La magie des trembles

Partage international no 435novembre 2024

par Pauline Welch

Imaginez une forêt de trembles, sa canopée scintillant de vert vif et argent, bruissant et murmurant sous les brises les plus douces, habillant de splendeur ses robes automnales jaunes et or, et tout cela provenant du système racinaire généré par un seul arbre parent.

Chaque pousse issue du même rhizome de tremble fait en réalité partie d’un organisme constitué de clones génétiquement identiques. Cet organisme peut couvrir de vastes étendues et les recoloniser rapidement, même si elles sont rasées par le feu, sa force vitale résidant dans la racine, pas dans le tronc. On dit que Pando, un immense peuplementde trembles dans l’Utah (Etats-Unis), est le plus grand organisme vivant sur la planète et qu’il a plus de 80 000 ans. Le peuplement de Kebler Pass dans le Colorado est un proche concurrent avec plus de 47 000 arbres.

Les défenseurs de l’environnement comparent ces peuplements à un berceau qui joue un rôle crucial en prenant soin de la croissance de beaucoup d’autres espèces de plantes, y compris de plantes rares qui dépendent de la protection offerte par les trembles. Contrairement à d’autres arbres à feuillage caduque, les trembles poussent toute l’année, produisant sous leur fine écorce blanche des sucres qui sont une nourriture essentielle pour une grande variété d’animaux lors des hivers rigoureux. Mais les effets du changement climatique affaiblissent leur résilience séculaire, ce qui entraîne une augmentation soudaine et alarmante du dépérissement dans ces deux forêts.

La situation difficile des arbres de Kebler Pass a rassemblé des groupes aux intérêts potentiellement opposés pour tenter de venir en aide aux trembles. Des écologistes comme W. Roush, ne pouvant pas influer seuls sur le changement climatique, ont pris la résolution d’agir en réduisant le stress environnemental dû à l’augmentation de l’exploitation des ressources naturelles sur les plus de 100 000 hectares de la zone appelée Thompson Divide où se situe Kebler Pass. Après presque vingt ans d’engagement constant de la Thompson Divide Coalition (TDC), l’administration américaine a annoncé le 3 avril 2024 un renouvellement pour vingt ans de la protection contre toute nouvelle extraction de ressources naturelles, générant l’espoir qu’une législation plus étendue et permanente suivra, allant même au-delà de la zone.

D’autres groupes faisant campagne à travers l’ouest des Etats-Unis qui ont eu également des succès, voient dans les stratégies de la TDC un modèle pour repousser les promoteurs, modèle qui calque curieusement la nature des grands peuplements de trembles.

 

Photo : Aakash Sahai , CC BY-SA 3.0 , via Wikimedia Commons
Couleurs de l’automne à la Kebler Pass, Colorado (Etats-Unis).

 

Point de départ inspirant

Cela peut susciter et faire grandir l’enthousiasme dans les cœurs et les esprits. Dans l’exemple de la TDC, il s’agit des trembles, leur beauté, leur vulnérabilité et leur importance écologique et économique. Dans un autre exemple, celui du Montana’s Rocky Mountain Front (Front des montagnes rocheuses du Montana), la menace pesant sur une nature fantastique et immaculée et sur la culture de la tribu des Blackfeet a été écartée : le dernier bail d’exploitation minière ayant été résilié en 2013 à l’issue d’une campagne de 40 années.

Ce que ces actions ont en commun, c’est le souhait de s’assurer que les terres publiques ne soient pas vendues ou pillées, sujet qui tient à cœur à de nombreux Américains. Le sondage annuel du Colorado College sur la préservation environnementale dans l’Ouest rapporte que 85 % des électeurs, dont 74 % de républicains, 87 % d’indépendants et 96 % de démocrates, estiment que les questions liées à la propreté de l’eau, l’air, la faune, la flore et les terres publiques sont importantes. Bill Fales, un fermier qui a contribué à fonder la TDC, déclare : « Ce n’est pas un problème de rouge (parti républicain) contre bleu (parti démocrate). De l’air propre, de l’eau propre, c’est ce que tout le monde veut. »

 

Organiser la visibilité des organismes locaux

Il faut pour cela élaborer une campagne avec des fondations solides sur toute la ligne, créer un réseau résilient et collaboratif suffisamment large pour attirer l’attention, exercer une pression sur les agences et soutenir le travail juridique nécessaire.

Chercher des soutiens activement dans toutes les directions : Il est important d’aller vers les groupes susceptibles d’être intéressés, mais également vers ceux qui semblent être des collaborateurs plus improbables comme les amérindiens, cowboys, groupes de protection de l’environnement, éleveurs, vététistes, snowboardeurs, hommes d’affaires, décideurs. La diversité des voix est un atout supplémentaire.

Attirer les gens par l’expérience directe : Il s’agit d’orienter leur attention vers ce qui est le plus immédiatement menacé. La TDC a même amené par avion des fonctionnaires et des politiciens pour qu’ils puissent voir et sentir par eux-mêmes. Il s’agit d’inscrire la cause dans la réalité, pas sur un tableau de chiffres.
Les trembles de Kebler Pass ont été très « convaincants ». Les gens venaient aux rencontres publiques comme jamais auparavant. Les salles étaient combles.

Refuser d’abandonner : Il s’agit de montrer de la persévérance et d’attendre le renouveau. Construire ces coalitions prend des années. Plus de 65 000 commentaires publiés en ligne ont obligé l’Office forestier américain à annuler des baux et à faire pression sur le Bureau de gestion du territoire pour qu’il fasse de même.

1 – Un peuplement est une communauté contiguë d’arbres assez uniforme en composition, structure, âge, taille, catégorie, distribution, répartition spatiale.

Auteur : Pauline Welch, collaboratrice de Share International basée au Royaume-Uni. En tant qu’auteure, elle s’intéresse principalement aux tendances environnementales et politiques.      
Sources : Inside Climate News; usda.gov; Wild Montana; National Forest Foundation; US Forest Service; The Denver Post
Thématiques : environnement
Rubrique : De nos correspondants ()