Partage international no 125 – février 1999
Interview de George Balan par Andrea Bistrish et Andreas de Bruin
« Notre approche de la grande musique classique est généralement très superficielle. Nous la considérons comme un divertissement, alors qu’elle est en réalité un appel à l’introspective, à la connaissance de soi et à la recherche du sens de la vie. »
En s’appuyant sur cette ferme conviction, George Balan, musicologue et philosophe roumain, a fondé une école qui enseigne « l’art d’écouter la musique consciemment ». Située à Sankt Peter, village reculé de la Forêt Noire, non loin de Fribourg, en Allemagne, et fondée en 1979, c’est la première école de ce genre dans le monde. Avant de s’installer à Fribourg, George Balan a enseigné pendant plus de vingt ans, en tant que professeur d’esthétique musicale, au conservatoire de Bucarest et il fut également un animateur de radio très connu en Roumanie. Aidé de cinq assistants, il se consacre maintenant à l’œuvre de sa vie, la musicosophie, qui enseigne comment accéder consciemment à la sagesse cachée contenue dans la musique des grands maîtres européens.
Après des années de recherches et d’expériences personnelles très profondes, G. Balan est arrivé à une conclusion surprenante et unique en son genre : pour réellement comprendre la musique de Bach, Beethoven, Mozart, Brahms, Schubert et d’autres grands compositeurs, il n’est pas nécessaire d’être un spécialiste, il suffit d’être un auditeur conscient.
Depuis 1992, l’école propose à Sankt Peter, Rome et Madrid, des cours d’une durée de trois ans d’« écoute consciente » ; ces cours sont ouverts à tous ceux qui, même sans connaissance musicale préalable, désirent acquérir une compréhension entièrement nouvelle de la musique et d’eux-mêmes et peut-être parvenir à un art de vivre musical. Certains étudiants recherchent un enseignement approfondi de la musique classique européenne ; d’autres, qui ont déjà une formation musicale, viennent compléter leur éducation ; et d’autres enfin souhaitent recevoir une formation qui leur permette d’enseigner à leur tour l’écoute musicale – les motivations sont extrêmement variées. Quelque soit le but recherché par l’ami de la musique, en tant qu’auditeur, il lui est demandé de participer au stade final de création musicale: en parvenant à une écoute spiritualisée, il achève le processus de création du compositeur et de l’interprète.
Comprendre la musique
Que signifie écouter la musique de manière consciente ? Cette aptitude ne semble pas venir tout naturellement, sinon l’existence d’une telle école ne serait pas nécessaire. La musique est un langage et, en tant que tel, elle joue un rôle interprétatif.
Le message contenu dans la musique doit être compris. Pour saisir le sens d’un texte littéraire, il est nécessaire de comprendre d’abord sa structure et le sens des mots avant de pouvoir accéder à une compréhension plus profonde. Cela demande un effort intellectuel, une approche méthodique et un examen logique. « Pour réellement comprendre la musique, explique George Balan, vous devez apprendre à vous détacher de l’euphorie et des émotions qu’elle suscite, sinon tout ce dont vous serez conscient, c’est de vous-même et vous ne comprendrez pas ce que la musique représente objectivement. » Il s’agit de ne pas se contenter d’être emporté par l’émotion de la musique, mais de savoir aller au-delà et, pourrait-on dire, de rencontrer l’esprit de la musique. Pour accéder aux niveaux les plus profonds de la musique, il est nécessaire d’écouter le même morceau plusieurs fois de suite, de s’en imprégner et d’y réfléchir; il faudrait également visualiser les structures musicales sous formes de graphiques.
Penser de façon musicale
Le directeur de l’école, Uwe Fricke, qui travaille depuis longtemps avec George Balan, explique le processus de compréhension que l’auditeur doit suivre : « Pour réellement comprendre la musique, il ne suffit pas de s’asseoir, de fermer les yeux et de réfléchir au message philosophique contenu dans tel ou tel morceau. La véritable compréhension que nous nous efforçons d’enseigner à nos étudiants, lors de nos séminaires, est un processus complet qui, tout en impliquant une approche mentale, va au-delà, parce que c’est alors que les expériences les plus intéressantes se produisent. Nous essayons d’enseigner une compréhension musicale holistique qui permet de penser à la musique, d’en être totalement imprégné et finalement de dépasser le seuil de la pensée. Atteindre ce stade est une expérience libératrice qui permet à la dignité humaine de s’épanouir. »
Le but d’une écoute répétée est de saisir la pensée musicale du compositeur : le premier thème, le second, une reprise, la mélodie, le final, etc., jusqu’à ce que la structure complète ait été découverte. D’après Uwe Fricke : « La partie créatrice de l’écoute commence après. Il s’agit alors d’imaginer comment le thème du morceau que vous avez écouté pourrait être traduit sous forme de mouvement. Il suffit de le fredonner ou de le siffler plusieurs fois avec une grande concentration et d’observer ce qui se passe au niveau de vos bras et de vos mains. » La mélodie que vous entendez peut être esquissée sous forme de gestes. L’auditeur recompose la musique et c’est alors que commence l’effet holistique, parce que vous accédez à la dimension objective de la musique. Ce qui est important n’est plus « je », mon idée, ce que moi j’imagine, mais ce que Mozart, Beethoven ou Schubert ont eux-mêmes créé avec leur musique.
