CE QUE J'AI APPRIS LORSQUE J'ETAIS UN ZYGOTE
Partage international no 167 – juillet 2002
par Elisabeth Sawin
« Les êtres humains ne coopéreront jamais. La guerre et l’affrontement font partie inhérente de notre constitution. Nous sommes des animaux violents, compétitifs. » Voilà ce qu’affirment les cyniques, et il semblerait que les faits leur donnent souvent raison ; comme les attaques sur New York et Washington, la Bosnie, le Rwanda ; les océans soumis à une pêche intensive ; les forêts surexploitées ; les conflits pour l’accès à l’eau ; les pluies acides. La liste est longue. Regardons les choses en face. La coopération n’est tout simplement pas notre point fort.
Cela est d’autant plus déprimant que nous vivons probablement une époque où nous devrons coopérer, ou tout simplement mourir en essayant d’y arriver. Nous polluons nos océans ainsi que notre atmosphère et décimons nos espèces animales et végétales. Dans diverses parties du monde on constate des pénuries en nourriture, en eau, des maladies devenues résistantes aux antibiotiques ainsi que des animaux ou des plantes nuisibles devenus résistants aux pesticides. Je ne pense pas qu’aucun de ces problèmes soit sans solution, mais la plupart des solutions auxquelles je pense devront faire appel à la coopération. Que ce soit au niveau d’un voisinage, d’un bassin phréatique ou au niveau de toute la planète, nous devons apprendre à travailler ensemble si nous voulons que notre monde reste vivable. Est-ce que nous, êtres humains, issus que nous sommes de millions d’années de lutte et de compétition, nous pouvons mettre en œuvre la volonté de coopérer, pour nous sauver nous-mêmes ? Si vous êtes assez ouverts pour regarder, je pense que vous trouverez plein de signes montrant que nous en sommes capables. Regardez les réactions qu’ont suscité la destruction de New York, le 11 septembre. A travers l’action des sauveteurs, des donneurs de sang et des centaines de bénévoles, vous êtes témoins de l’élan fondamental qui pousse les êtres humains à s’entraider parfois au prix de risques énormes.
Dans notre vie courante, il y a également de nombreux exemples de coopération. Pensez à toutes les choses que vous faites dans une journée qui seraient impossibles si nous ne faisions rien d’autre que de nous concurrencer : conduire en ville, déposer de l’argent dans une banque, manger de la nourriture que quelqu’un d’autre a fait pousser, boire de l’eau qui passe dans des canalisations communautaires.
Peut-être coopérons-nous mieux que nous le pensons
La coopération fait sans aucun doute autant partie de notre héritage évolutif que la compétition. La survie du plus fort implique parfois également la survie des coopérateurs. Une fois, par exemple, il y a environ un milliard et demi d’années de cela, deux organismes séparés monocellulaires que l’on pourrait comparer à nos bactéries actuelles, s’unirent pour former une nouveau type de cellule plus complexe (zygote*). Il est probable qu’au début, la relation fut compétitive (le plus gros mangeait le plus petit ou le plus petit envahissait le plus gros). Ensuite, d’une manière ou d’une autre, les deux trouvèrent le moyen de coopérer. La cellule absorbée se débrouillait pour produire de l’énergie à partir du peu de nourriture absorbée. La cellule plus grande aurait protégé la plus petite et peut-être était-elle plus efficace pour trouver de la nourriture.
Mitochondries
Nous sommes littéralement les descendants de cet acte de coopération. La décomposition d’éléments nutritifs afin de produire de l’énergie se déroule dans les compartiments de nos propres cellules. Ces compartiments, appelés mitochondries**, sont le résultat de cet organisme interne originel. Après d’innombrables générations d’existence coopérative au sein de créatures plus grandes, nous y compris, les mitochondries ressemblent encore à de petites bactéries et contiennent encore leur propre ADN.
Personne ne doute du fait que c’est la compétition qui nous a formés. Notre vue fut aiguisée dans notre lutte pour repérer la nourriture et éviter le danger. Nos ancêtres purent repousser les prédateurs grâce à leur musculature puissante. Mais l’histoire de la mitochondrie nous rappelle que nos yeux et nos muscles sont aussi composés de cellules qui ont collaboré pendant plus d’un milliard d’années.
D’autre part, les mitochondries ne sont pas le seul exemple de coopération dans l’histoire de la vie. Au sein des plantes, la photosynthèse se déroule à l’intérieur des chloroplastes qui sont, comme les mitochondries, les descendants d’anciens micro-organismes internes. Les organismes multicellulaires sont le résultat de la coopération avec des cellules qui abandonnent un peu de leur indépendance, afin de prendre des rôles spécialisés et de partager des ressources.
Croire en la possibilité d’une coopération entre voisins et nations demande du courage. On tend à prendre les défenseurs de la coopération pour des naïfs ou des simples d’esprit. Si vous parlez en faveur d’une coopération possible on vous répétera encore et encore : « On ne peut pas faire confiance à ces gens pour qu’ils coopèrent. » Croire en une coopération possible est un choix qui vous donnera parfois envie de pleurer, lorsque vous êtes confrontés à l’écart existant entre la possibilité et la réalité.
Mais quel autre choix avons-nous ? Croire que la coopération est impossible est une prophétie qui ne peut mener qu’à plus de violences, plus de luttes autour de ressources qui se raréfient et de plus en plus de crises dont hériteront nos enfants.
Je crois ainsi en la possibilité d’une coopération à un autre niveau dans notre monde et je trouve que l’histoire de la mitochondrie rend cette croyance un peu plus facile à défendre. Lorsque les gens expliquent pourquoi la coopération est impossible, je les écoute patiemment, mais je me souviens que même les cellules d’un cynique contiennent des milliers de mitochondries.
* Zygote : cellule issue de l’union de deux cellules racines matures.
** Mitochondries : structures spécialisées, organisées au sein de cellules contenant des enzymes nécessaires aux processus métaboliques.
Pour plus d’informations : The Sustaina-bility Institute, Hartland, Vermont, Etats-Unis (www.sustainer.org)
Auteur : Elisabeth Sawin, biologiste et analyste système de Hartland (USA)est membre du Cobb Hill Cohousing et travaille au Sustainability Institute
Thématiques : Sciences et santé, Société, environnement, spiritualité
Rubrique : Divers ()
