Partage international no 297 – mai 2013
par Jimmy Carter
Selon l’ancien président des États-Unis, les discriminations et les mauvais traitements envers les femmes, faussement justifiés par certaines doctrines, sont très préjudiciables à la société1.
« Chacun peut se prévaloir de tous les droits et de toutes les libertés proclamés par la présente Déclaration, sans distinction aucune, notamment de race, de couleur, de sexe, de langue, de religion, d’opinion politique ou de toute autre opinion, d’origine nationale, de société, de fortune, de naissance ou de toute autre situation… » (article 2 de la Déclaration universelle des droits de l’homme).
J’ai pratiqué le christianisme toute ma vie. Pendant de nombreuses années, j’ai même été diacre et enseigné les Écritures. Ma foi est pour moi source de force et de réconfort, comme le sont les croyances religieuses pour des millions de gens de par le monde.
Aussi m’a-t-il été douloureux et difficile de couper les ponts avec l’Église Baptiste du Sud, dont j’ai été membre pendant soixante ans. Cette décision s’est pourtant irrévocablement imposée à moi dès lors que ses dirigeants, citant quelques versets de la Bible soigneusement sélectionnés, ont décrété que les femmes devaient être « subordonnées » à leurs époux, et qu’il fallait leur interdire de servir comme diacres, pasteurs ou aumôniers militaires. Cela contredisait totalement ma conviction – fondée sur les Saintes Écritures – que nous sommes tous égaux aux yeux de Dieu.
Cette opinion que les femmes sont d’une manière ou d’une autre inférieures aux hommes ne se limite pas à une seule religion ou croyance ; au contraire, elle est très répandue. Elle sévit dans de nombreux courants religieux, au sein desquels les femmes ont seulement le droit d’exercer des fonctions secondaires, et ce, pas même à égalité avec les hommes. Pire encore, cet état de fait ne s’arrête pas aux murs de l’église, de la mosquée, de la synagogue ou du temple. Cela fait des siècles que cette discrimination, attribuée sans raison à une Autorité supérieure, sert d’excuse pour imposer aux femmes l’inégalité des droits. L’interprétation par les hommes des textes religieux renforce certaines pratiques traditionnelles avec lesquelles elle interagit, et sert de justification à certaines des violations des droits de l’homme les plus insidieuses, persistantes, flagrantes et nocives.
La plus répugnante de ces croyances est que les femmes doivent être soumises aux désirs des hommes. Elle sert d’excuse à l’esclavage, aux violences, à la prostitution forcée, aux mutilations génitales, et même, dans certains pays, à des lois qui ne considèrent pas le viol comme un crime. Elle prive des millions de filles et de femmes du contrôle de leur vie et de leur corps, et de l’égalité dans les domaines de l’éducation, la santé, l’emploi, et de l’influence qu’elles pourraient exercer au sein de leurs propres communautés.
Ces croyances religieuses influencent tous les aspects de la vie. Elles permettent d’expliquer pourquoi, dans de nombreux pays, les garçons ont droit à une meilleure éducation que les filles ; pourquoi on impose à celles-ci un mari, et la date de leur mariage ; et pourquoi beaucoup d’entre elles sont exposées à des risques inacceptables pendant leur grossesse et leur accouchement, faute de soins médicaux élémentaires.
Dans certains pays islamiques, les femmes se voient privées d’éducation et de liberté de mouvement. Elles sont punies si elles découvrent un bras ou une cheville ; elles n’ont pas le droit de conduire une voiture ou de rivaliser avec les hommes pour l’obtention d’un emploi. Lorsqu’une femme est violée, c’est souvent elle qui est déclarée coupable et punie de la plus cruelle des façons.