La méditation musicale
Lorsque l’auditeur aura atteint un état de profonde contemplation grâce à la musique de grands compositeurs comme Bach, Mozart, Brahms, Beethoven, Schubert, Bruckner, Malher ou Wagner, il trouvera l’accès à une source intérieure, à une profonde révélation spirituelle. Dans son ouvrage, ABC des shöpferischen Musikhörens (ABC d’une écoute créatrice de la musique), George Balan explique : « L’amour de la musique et de la connaissance de la musique sont le parvis du temple dans lequel nous entrons pour converser avec Dieu. En nous conduisant à notre identité véritable, la musique nous ouvre la voie vers Dieu, car il n’existe aucune différence entre trouver la foi véritable et atteindre notre véritable Soi. Cela explique la réponse mystérieuse à la question de Moïse : « Je suis celui qui est »… et nous expérimentons la musique de la même façon, grâce à notre aspiration, car la musique est « Je suis » exprimé sous forme de son, un rayon du Divin. » L’idée d’une écoute consciente de la musique vient d’un profond désir de l’âme humaine, d’une aspiration et d’un besoin irrésistible de contemplation et de méditation. Vue sous cet angle, la musique est, pour Gorge Balan, « une discipline humaine mélodieuse » qui contient tout ce que l’âme a besoin de connaître pour atteindre la libération et qui, également, lui donne la force nécessaire.
Pour l’auditeur sérieux qui considère la musique comme une voie de discipline spirituelle, lorsqu’à l’écoute concentrée se joint la contemplation, la musique ouvre l’oreille à quelque chose de fondamental qui va au-delà de la personnalité.
Conscience et guérison
La musique n’a cessé d’accompagner George Balan dans les difficultés et les défis qui ont jalonné sa vie. Elle est peu à peu devenue son maître spirituel, lui révélant ce qui restait caché dans les sciences basées sur les mots. Le désir de G. Balan d’explorer l’interaction existant entre la musique et la spiritualité découle des circonstances particulières de sa vie dont les racines se situent dans son enfance. « A l’âge de 13 ou 14 ans, explique-t-il, j’étais totalement autodidacte. Je réalisai de plus en plus que mon attitude à l’égard de la musique était différente de celle des autres. A l’âge de 20 ans, alors que j’étudiais la musique au conservatoire, j’avais la réputation d’être un cas difficile, car l’enseignement que je recevais n’était pas à la hauteur de mes aspirations. »
Cette évolution atteignit son paroxysme lorsque, au moment d’achever ses études musicales, vers l’âge de trente ans, il réalisa soudain que la musique est une révélation : une forme particulière de philosophie. « Cela se passa à Moscou, continue-t-il, et c’est également là que furent posées les bases de la musicosophie, dans mon exposé : Ìber den philosophischen Gehalt der Musik (les Aspects philosophiques de la musique). Bon nombre de mes condisciples ne me prirent pas au sérieux car ils pensaient que je recherchais dans la musique quelque chose qui, tout simplement, n’existait pas. »
De retour dans son pays natal, G. Balan se heurta à la critique et à l’oppression, à cause de son attitude inhabituelle à l’égard de la musique et de ses opinions progressistes. Il dut faire face à de telles persécutions qu’il devint impossible pour lui de continuer à vivre et à travailler en Roumanie et, en 1977, il se réfugia en Allemagne où il put finalement commencer à mettre ses idées en pratique.
George Balan a accepté de répondre aux questions de Partage international.
Partage international : L’intensité qui jaillit de l’expérience d’une écoute consciente de la musique dépend-t-elle du niveau de conscience de l’auditeur ? De sa manière d’être, de son développement et surtout de sa réceptivité ?
George Balan : On pourrait l’exprimer ainsi. Le son relève d’une culture totalement différente, une culture que la plupart d’entre nous ne possède pas. Une forme particulière de conscience est nécessaire en ce qui concerne la musique. La manière d’utiliser le son, la capacité de s’ouvrir à la musique et à ses bienfaits spirituels, tout cela ne peut être considéré comme allant de soi. De nombreux philosophes sont plus ou moins sourds à la musique. Ils sont capables de résoudre tous les problèmes du monde, mais ils ne peuvent saisir le thème principal d’un morceau musical. Ils sont sensibles aux idées intellectuelles mais pas aux idées musicales. La plupart d’entre nous sommes comme des enfants lorsqu’il s’agit de comprendre la musique.
