La force par la paix

Partage international no 245février 2009

Interview de Colman McCarthy par Jason Francis

Journaliste américain et militant pacifiste depuis plus de vingt ans, Colman McCarthy a fondé en 1985 le Center for Teaching Peace (Centre pour l’enseignement de la paix), organisation non-lucrative pour la promotion de l’enseignement de la non violence. Jason Francis l’a interviewé pour Partage international.

Partage international : Qu’est-ce que la paix ?
Colman McCarthy : Au niveau individuel, la paix est le résultat de l’amour. Si l’amour était facile, ça se saurait. Au niveau collectif, elle résulte de la justice. Et, là encore, si la justice était facile, tout se passerait au mieux.

PI. Dire que la force passe par la paix, n’est-ce pas aller à rebours de l’idée générale, selon laquelle c’est la paix qui passe par la force ?
CM. La force prend de nombreuses formes. Les politiciens, qui font de la force la condition sine qua non de la paix, parlent en fait de force militaire – la force de la violence, que cette violence soit celle de la bombe nucléaire ou d’une bombe artisanale. Si la force des armes était efficace, la planète serait en paix depuis longtemps. Mais, au mépris des leçons de l’histoire, on nous répète sans cesse, guerre après guerre, siècle après siècle, que cette fois, ce sera la bonne. Comme Hanna Arendt l’a très justement dit : « La violence, comme toute action, change le monde, mais c’est plus que probablement pour le rendre encore plus violent. » Il y a, actuellement, 35 guerres sur la planète, qui tuent environ 30 000 personnes par mois – ce sont la plupart du temps des pauvres qui tuent des pauvres. On trouve peu de riches sur les champs de bataille. Combien y a-t-il eu de fils de membres du Congrès au Vietnam, durant les douze années qu’a duré cette guerre ? Un seul. Combien des soldats américains engagés en Irak ou en Afghanistan sont-ils diplômés d’universités prestigieuses ? Je doute qu’il y en ait beaucoup.
Le contraire de la force violente, c’est la force morale. Les preuves de son efficacité ne manquent pas. Si l’on s’en tient aux 25 dernières années, pas moins de six dictatures ont été renversées par des gens armés, non pas d’armes d’acier, mais de leur seul esprit. En 1986, c’est une révolte pacifique qui a chassé Marcos du pouvoir, aux Philippines. Idem pour Pinochet, renversé en1988 par un mouvement populaire qui finit par obtenir, après trois ans de pression sans relâche, la tenue d’élections loyales. En 1989, ce fut le syndicat Solidarité qui a chassé les Soviétiques de Pologne ; comme en 1994, les campagnes internationales de boycott sont venues à bout du régime d’apartheid et permis à Nelson Mandela, après 27 ans de prison, de devenir le premier président du pays. En 2001, ce sont les étudiants qui ont chassé du pouvoir le dictateur yougoslave Milosevic, tout comme le fut en 2003 le président géorgienChevardnadzepar « la Révolution des roses ». Dans chacun de ces cas, ce fut la force morale des citoyens qui a produit ces changements, sans armes, sans bombes, sans armées, preuves, s’il en est, que justice et force vont de pair.

PI. Qu’est-ce qui vous a donné l’idée de vous lancer dans l’enseignement de la non violence ?
CM. Journaliste au Washington Post, j’ai eu la possibilité de rencontrer d’authentiques pacifistes : Desmond Tutu d’Afrique du Sud, Mairead Corrigan de Belfast, Perez Esquivel de Buenos Aires, Mère Teresa de Calcutta, Rigoberta Menchu du Guatemala, Mohamed Yunus du Bangladesh, tous Prix Nobel de la Paix. Je leur ai toujours posé cette question essentielle : comment faites-vous pour diminuer la violence et faire grandir la paix ? La réponse a toujours été la même : aller là où sont les gens pour leur montrer qu’il existe des alternatives à la violence. J’ai suivi leur conseil.
Tout dernièrement, j’ai délivré des cours de non violence et de pacifisme dans trois lycées ainsi qu’à l’université du Maryland et à la Faculté de droit de Georgetown. Je donne également des conférences dans une trentaine d’écoles chaque année, des plus défavorisées aux écoles les plus huppées, comme Exeter ou la Cate School.

PI. Comment les mondes scolaire et académique ont-ils réagi à votre initiative ?
CM. En 1970, il n’y avait qu’un lycée qui proposait une « unité de valeur » qu’on appelle généralement peace studies, le Manchester Collège (Indiana). Puis, en 1985, devant l’afflux croissant de demandes de cours de la part du monde scolaire et académique, j’ai démarré le Centre d’enseignement de la paix (Center for Teaching Peace). Plus de 70 écoles proposent aujourd’hui cet enseignement sur la paix, dont l’American University de Washington, où j’ai donné mes premiers cours en 1985. Je vais aussi à Cornell, Colgate, parmi bien d’autres. La Peace and Justice Studies Association a vu le jour en 1987.

PI. Vous avez dit, en une autre occasion, que l’on peut n’avoir que des « A » à l’école et rater sa vie. De ce point de vue, qu’apportent les cours de paix ?
CM. La manie des évaluations s’est emparée des nos écoles primaires et secondaires, au grand dam des professeurs, pour lesquels la question, c’est de savoir si nous faisons de nos enfants des êtres ouverts, désireux d’être utiles et créatifs. Est-ce le cas ? J’en doute. Que ce soit au lycée ou à l’université, on les pousse à obtenir les meilleurs scores. Au point qu’avoir un « B » est ressenti comme un échec. Dans mes classes de collège et de lycée, je ne donne pas de travail à faire à la maison, il n’y a ni évaluations ni examens. C’est une éducation sans pression. Les pédagogues qui sont restés dans l’histoire n’ont jamais soumis leurs élèves à ce régime de travail intense. Regardez Socrate, par exemple, ou Maria Montessori.

