Partage international no 374 – octobre 2019
par Osprey Orielle Lake
La vie des générations futures dépend de l’effort collectif pour générer de nouveaux modèles de développement. L’humanité n’a pas de plan B pour la Terre. Notre combat est si urgent que nous devons tous nous rassembler maintenant. La lutte pour la Terre Mère est la mère de tous les combats.
L’Amazonie est en feu
L’Amazonie, le poumon de notre planète est en feu – l’immense brasier est visible depuis l’espace – haletant et suffocant sous le régime du président brésilien Jair Bolsonaro et l’influence des modèles de développement économique qui ont entrepris une attaque en règle contre les peuples autochtones et leurs territoires forestiers ancestraux.
L’Amazonie séquestre de grandes quantités de carbone, ses arbres absorbant environ le quart du dioxyde de carbone rejeté annuellement par les combustibles fossiles. L’Amazonie est également à l’origine de pluies et de conditions météorologiques qui maintiennent des écosystèmes vitaux en Amérique du Sud et au-delà. Cela signifie que toute déforestation supplémentaire a un impact majeur à l’échelle mondiale et contribue de manière désastreuse à la crise climatique.
Au Brésil, plus de 74 000 incendies se sont déclarés cette année, soit une augmentation de 84 % par rapport à la même période de l’année dernière. Les scientifiques ont indiqué que ces incendies étaient d’origine humaine, et les éleveurs de bétail et les agriculteurs brésiliens ont confirmé en être les auteurs. Cette destruction sociale et écologique massive trouve son origine dans la rhétorique anti-environnementale du président Bolsonaro, qui affirme faussement que la protection des forêts et les droits des peuples autochtones sont des obstacles à la croissance économique. Dans ce paysage politique encouragé par J. Bolsonaro, les agriculteurs et les éleveurs allument des feux en toute impunité pour étendre leurs entreprises.
Face aux menaces croissantes pesant sur les peuples autochtones et la protection des forêts, des femmes autochtones de tout le Brésil se sont réunies le 13 août dans la capitale, pour la première marche des femmes autochtones au Brésil. Leur objectif ? S’opposer aux attaques de J. Bolsonaro contre leurs droits et donner de la visibilité à l’immense pouvoir des femmes autochtones et à leur rôle dans la défense de l’Amazonie et de leurs communautés.
Les femmes autochtones s’expriment à voix haute depuis des années, mettant en garde contre les dangers que font courir à l’Amazonie les modèles économiques miniers et la demande en énergies fossiles des entreprises minières et de l’agriculture, qui ont toutes été encouragées très récemment par l’administration Bolsonaro. Les incendies sont perpétrés par le capitalisme, le colonialisme, le racisme et le patriarcat incontrôlés, lesquels sont tous basés sur les mêmes systèmes et idéologies qui favorisent le pouvoir et l’exploitation des femmes, des peuples indigènes, des peuples de couleur et de la Terre. Ces incendies et les nombreuses actions anti-autochtones de J. Bolsonaro ne sont que quelques exemples des efforts systémiques à long terme déployés par les gouvernements et les grandes entreprises du monde entier pour adopter des politiques génocidaires portant préjudice aux peuples autochtones et à leurs territoires.
S’attaquant à l’une des causes profondes de ce problème systémique, l’organisation Amazon Watch a publié en 2019 un rapport établissant un lien entre les consommateurs et les financiers du Nord, et les attaques de J. Bolsonaro sur l’Amazonie brésilienne. Le rapport a révélé que les industries brésiliennes de l’élevage du bétail et du soja, à l’origine de 80 % de la déforestation en Amazonie, sont financées par des banques et des investisseurs européens et nord-américains, tels que les banques JPMorgan Chase et BlackRock. Ces grandes banques et grandes sociétés d’investissement financent depuis longtemps des industries qui détruisent les forêts et commettent des violations des droits de l’homme – du travail forcé au Brésil à la violence policière à Standing Rock. Les banques et les financiers doivent être tenus pour responsables de leurs décisions de privilégier le profit au détriment des peuples, et cette lutte doit se poursuivre même après l’extinction des récents incendies en Amazonie.