PI. Dans quelle mesure est-il possible d’approfondir cet état de conscience par une écoute répétée ?
GB. Il n’existe pratiquement pas de limite.
PI. Voulez-vous dire qu’il existe un mouvement défini, un développement vivant et continu ?
GB. Oui. Chaque fois que vous faites un effort, une tentative sérieuse, vous n’avez pas seulement le sentiment d’être allé plus loin, vous en êtes réellement convaincu. La musique n’a pas de limites. Si vous cessez d’approfondir un morceau et si vous le reprenez à nouveau des mois ou même des années plus tard, vous le découvrez à nouveau.
PI. Novalis, poète romantique et romancier allemand, est censé avoir dit que la maladie était un problème musical et que certains sons permettaient à l’homme d’être à nouveau en harmonie avec lui-même et avec le cosmos.
GB. La musique peut nous apporter énormément sur le plan spirituel. Mais ce que nous faisons de son contenu dépend entièrement de nous-même. Sinon, tous les compositeurs et tous les interprètes jouiraient d’une santé parfaite, ce qui n’est évidemment pas le cas.
PI. Mais il serait possible de guérir les blessures de l’âme ?
GB. Tout est possible, mais pas avec les méthodes utilisées actuellement dans la thérapie musicale. Quelque chose se produit au niveau spirituel pour la personne concernée et aucun thérapeute ne peut diagnostiquer ce qui se passe réellement. Du centre où la musique pénètre, quelque chose peut surgir qui offre une possibilité de guérison. A mon avis, il est cependant erroné d’affirmer que telle maladie peut être guérie par telle musique. Le son peut créer et structurer; le son peut réparer notre esprit. Et c’est notre esprit qui continue à avoir un effet et qui se charge de tout. Mais si je souffre de rhumatismes, d’une maladie de peau ou d’un cancer, comment la musique de Mozart pourrait-elle agir sur cette maladie particulière ? Elle peut m’apporter une certaine force sur le plan spirituel et il m’appartiendra d’en tirer parti. Ce n’est pas la musique elle-même qui guérit une maladie. Jésus lui-même l’a affirmé : « Ce n’est pas moi qui vous ai guéri, c’est votre foi. » La personne avait une foi si forte qu’elle l’a guérie.
PI. Pourrait-on dire que la musique est la source de l’inspiration, qu’elle nous fait prendre contact avec quelque chose de plus élevé, qu’elle nous relie à notre soi spirituel qui peut alors agir ?
GB. Tout d’abord et avant toute chose, un véritable amour de la musique est nécessaire, car c’est en fait l’amour qui guérit. L’amour est le pouvoir le plus élevé qui soit. La règle d’or est que la musique nous aidera lorsque nous n’attendrons rien, lorsque nous n’essaierons pas à tout prix d’obtenir son aide, comme dans une relation entre deux personnes. La musique ne peut être utilisée. La nature de la musique, « Dame Musique », ne peut être sollicitée, elle ne répondra pas. Le véritable amour est désintéressé. C’est pourquoi nous n’écoutons pas la musique afin d’en obtenir quelque chose, nous l’écoutons pour elle-même, pour la joie qu’elle nous procure. La connaissance de soi vient de surcroît. La connaissance de soi prend toute une vie. Vous devenez de plus en plus conscient et la musique vous aide dans ce processus d’expansion de la conscience.
PI. … et elle a une dimension humaine essentielle.
GB. Oui. Nous avons besoin de la musique, mais pas pour des raisons pratiques. En un certain sens, la musique est un luxe. L’amour aussi est un luxe. L’amour et la musique appartiennent à cette partie de la vie qui est dénuée de but pratique. Nous pourrions nous en passer mais que serait notre vie sans musique et sans amour ?
Il existe des séminaires de musicosophie dans onze pays d’Europe, ainsi qu’aux Etats-Unis, au Mexique et au Venezuela.
Des ouvrages et des publications de George Balan sont disponibles en allemand, en français, en espagnol et en italien.
Contacts : Allemagne : I. Finkenherb 5-6, D-79271 Sankt Peter, tél +49 (0) 7660-581. Fax +49 (0)7660-1536. France : Jacqueline Mainguy, 23 avenue de St Cloud, 78000 Versailles, tél 01 39 50 33 45
Auteur : Andrea Bistrish et Andreas de Bruin,
Thématiques : spiritualité, éducation
Rubrique : Divers ()
