Un livre de Jimmy Carter : Nos valeurs en danger – La crise morale de l’Amérique
Partage international no 214 – juin 2006
par McNair Ezzard
Jimmy Carter, président des Etats-Unis de 1977 à 1981 et prix Nobel de la Paix en 2002, a fondé avec son épouse Rosalynn, peu après la fin de son mandat, le Carter Center d’Atlanta (Centre de recherche sur la paix et les conflits). Dans son 20e ouvrage, Nos valeurs en danger – La crise morale de l’Amérique, il appelle son pays à réagir face à la menace qui pèse aujourd’hui sur ses valeurs morales historiques.
« Nous sommes une nation forte et nous préserverons cette force de telle façon qu’il ne sera pas nécessaire de la prouver par les armes ; car c’est une force pacifique, basée non seulement sur la taille de notre arsenal, mais sur la noblesse de nos idées et de nos idéaux. Je voudrais que les nations de la planète puissent dire que nous avons bâti une paix durable non par notre armement, mais sur une politique extérieure qui soit la traduction fidèle de nos valeurs les plus précieuses. Mais ces valeurs ne constituent pas mes seuls objectifs, un peu abstraits. Ce que je veux d’abord, c’est œuvrer à l’affirmation pérenne de la force morale de notre nation. »
Cette citation, tirée du discours inaugural de J. Carter lors de son entrée en fonction en janvier 1977, résume parfaitement un des thèmes centraux de son engagement politique : l’affirmation des valeurs morales, tant individuelles que collectives. Ces valeurs ne sont pas seulement de nature religieuse. Ce sont celles, universelles, de vérité, d’humilité, de générosité, de justice, de paix et de liberté.
Lors de son installation à la Maison-Blanche, J. Carter n’aurait jamais imaginé que trente ans plus tard, il aurait à écrire sur le déclin du sens des valeurs traditionnelles de son pays et des attaques qu’elles subissent, tant de l’intérieur que de l’extérieur. Son livre analyse comment, du fait de la montée en puissance des droites religieuses et politiques, les Etats-Unis se sont trouvés plongés dans la situation dramatique actuelle. Cette montée en puissance a débuté il y a vingt-cinq ans, lorsque les dirigeants des groupes conservateurs chrétiens ont fait alliance avec les conservateurs républicains. Ces deux groupes sont aujourd’hui les maîtres de l’agenda politique et social du pays. Cette entrée en force de la droite religieuse dans la sphère politique a constitué, pour lui, un véritable coup d’Etat. Elle a réussi à ébranler l’idéal jadis sacré de la nation, la séparation des églises et de l’Etat. Elle a donné « aux néoconservateurs l’audace et la force qui leur manquaient pour faire passer leur philosophie, jusqu’alors rejetée, dans la politique intérieure et extérieure ». C’est le mélange de ces deux systèmes de valeurs que J. Carter appelle fondamentalisme. Il faut de toute urgence que les Américains prennent conscience des dangers que font courir ces intégristes qui, bien que minoritaires, ont su conquérir une place centrale dans la pensée politique et les centres vitaux de décision, et ont rendu plus profondes que jamais les divisions politiques qui le traversent. Ils sont parvenus à changer la nature même du discours politique. La diversité d’opinions, religieuses et politiques, qui caractérisait autrefois la démocratie américaine, a aujourd’hui laissé place à une pensée binaire – blanc ou noir, bien ou mal.
J. Carter reconnaît la sincérité d’une bonne partie des membres du mouvement fondamentaliste ; mais il refuse que leur vision étriquée du monde en vienne à se présenter comme celle du peuple américain. Il n’est pas pessimiste. Bien au contraire. Mais il est aussi réaliste, et sait que la démocratie américaine telle que nous la connaissons ne survivra pas sans effort. Les citoyens de ce pays doivent se lever et relever ce défi essentiel, s’ils veulent « donner forme au cœur et à l’âme de l’Amérique future ».