Nous sommes dans une situation d’urgence
C’est une période déchirante pour nous tous, pour les communautés autochtones qui peuplent l’Amazonie depuis des générations et qui sont les meilleures gardiennes de leurs forêts, pour les milliers d’espèces uniques et variées qui peuplent la forêt et pour les arbres qui se dressent haut en fournissant à l’ensemble de notre planète l’air dont nous avons besoin pour respirer. Nous sommes dans une situation d’urgence et nous ne pouvons plus tolérer les pratiques économiques actuelles. Dans ce contexte, l’une des choses les plus importantes que nous puissions faire est de faire entendre la voix, le leadership et les revendications des peuples autochtones.
Le Réseau d’action international des femmes pour la terre et le climat (WECAN) a pu accueillir l’éminente dirigeante autochtone Sônia Guajajara, ancienne candidate à la vice-présidence du Brésil et coordonnatrice de l’Articulation des peuples autochtones du Brésil à New York, en avril 2019, lors de la 18e session de l’Instance permanente des Nations unies sur les questions autochtones, où elle avait déjà sonné l’alarme concernant les actes délétères du président J. Bolsonaro.
WECAN International (WI) a renoué contact avec Sônia Guajajara pour une interview téléphonique depuis Imperatriz, Maranhão (Brésil).
WI. Que pouvez-vous nous dire de plus sur les incendies qui se déclarent dans la partie brésilienne de l’Amazonie ?
SG. Les peuples autochtones ont mis en garde le monde contre les violations que le pays entier subit depuis des décennies sous l’action prédatrice des bûcherons, des mineurs et de l’industrie agro-alimentaire, qui dispose d’un lobby très puissant au sein du Congrès national avec plus de 200 députés. Le Congrès est sous leur influence et est également influencé par des projets liés aux grands entrepreneurs, tels que les projets hydro-électriques. Ces influences sont dangereuses et conduisent à un renforcement de la violence contre l’environnement et contre nous-mêmes, les peuples autochtones, et contre nos territoires. L’une des conséquences de cette situation politique est l’augmentation des incendies en Amazonie et dans l’ensemble du pays. Il y a 84 % d’incendies de plus qu’en 2018 à la même époque. C’est le plus grand nombre d’incendies enregistrés depuis sept ans, comme nous l’a dit l’Institut national de recherche spatiale, qui a la charge des observations par satellite. Il s’agit donc vraiment d’un crime contre l’humanité qui peut entraîner une tragédie existentielle.
WI. Quel en est l’effet sur les peuples autochtones ?
SG. Nos peuples ont été menacés par les incendies plus que quiconque parce que nous vivons dans les zones où les incendies sont en train de se produire. Les incendies les plus importants se situent dans les Etats où vit la majorité des peuples autochtones. Dans ces régions, il reste même quelques peuples autochtones isolés. La Coordination des organisations autochtones de l’Amazonie brésilienne (COIAB) a dénoncé publiquement la menace des incendies envers ces peuples isolés qui n’ont jamais eu de contact avec la société moderne.
WI. A quoi ressemble le mouvement de résistance pour les femmes autochtones brésiliennes actuellement ?
SG. Face à toutes ces menaces, les femmes autochtones se sont unies pour participer à la grande marche que nous avons organisée récemment à Brasilia. Nous avons rassemblé 2 500 femmes de 130 peuples autochtones différents, représentant toutes les régions du pays. C’était la première initiative de femmes autochtones du Brésil et le thème était « Territoire : notre corps, notre esprit ». Pendant trois jours, ces femmes ont été les protagonistes de notre combat.
WI. Quelle est la chose la plus importante que la communauté internationale puisse faire pour vous aider, vous et les peuples autochtones du Brésil et de l’Amazonie ?
SG. La communauté internationale aide beaucoup car la vie des peuples autochtones dépend du résultat de la lutte à laquelle nous sommes confrontés en ce moment – il ne s’agit pas seulement de nos vies, mais de celle de toutes les générations futures. Et l’humanité dépend des efforts collectifs déployés pour générer de nouveaux modèles de développement.
L’humanité n’a pas de plan B pour la Terre. Notre combat est si urgent que nous devons tous nous rassembler maintenant. La lutte pour la Terre Mère est la mère de tous les combats. Merci beaucoup, j’apprécie le soutien que j’ai reçu de toute la communauté internationale.
Auteur : Osprey Orielle Lake, fondatrice et directrice exécutive du Réseau international d’action des femmes pour la Terre et le climat (WECAN) et coprésidente de l’ONG Alliance mondiale pour les droits de la nature.
Sources : Reproduit avec la permission de Commondreams.org
Thématiques : femmes
Rubrique : Point de vue ()