PI. En quoi consiste vos cours ?
CM. Côté formation « théorique », on travaille la littérature, les grands auteurs pacifistes, histoire d’approfondir la réflexion sur la paix et d’explorer les différentes alternatives à la violence. L’enseignement officiel aborde rarement la philosophie et la pratique du pacifisme. Bon nombre de ses diplômés sont, pour ainsi dire, des « analphabètes de la paix ». Pas de quoi s’étonner si le monde est saturé de violence sous toutes ses formes : militaire, domestique, économique, environnementale, étatique, légale et illégale, ou encore la violence verbale, affective, politique, et envers les animaux. Je n’enseigne qu’une matière à mes étudiants, probablement la seule qui leur présentera des alternatives à la violence pendant tout leur cursus scolaire. Aurait-on l’idée de ne leur offrir qu’un cours de maths ou de sciences de l’école primaire à l’université ? On leur en donne chaque année. Il devrait en être de même pour l’enseignement de la paix.

PI. Et côté pratique, dans la vie de tous les jours ?
CM. La vie est saturée de conflits, que l’on résout en faisant usage de la force violente ou non violente. Un élève était venu me voir après une classe, où l’on avait travaillé sur les Essais de Gandhi, pour me dire qu’il trouvait certes très utile de voir comment le Mahatma avait pu venir à bout des Britanniques, mais que lui-même « vivait dans une zone de guerre ». Tous les soirs, il était témoin de scènes de ménage entre ses parents, qui se terminaient souvent par des agressions physiques. Comment, m’a-t-il demandé, mettre fin à cette situation ? Si nous n’apprenons pas la paix à nos enfants, quelqu’un d’autre leur apprendra la violence. J’ai emmené mes classes sur le terrain – dans des écoles défavorisées, des centres de réhabilitation pour drogués, des foyers pour SDF, des soupes populaires, ainsi que dans des tribunaux et des quartiers de condamnés à mort – et des concerts de Joan Baez.

PI. Que répondez-vous aux sceptiques pour qui la violence, la guerre, par exemple, peut constituer une option valable ? Et discutez-vous de leur point de vue avec vos élèves et étudiants ?
CM. Non. Les justifications de la violence sont déjà profondément ancrées chez les étudiants – que ce soit par les films, les jeux vidéo, les sports brutaux comme le football américain et le hockey, les cris de guerre des politiciens et les manuels scolaires détaillant les techniques guerrières. Sans parler des exhortations, voire des leçons, qu’on leur prodigue chez eux, sur les meilleures façons de « se battre comme un homme ».

PI. Comme vous le dites, s’il est facile de s’en prendre au militarisme, au sexisme et au racisme, il l’est beaucoup moins de se livrer à des exercices d’introspection. Comment nous, adultes, conditionnés, comme nous le sommes, à faire de la violence un moindre mal, inévitable, pouvons-nous neutraliser, voire éliminer nos conditionnements, individuels et collectifs ?
CM. Accuser autrui est rarement utile. Comme l’a écrit Jim Douglas, théologien chrétien et militant non violent, « le premier domaine où doit se traduire notre engagement pacifiste, ce n’est pas le système [la société], mais notre vie quotidienne ». Interrogeons-nous sur nos choix personnels : où est-ce que je passe mon temps, où est-ce que je dépense mon argent ? Ce qui suppose de faire une différence claire entre nos désirs et nos besoins réels ; de vivre simplement, afin que les autres puissent simplement vivre.
De ce point de vue, c’est à table que l’on peut le mieux tester la qualité de notre engagement. Notre régime est-il fondé sur la cruauté, ou non ? On tue plus de 12 millions d’animaux par jour juste pour notre assiette. Avons-nous vraiment le droit moral de les tuer ou de leur nuire simplement parce qu’on les trouve « bons » ?

PI. Notre revue Partage international affirme que le seul chemin vers la justice, c’est le partage, la justice étant elle-même la seule voie de la paix. Quel est, selon vous, le rôle du partage dans la création de la paix ?
CM. Il y a quelques années, on avait interrogé Desmond Tutu sur le terrorisme. Il avait répondu qu’« on ne gagnera pas la guerre contre le terrorisme tant qu’il y aura des gens désespérés, vivant dans la maladie et la misère. La meilleure arme contre le terrorisme, c’est de partager notre prospérité. » Plus grande est notre liberté, individuelle et collective, plus on tend à partager. Malheureusement, des 25 pays industrialisés, les Etats-Unis sont celui dont l’aide internationale, en pourcentage du PNB, est la plus faible.

PI. Quelle est l’action la plus importante pour créer un monde de paix ?
CM. Demandez à vos proches ce qu’ils sont en train de vivre, et agissez en conséquence. Si c’est une période difficile, unissez-vous à eux pour gravir la colline et braver les vents. Si c’est une période faste, chantez et dansez. Et dans tous les cas, payez leur un abonnement à Partage international !

[Pour plus d’information : www.peacejusticestudies.org]

Auteur : Jason Francis, collaborateur de Share International basé dans le Massachusetts (Etats-Unis).
Thématiques : politique
Rubrique : Divers ()