces de l’imagination créatrice pour créer des idées et les réaliser est une faculté éminemment précieuse. Mais le mauvais usage de ces formes-pensées colore souvent le plan astral et brouille nos facultés mentales, nous amenant à teinter de mirages l’expression de nos idées. Si nos pensées ne sont pas claires, notre capacité à les exprimer sera déficiente et même contreproductive, et nous ne saurons pas davantage ni quand ni à qui les communiquer.

L’action de diriger la juste quantité d’énergie vers sa pensée, ou de la réduire au silence si nécessaire, est accomplie par un processus de substitution. Au lieu de vous laisser emporter par la rêverie, vous devez refuser l’entrée de certaines lignes de pensées en n’en suivant pas le fil dès que vous réalisez qu’elles ne sont pas compatibles avec vos objectifs (MMII, p. 644).Comme l’énergie suit la pensée, lorsque les idées inappropriées sont écartées, les processus mentaux désirables prennent leur place, et les catégories de pensée ne se mélangent pas. Telle est l’essence du silence occulte : « Garder ces différents domaines de pensée, ainsi que les idées relatives aux différents domaines de vie et de travail, dans des compartiments séparés d’où vous pouvez entrer et sortir à volonté (MMII, p. 645). »

Toutefois, déterminer ce qui est approprié ou compatible avec telle ou telle ligne d’action n’en demeure pas moins difficile. Nous pouvons nous convaincre à tort que telle ou telle ligne de pensée est correcte et désirable. Dans ce domaine, il n’y a ni règle, ni astuce pour distinguer des autres celle qui est correcte. Alice Bailey nous invite cependant à réfléchir au pouvoir magnétique de la parole. Très souvent, garder le silence est interprété comme un signe de lâcheté ou d’ignorance, ce qui est d’ailleurs parfois le cas.

A d’autres moments, le silence est imposé, soit par des régimes autoritaires, soit par soi-même dans des contextes où d’autres imposent abusivement leur domination, nous conduisant ainsi à l’autocensure et à la répression de nos propres idées. Le silence provient alors de la peur ou du respect du statu quo, qui inhibent la génération ou l’expression des pensées. Toutefois, même dans ces circonstances extrêmes où il est obligé de garder le silence – et il peut être raisonnable de le faire un certain temps – l’individu conserve la possibilité de faire un usage correct de ses formes-pensées. Benjamin Creme souligne donc ainsi que le silence concerne moins la parole que la capacité à engendrer et utiliser les pensées à bon escient, ce qui dépend exclusivement de chaque individu.

Le mur de silence de la personnalité

Lorsqu’une personne parle, explique Alice Bailey, « elle attire magnétiquement dans son aura immédiate une matière et, volontairement ou non, cette personne influence certaines unités vitales réactives dans les corps de ses semblables ». (revue The Beacon). Ainsi, les vies déviques (qui constituent l’énergie vitale et la matière de nos véhicules physiques, émotionnels et mentaux) réagissent aux pensées, puisque les idées sont créées à partir d’une modélisation des formes matérielles.

Nous ne considérons presque jamais que les paroles produisent de tels effets. Pourtant, cette attraction magnétique est le fondement même de la discrétion occulte, car nous réagissons moins au sens des mots entendus qu’à leur qualité, leur intention et leur source. Proviennent-ils de la personnalité ? Sont-ils largement colorés par elle ? Est-ce qu’amener telle idée attirera indûment l’attention sur moi, ce qui est toujours inapproprié ? Ou bien cette idée provoquera-t-elle des réactions opposées, porteuses d’incompréhensions et de conflits ? Dans tous ces cas, le silence est préférable. En effet, tout ce qui attire l’attention sur sa propre personnalité – désirs, souhaits, opinions, revendications– crée une réaction en chaîne dans les personnalités des tous les autres membres du groupe, qui peut aller jusqu’à la dévotion ou au rejet total et causer de la séparation dans le groupe. Evidemment, si ces désirs, ces opinions ou ces revendications coïncident a u niveau de la personnalité, il n’y aura pas de conflit, mais, dans ce cas, l’action du groupe peut se trouver entravée par les limitations inhérentes à ces personnalités. Pour toutes ces raisons, le Maître DK nous conseille d’ériger un « mur de silence de la personnalité » et de ne parler que lorsque nos paroles servent les buts du groupe, ce qui se produit au mieux lorsqu’elles « stimulent l’aspect le plus élevé en chaque homme. » (revue The Beacon)