Dans un chapitre intitulé La montée du fondamentalisme religieux, J. Carter dresse la liste des traits caractéristiques des intégristes. Une liste qui, à l’évidence, s’applique également aux néoconservateurs et à une partie importante de la droite politique : leurs dirigeants sont des hommes de type autoritaire, nantis d’un fort sentiment de supériorité et partisans inconditionnels d’un retour au passé. Pour eux, le monde se divise entre eux-mêmes, les vrais croyants, et les autres, le camp du mal, qui doivent être combattus par tous les moyens. Enfermés jusqu’à l’autisme dans leurs visions étroites du monde, ils exercent leur démagogie sur tout ce qui peut soulever l’émotion publique, et voient dans la négociation, les tentatives de résoudre les différends par le dialogue, autant de marques de faiblesse. En d’autres termes, ce qui les caractérise, c’est « la rigidité, la soif de domination et l’esprit d’exclusion ».
J. Carter et Rosalynn ont quitté la Convention Baptiste du Sud en 2000 en raison, justement, de ce mélange des genres entre religion et politique – un mélange qui a entraîné une dérive radicale par rapport à la tradition baptiste, à laquelle ils adhéraient et adhèrent encore.
S’il admet que ces questions confessionnelles n’intéressent guère qu’une minorité, il pense cependant qu’elles ont eu un impact important dans le champ politique. Les fondamentalistes républicains ont créé un corps de « nouveaux principes politiques » qui affectent tout un chacun. Il s’est traduit par une politique de privilèges accordés aux puissants, par une politique sociale qui se réduit comme peau de chagrin, par une accentuation de la diplomatie unilatérale. Enfin, par l’utilisation de la peur comme moyen suprême de persuasion.
Les fondamentalistes ont réussi à placer parmi les priorités de la politique gouvernementale des questions de société ultrasensibles – comme le contrôle des armes, l’avortement, l’homosexualité, les cellules souches et la peine de mort. Si chacune de ces questions mérite un débat public, reconnaît J. Carter, il ne faut pas que l’extrême droite les instrumentalise pour imposer ses vues étriquées à l’opinion publique modérée.
Cet ouvrage met en lumière les contradictions, voire l’hypocrisie, de l’approche intégriste. Par exemple, ses tenants placent leur lutte contre l’avortement sous le signe de la défense de la vie, tout en s’opposant à toute aide aux pays qui promeuvent le planning familial – ce qui a pour effet, précisément, de mettre en danger la vie même des populations qui dépendent de l’assistance internationale. Ils proclament la sainteté de la vie humaine, mais font passer des lois qui interdisent le financement de la recherche sur les cellules souches, une recherche qui pourtant pourrait à terme soulager, voire sauver de nombreuses vies. Ils sont partisans de la peine de mort pour son effet « dissuasif », et appellent à tuer ceux qui ont commis un meurtre. « Vous avez violé le Commandement « Tu ne tueras point »,claironnent-ils. Nous allons donc vous tuer ! » Où est la logique ?
Face à des questions sociales aussi sensibles, J. Carter conseille aux chrétiens de se demander en leur âme et conscience ce que ferait Jésus. Il prend l’exemple de la discrimination contre les femmes. Certaines confessions (chrétiennes, musulmanes et autres) leur dénient tout droit à occuper des postes de responsabilités, ne leur accordant au mieux que celui d’être les auxiliaires de leurs maris (chez les protestants). « Cette infériorisation de longue date, quasi universelle, de la femme dans la sphère religieuse ne pouvait qu’aboutir au déni de ses droits fondamentaux dans les autres domaines. » Que ferait Jésus ? En fait, comme il le note, s’il y a un trait qui ressort particulièrement des Evangiles, c’est que Jésus traitait les femmes et les hommes comme des égaux.
Dans la seconde partie de son ouvrage, J. Carter examine l’impact du fondamentalisme sur les relations des Etats-Unis avec les autres nations. Là encore, son influence a été contre-productive.
Il fait observer que depuis ses origines, le peuple américain a manifesté un attachement constant aux valeurs morales et que c’est cet attachement qui en a fait un des leaders de la communauté internationale. Quelles sont ces valeurs morales, et en quoi cette attitude, si ancrée dans ce peuple, est-elle en train de changer ?
– Défense des droits de l’homme. Il est évident que depuis le 11 Septembre, les droits de l’homme ont cessé d’être une priorité pour l’Administration américaine. Elle emprisonne en dehors de tout cadre juridique et torture des présumés terroristes. Pour elle, la Convention de Genève est devenue caduque, pour ne pas dire une sorte de bizarrerie.
