Partage international no 404 – avril 2022
par Frances Moore Lappé et Max Boland
le 05 mars 2022,
Que nous soyons menacés par un dictateur brutal ou par la crise climatique, seul un régime démocratique nous donnera les moyens d’affronter les problèmes de notre époque.
L’attaque contre l’Ukraine focalise notre attention sur l’un des problèmes cruciaux auxquels l’humanité doit faire face dans ce monde instable : l’avenir de la démocratie. De tout temps, toutes les formes d’autocratie ont eu pour seule aspiration le bien-être immédiat de la minorité dominante, sans jamais prendre en considération celui des citoyens, ni l’état de l’environnement. Mais à l’heure où l’humanité affronte deux menaces existentielles inédites – la crise climatique et une pandémie mondiale –, une gouvernance démocratique semble plus que jamais nécessaire, d’autant que les attaques contre les droits civils et humains sont loin de faiblir.
Bien sûr, les régimes autocratiques peuvent présenter ici ou là quelques avantages. La Chine, que l’on peut difficilement qualifier de pays démocratique, émet largement deux fois moins de gaz à effet de serre par habitant que les Etats-Unis. Ce fait déplorable ne témoigne pas tant d’un échec du système démocratique que des limites de la démocratie américaine lorsqu’elle est confrontée à des puissances privées – l’industrie fossile en l’occurrence. Quoi qu’il en soit, la démocratie n’est pas seulement une « bonne » option. Elle seule peut prendre la responsabilité de l’ensemble des mesures nécessaires pour contrer tous les maux qui nous menacent. Allons même plus loin : au-delà de leurs besoins physiques, les humains ont des besoins psychologiques – d’organisation, de sens, de communauté d’objectif. Si les politiques démocratiques ne répondent pas à ces besoins, les humains tendent à employer des voies différentes et destructrices pour les satisfaire. Trop souvent cela mène à la recherche du pouvoir et pousse à des alliances contre des boucs émissaires, ce qui exacerbe les différences entre ces différents groupes au sein desquels nous nous barricadons.
La terrifiante vérité est qu’en 2020, à l’échelle mondiale, « les pays évoluant vers un régime autoritaire dépassaient en nombre ceux qui se démocratisaient » souligne un institut suédois de promotion de la démocratie (Institute for Democracy and Electoral Assistance), et « avec la pandémie, cette période dure depuis cinq ans, ce qui ne s’était pas vu depuis le début de la troisième vague de démocratisation, au cours des années 1970 ».
Et ne vous leurrez pas : les Etats-Unis font partie des pays en régression dans ce domaine. Donc, quel est le rapport entre notre lutte interne pour défendre notre démocratie et la violente invasion de l’Ukraine par la Russie ?
Nul doute que l’érosion de la démocratie, dans laquelle nous sommes partie prenante, conforte les autocrates dans l’idée que personne ne les arrêtera. Mais n’oublions pas le pouvoir de l’espérance qui, selon les scientifiques, oriente l’activité de notre cerveau vers les solutions et nous donne même l’audace d’entreprendre des actions risquées.
Comment entretenir ce pouvoir de l’espérance ? Par l’action. En effet, comment pouvons-nous croire que le monde peut s’améliorer si nous ne faisons pas l’expérience d’un tel changement en nous-mêmes lorsque nous protégeons nos communautés et nos plus hautes valeurs ?
Comme l’écrit Glenn Kessler dans le Washington Post, l’Ukraine elle-même est « une démocratie naissante, de plus en plus en difficulté en raison, pour une large part, des pressions que la Russie exerce sur elle. Mais ce n’est certes pas une tyrannie. » Il faut noter qu’elle occupe, dans le classement des démocraties de la Freedom House, un rang supérieur au Mexique, par exemple, ainsi qu’à la Géorgie, l’Arménie, la Bosnie-Herzégovine.
Cette démocratie imparfaite, mais en devenir, a donné au peuple ukrainien le sentiment que la démocratie peut répondre à ses besoins, ce qui explique sans doute leur vigoureuse résistance à cet assaut brutal. Ils ne défendent pas seulement leur patrie ; ils défendent aussi l’espoir et les promesses que seule la démocratie peut leur offrir.
Comment les Américains peuvent-ils les aider au mieux ? Sans doute en faisant payer à la Russie un prix intolérable pour son agression, mais aussi en renforçant notre propre démocratie. En agissant ainsi, nous trouverons le courage de nous dresser contre les dictateurs, de gérer la crise climatique, terrasser la pandémie, et résoudre les autres problèmes cruciaux de notre époque.
Beaucoup de nos problèmes ne sont pas aussi aisément identifiables que la menace de Poutine, mais ils sont tout aussi importants et, si nous les ignorons, nous risquons de laisser notre démocratie s’enfoncer lentement dans l’abîme.
Heureusement, un mouvement citoyen pour la démocratie s’amplifie dans chaque Etat des Etats-Unis, s’activant pour protéger et étendre le droit de vote, purifier la politique du pouvoir de l’argent, et rééquilibrer les circonscriptions afin que chaque voix ait la même valeur.
Grâce au vaste réseau de Democracy Initiative, nous œuvrons au sein du Small Planet Institute afin d’insuffler à chaque Américain le désir de s’impliquer. Le réseau informatique que nous avons créé, www.DemocracyMovement.US, permet aux citoyens de savoir comment ils peuvent promouvoir des réformes démocratiques au niveau fédéral aussi bien que dans leur Etat.
Que nous soyons menacés par un dictateur brutal ou par la crise climatique, seul un régime démocratique nous donnera les moyens d’affronter les problèmes de notre époque.
Que la tragédie ukrainienne résonne pour tous les citoyens du monde comme un appel à s’unir en tant que frères et sœurs-en-démocratie ! Lorsque nous y parviendrons, nous saurons résoudre tous les problèmes, même les plus difficiles.
Ukraine
Date des faits : 5 mars 2022
Auteur : Frances Moore Lappé et Max Boland, Frances Moore Lappé : auteure de 19 ouvrages dont le premier, Diet for a Small Planet (Régime pour une petite planète) a connu un grand succès. Elle a récemment co-écrit avec Adam Eichen : Daring Democracy : Igniting Power, Meaning and Connection for the America We Want. Elle est en outre co-fondatrice du Small Planet Institute à Cambridge, dans le Massachussetts (Etats-Unis). Max Boland : rédacteur et chercheur associé au département Démocratie de Small Planet Institute. Il a obtenu une licence de gouvernance et politique américaine à l’Université de Virginie, et s’est spécialisé en éducation civique, en politique judiciaire et en histoire politique.
Sources : Commondreams.org
Thématiques : peuples et traditions
Rubrique : Point de vue ()
