Partage international no 236 – avril 2008
Après le cinquième anniversaire de l’invasion américaine en Irak, Joseph Stiglitz, économiste et lauréat du prix Nobel, a estimé le coût des guerres en Irak et en Afghanistan à ce jour.
Lors de l’invasion de l’Irak en mars 2003, l’administration Bush prédisait que la guerre serait courte, et qu’elle s’autofinancerait ; la reconstruction de l’Irak devait coûter moins de 2 milliards de dollars.
Cependant, dans un nouveau livre intitulé La guerre de 3 000 milliards de dollars, Joseph Stiglitz et Linda Bilmes révèlent que les guerres d’Afghanistan et d’Irak ont coûté plus de trois mille milliards de dollars à l’Amérique seule. J. Stiglitz déclare que cette estimation est minimale. Elle n’inclut pas les coûts supportés par la Grande-Bretagne ni par le reste du monde, qui devraient être équivalents.
L’ouvrage se fonde sur des mois de recherches laborieuses dans toutes sortes de documents – décisions budgétaires, comptabilités et preuves de dissimulations comptables volontaires. Le livre démontre que le coût de la guerre influera sur la Bourseet les marchés mondiaux pendant les décennies à venir.
Dans quelques semaines, les Etats-Unis auront entamé leur cinquième année de guerre en Irak, c’est plus que chacune des guerres mondiales. Chaque mois, les Etats-Unis consacrent 16 milliards de dollars pour leurs dépenses courantes en Irak et en Afghanistan – l’équivalent du budget annuel des Nations unies.
Quand on additionne d’autres facteurs – tels que les intérêts de la dette, des emprunts supplémentaires pour couvrir les dépenses, le coût de la présence militaire continue en Irak, ainsi que les soins de santé et les conseils psychologiques des vétérans – J. Stiglitz et L. Bilmes estiment que le coût de ces deux guerres s’élèvera entre 5 et 7 000 milliards de dollars.
« Nous avons découvert que les coûts à long terme pour soigner les blessés et ramener l’armée à son potentiel précédent va de loin dépasser le coût de la guerre elle-même », a déclaré L. Bilmes dans une interview.
Les auteurs ont divisé les coûts de la guerre en deux catégories principales : budgétaires et sociaux. C’est dans le domaine social que J. Stiglitz et L. Bilmes sont le plus percutants dans leur analyse des coûts de la guerre. Ils détaillent ce qu’un seul millier de milliard de dollars aurait pu payer : huit millions de logements, ou 15 millions d’enseignants, ou bien des soins gratuits pour 530 millions d’enfants chaque année, des bourses universitaires pour 43 millions d’étudiants.
Les 3 000 milliards de dollars auraient pu résoudre le problème de la sécurité sociale des Etats-Unis pour les cinquante ans à venir. J. Stiglitz indique que le pays dépense actuellement 5 milliards de dollars pour l’Afrique chaque année, ce qui représente le coût de dix jours de combats.
La guerre de 3 000 milliards de dollars confirme aussi ce qu’ont affirmé de nombreux critiques de la guerre en Irak depuis plusieurs années : d’énormes sommes d’argent ont disparu – près de 8,8 milliards confiées au Fonds pour le développement de l’Irak sous le contrôle de l’Autorité provisoire de la coalition. D’énormes montants ont été versés à des firmes américaines, et les appels d’offre n’ont pas été ouverts aux sociétés locales. De nombreux emplois liés à la reconstruction ont été confiés à des sociétés américaines très onéreuses plutôt qu’à des sociétés irakiennes moins chères. L’ouvrage donne l’exemple d’une prestation de peinture qui a coûté 25 millions de dollars au lieu de cinq. Les Américains ont utilisé de la main d’œuvre népalaise bon marché, alors que les Irakiens souffraient d’un fort sous-emploi, avec un homme sur deux au chômage.
L’étude du financement de la guerre a révélé une série de dissimulations, de présentations trompeuses des chiffres qui omettaient délibérément certains aspects.
Cela s’applique aux dépenses mais aussi à l’effectif des troupes, du personnel auxiliaire, au nombre de blessés et de morts, aux types de blessures, aux coûts provisionnels des soins médicaux, et aux dédommagements.
J. Stiglitz souligne aussi que le financement britannique de la guerre est opaque et ne permet pas de séparer les dépenses d’Irak et d’Afghanistan. Cependant, il estime que le Royaume-Uni a dépensé à ce jour 13 milliards d’euros pour l’armée en Irak et en Afghanistan, dont 76 % en Irak.
Sources : The Independent, G.-B.
Thématiques : politique
Rubrique : Regard sur le monde (Dans cette rubrique, Partage international met en lumière certains problèmes urgents qui nécessitent une nouvelle approche et des solutions durables.)