– Préférence traditionnelle de la diplomatie à l’action militaire. Les intégristes, on l’a vu, considèrent toute négociation comme une faiblesse ; ils préfèrent l’anathème à la discussion. La proclamation d’un « axe du mal » (Irak, Iran et Corée du Nord) par le président actuel en est la parfaite illustration, de même que son option systématique pour la guerre préventive. Alors que, pour J. Carter, une nation ne devrait recourir à l’action militaire qu’après avoir épuisé toutes les ressources de la diplomatie. Où est la place du Christ, Prince de la Paix, dans la vision du monde de la droite religieuse ?
– Protection de l’environnement. L’Administration a décliné toute responsabilité dans le domaine de l’environnement, comme le montre son rejet du Protocole de Kyoto – à l’encontre même de nombreux membres de la majorité républicaine du Congrès, qui ont fait part
au gouvernement de leur vive inquiétude devant son attitude. Pour le sénateur (républicain) John McCain (parlant du changement climatique), « il est irresponsable de ne pas prendre des mesures dès maintenant… La position de la Maison Blanche est décevante et dangereuse. »
– L’instauration d’un climat mondial de sécurité et de paix par une politique de coopération internationale. « En fait d’exemple, déplore J. Carter, tout se passe comme si nous donnions celui de la prolifération. » L’Administration s’est lancée dans une recherche effrénée de nouvelles armes nucléaires et dans un projet de nucléarisation de l’espace. Pas étonnant que le Traité de non prolifération soit si mal en point.
– Partage des richesses américaines avec ceux qui souffrent de la faim et de l’extrême pauvreté. J. Carter reconnaît que l’échec dans ce domaine ne tient pas aux seuls fondamentalistes, mais à notre insensibilité à tous au fléau de la pauvreté. Il y voit même la raison principale de l’aggravation du fossé entre riches et pauvres.
Ceux qui se disent chrétiens n’ont manifestement pas encore compris que la priorité aux pauvres constitue l’un des éléments centraux de l’enseignement du Christ, souligne J. Carter. « Il est indiscutable que le traitement de la pauvreté devrait constituer une des principales priorités des responsables de la politique américaine. » Les choses ont empiré sous l’Administration actuelle. Le président a eu beau annoncer de généreuses donations américaines, qui, d’ailleurs, ne se sont pour la plupart jamais concrétisées, les responsables concernés se sont avérés incapables de faire face à ce que J. Carter appelle « le plus grand défi mondial de ce nouveau millénaire ».
J. Carter conclut son livre en proposant un certain nombre de mesures pour rendre à l’Amérique sa noblesse. Elle devrait en premier lieu s’opposer systématiquement à la guerre et s’engager à œuvrer diplomatiquement, en collaboration avec les autres nations, à la solution des conflits. Il lui faudrait redevenir la championne des droits de l’homme et de la liberté, tant à l’intérieur qu’à l’extérieur. Travailler avec les autres à la défense de l’environnement. Enfin, last but not least, mener la lutte planétaire contre la pauvreté.
Mais qui aidera ce pays à retrouver ces valeurs, demande J. Carter ? Le peuple américain. « Lui seul peut réintroduire le respect traditionnel de ces principes fondamentaux dans les sphères juridiques, religieuses et politiques. » En d’autres termes, il n’y a rien à attendre en ce domaine des responsables politiques. Tout changement ne viendra que de l’action résolue et concertée de l’ensemble des citoyens.
On peut voir en J. Carter un chrétien évangélique conservateur, patriote convaincu de la supériorité du modèle « politique, religieux et culturel américain ». Mais, tous ceux qui aspirent à une vie noble, quelles que soient leurs croyances ou nationalités, ne pourront que souscrire aux valeurs morales qu’il propose.
Our endangered Values – America’s Moral Crisis. Simon and Schuster, New York, 2005.
Etats-Unis
Auteur : McNair Ezzard, correspondant de Share International à Los Angeles (Etats-Unis)
Thématiques : politique
Rubrique : Compte rendu de lecture ()