En Grande-Bretagne et aux États-Unis, ces mêmes croyances discriminatoires expliquent l’inégalité persistante des salaires entre les hommes et les femmes, et pourquoi il y a toujours si peu de cadres parmi ces dernières. L’origine de ces préjugés remonte à des époques lointaines ; et pourtant, leur impact se fait sentir tous les jours. Cela nous fait du tort à tous : en effet, il est prouvé que lorsqu’on fait confiance aux femmes et aux jeunes filles, c’est chaque membre de la société qui s’en trouve grandement bénéficiaire. Une femme éduquée a des enfants en meilleure santé ; elle est bien davantage susceptible de les envoyer à l’école. Elle gagne davantage, et investit ce qu’elle gagne dans sa famille.
Il est donc tout simplement contreproductif pour une communauté de faire preuve de discrimination envers la moitié de sa population. Nous devons nous opposer à ces attitudes et pratiques égoïstes et dépassées. En Iran, les femmes se battent en première ligne pour la démocratie et la liberté.
Je comprends la réticence de bien des leaders politiques à s’aventurer sur ce terrain miné : la religion et les traditions sont des puissances que l’on ne peut défier sans risques.
Cependant, avec mes camarades du groupe de politiciens appelés les Vétérans, nous n’avons plus à nous préoccuper de gagner des voix ou d’éviter les controverses ; aussi sommes-nous bien décidés à lutter contre l’injustice partout où nous la voyons.
C’est pourquoi les Vétérans ont décidé d’insister sur le fait qu’il est du devoir des dirigeants religieux et politiques d’assurer le respect de l’égalité et des droits de l’homme. A cette fin, nous avons récemment publié la déclaration suivante : « Il est inacceptable de justifier la discrimination contre les femmes et les filles par la religion ou la tradition, comme si elle était prescrite par une Autorité supérieure. »
Nous appelons tous les dirigeants à s’opposer à ces enseignements et pratiques discriminatoires et nocifs, et à les changer, quelle que puisse être la profondeur de leur enracinement dans la société. En particulier, nous demandons que les dirigeants de toutes les religions aient le courage de reconnaître et de souligner les messages positifs de dignité et d’égalité que partagent toutes les grandes croyances religieuses du monde.
Je n’ai étudié ni les religions, ni la théologie, mais je comprends très bien que, dans les Écritures, ces versets minutieusement choisis, supposés justifier la supériorité des hommes, relèvent davantage de préoccupations temporelles – et de la détermination des dirigeants masculins de conserver leur influence – que de vérités éternelles.
Certes, on peut trouver dans la Bible des extraits ayant servi à justifier l’esclavage et l’acceptation timorée de la tyrannie de certains gouvernants ; cependant, dans les Écritures, je connais bien des descriptions très vivantes de femmes révérées en tant qu’éminents chefs d’États.
Chez les premiers chrétiens, des femmes servaient en tant que diacres, prêtresses, archevêques, apôtres, instructrices et prophètes. Ce ne fut qu’au IVe siècle que d’éminents dirigeants chrétiens – tous des hommes – faussèrent les Saintes Écritures pour perpétuer leurs positions dominantes au sein de la hiérarchie religieuse.
L’un des chrétiens contemporains les plus respectés et révérés, Billy Graham, ne comprenait pas pourquoi on interdisait aux femmes d’être prêtres ou pasteurs. Il déclarait : « Des femmes prêchent dans le monde entier ; et, d’après ma compréhension des Écritures, je n’y vois rien à redire. » Les dirigeants religieux masculins ont toujours eu tendance à interpréter les enseignements de la Bible dans le sens, soit de l’exaltation des femmes, soit de leur soumission. Mais la majorité a choisi la deuxième interprétation, afin de satisfaire leurs fins égoïstes.
Cette orientation permanente sert de fondement ou de justification à une grande partie des persécutions et sévices infligés aux femmes dans le monde entier, ce qui est clairement en violation, non seulement de la Déclaration des droits de l’homme, mais aussi des enseignements de Jésus-Christ, de l’apôtre Paul, de Moïse et des prophètes, de Mahomet, et des fondateurs d’autres grandes religions : tous ont appelé au traitement juste et équitable de tous les enfants de Dieu. Il est temps que nous ayons le courage de nous opposer à ces interprétations erronées.
1. Cet éditorial a été publié le 12 juillet 2009 par The Observer (Royaume-Uni).