Nous avons tendance à croire que le discours puissant résulte d’idées vraies et bien exprimées. Mais ce n’est pas tout. Chacun réagit aussi à la source de ces idées, et aura tendance à considérer ces dernières comme véridiques, pertinentes et fortes dans la mesure où elles seront exprimées sans motivation personnelle. Bien sûr, il n’est pas interdit de transmettre ses idées sous une forme correspondant à sa personnalité –certains sont plus descriptifs que d’autres, ou tendent à donner plus d’importance aux détails, tandis que certains font preuve d’humour, et que d’autres sont économes en mots. Mais quels que soient le caractère et le mode d’expression, les auditeurs seront attirés magnétiquement par la substance de ces pensées. Très souvent, les auditeurs de Benjamin Creme ressentaient une impression de profonde vérité : « Je ne sais pas pourquoi, mais je sais qu’il disait la vérité », assuraient ils .Ils réagissaient ainsi à la présence et au message magnétiques de Maitreya parce que Benjamin Creme tenait ces idées d’une source plus élevée et les communiquait sans attachement personnel, pleinement conscient qu’ainsi elles n’engendreraient chez l’auditoire aucune réaction hostile, du moins» au moment de leur énonciation ».

Les paroles sages, si elles sont impersonnelles, sèment des graines d’union et d’amour. Après une conférence, chacun peut réagir à ces informations de différentes manières, selon sa propre personnalité et son propre conditionnement mental. Ces réactions sont inévitables et ne dépendent pas de l’orateur ; elles dépendent seulement du libre arbitre de l’auditeur. Et même dans les cas de réactions virulentes contre le message de Benjamin Creme, la bonne graine a été plantée et pourra ensuite germer à mesure que l’individu progressera sur le chemin particulier de sa vie. Une idée impersonnelle et aussi proche que possible de la Vérité divine pénètre donc jusqu’au cœur et jusqu’à la conscience du sceptique le plus endurci et produit immédiatement en lui un effet séminal, quelle que puisse être la réaction extérieure superficielle de sa personnalité, à ce moment-là ou après.

Par contre, un message motivé par un objectif personnel ne produira aucune impression d’unité et d’authenticité. Le conseil le plus utile à adresser à ceux qui parlent à d’autres de la présence de Maitreya, ou qui donnent des conférences à ce sujet, c’est donc de toujours parler sans motivations et prétentions personnelles, ce qui permet à la puissance magnétique des pensées transmises d’être au centre de l’attention sans être parasitée par l’un ou l’autre des aspects d’une personne. Telle est la puissance du silence occulte.

Références :
Alice A. Bailey : L’Etat de Disciple dans le Nouvel Age, Tome I(Lucis Trust) p.282 ; Les Rayons et les Initiations (Lucis Trust) ;Revue The Beacon, mars 1926 (Lucis Trust) ; Le Retour du Christ (Lucis Trust).
Benjamin Creme : La Mission de Maitreya, Tome II, Partage publication 2004.

Le prochain article de cette série continuera à examiner les écrits de Benjamin Creme concernant le silence occulte, qui est nécessaire pour parvenir à l’unité de groupe.

Auteur : Carmen Font, professeur d’université et correspondante Share International. Elle réside en Espagne.
Thématiques : sagesse éternelle, spiritualité
Rubrique : Dossier ()