Discours de Bernie Sanders à l’université d’Oxford
Partage international no 418 – juin 2023
Dans ces extraits du discours prononcé à l’université d’Oxford (Royaume-Uni), le 25 février 2023, le sénateur américain Bernie Sanders dénonce avec virulence la cupidité des entreprises et leur rôle dans la désintégration de la société, et nous demande de réfléchir à ses causes. Il exhorte les jeunes à utiliser leur extraordinaire potentiel et à travailler ensemble pour créer une démocratie économique et préserver la planète. Tous ces thèmes sont au cœur de son dernier livre It’s OK to be Angry about Capitalism (La colère contre le capitalisme est justifiée, non traduit).
Quel est notre objectif en tant qu’humains ?
Aujourd’hui, plus de 60 % des Américains vivent au jour le jour. Au Royaume-Uni comme aux Etats-Unis, c’est extrêmement stressant et cela réduit l’espérance de vie. De plus la pandémie a fait des ravages dans le monde entier, plus d’un million d’Américains en sont morts. Avant la covid, l’espérance de vie aux Etats-Unis était inférieure à celle de la plupart des autres pays industrialisés [NdlR : elle a encore régressé]. Comment cela se fait-il ? Les médecins nous expliquent que les gens meurent de maladies liées au désespoir.
Vous aviez un bon emploi dans une usine, et gagniez bien votre vie, mais cette usine a fermé, peut-être pour être délocalisée en Chine. Vous retrouvez un emploi à moitié ou aux deux tiers du salaire précédent. Si vous n’avez pas les moyens de payer les frais de santé, ni d’envoyer vos enfants à l’université, si vous vous inquiétez pour vos enfants vous regardez autour de vous et vous pensez : « Ma vie est sans avenir. Celle de mes enfants pourrait être pire que la mienne. » Et vous vous mettez à boire. Ainsi beaucoup de gens deviennent dépendants de l’alcool et de la drogue. L’an dernier, plus de 100 000 Américains sont morts par overdose. La toxicomanie y est un problème très grave que nous nous efforçons de résoudre. En outre nous constatons une augmentation des suicides.

Bernie Sanders
Inégalités
Aux Etats-Unis, les riches n’ont jamais été aussi riches. Le dirigeant d’une grande entreprise gagne scandaleusement 400 fois plus que l’employé moyen. Au cours des 50 dernières années, il y a eu un transfert de richesses de l’ordre de 50 000 milliards de dollars, des 90 % les plus pauvres vers les 1 % les plus riches. De grandes entreprises en ont racheté d’autres, puis se sont regroupées avec d’autres et ont fusionné encore avec d’autres. Pratiquement tous les secteurs de la société américaine sont dominés par une poignée de grandes entreprises, ce qui leur permet de fixer les prix comme elles l’entendent, en l’absence d’une véritable concurrence.
Ainsi, l’essence à la pompe est à un prix très, très élevé. Or, il se trouve qu’ExxonMobil a réalisé 200 milliards de dollars de bénéfices l’année dernière. Les prix des denrées alimentaires augmentent. Il s’avère que les grandes sociétés agroalimentaires ont réalisé d’énormes bénéfices ainsi que les grandes sociétés immobilières. Alors, sous couvert de problèmes de chaîne d’approvisionnement ou de guerre, dans cette confusion, ils ont augmenté les prix de manière substantielle, réalisé des profits records et mis la population en difficulté.
Ils décident. Vous perdez
Vous devez réaliser que premièrement, il ne s’agit pas d’argent mais d’une question de pouvoir. Il s’agit de faire comprendre aux travailleurs syndiqués : « Vous pensez que si vous vous opposez à moi, vous obtiendrez quelque chose. J’ai une mauvaise nouvelle pour vous, c’est moi qui ai le pouvoir. Et je me moque de la justesse de votre cause, que je gagne trop d’argent, et que vous en avez besoin pour vivre. Je ne vous en donnerai pas car j’ai le pouvoir. » C’est la première leçon que je retiens.
La deuxième leçon que nous avons apprise est que lorsque nous traitons avec la société X, il s’avère qu’elle appartient à quelqu’un d’autre et qu’elle ne prend pas les décisions. On s’est aperçu qu’aux Etats-Unis, il y a trois sociétés cotées à Wall Street : Black Rock, Vanguard et State Street qui détiennent des actifs cumulés de 20 000 milliards de dollars. Elles sont présentes dans le monde entier. Et il s’avère qu’elles sont les principaux actionnaires de 95 % de l’indice S&P 500 des grandes entreprises américaines. Quelques milliers de personnes prennent des décisions économiques incroyables. Il s’agit donc d’une concentration de la richesse.
Ma troisième préoccupation concernant le rôle joué par les grandes fortunes aux Etats-Unis a trait à notre système politique. Il y a quelques années, les membres de l’organisation Citizens United (Citoyens unis) se sont réunis et ont déclaré : « Nous voulons injecter de l’argent dans le processus politique. Nous sommes des citoyens américains. Nous croyons en la liberté d’expression et nous voulons exprimer notre opinion lors des élections. Or, à l’heure actuelle, il existe des lois qui limitent les sommes que nous pouvons investir. Par conséquent, ces lois nous privent, nous les Américains, de notre liberté d’expression, qui est protégée par la Constitution. Et la Cour suprême a décidé : « Vous avez raison. Vous pouvez acheter la démocratie. Vous pouvez acheter les élections. C’est votre droit constitutionnel. »
Cette décision a donné naissance à ce que l’on appelle les Super PAC. Les PAC sont des comités d’action politique et les Super PAC sont des comités indépendants. Aux Etats-Unis, les milliardaires peuvent verser autant d’argent dans ces structures qu’ils le souhaitent, souvent de façon tout à fait opaque. Ce comité financera des publicités et effectuera toutes sortes d’actions politiques pour faire échouer les candidats que les milliardaires n’aiment pas et soutenir les candidats qu’ils apprécient. Nous avons donc la meilleure démocratie que l’argent puisse acheter, et c’est un problème très grave.
Par exemple, j’ai travaillé très dur pour essayer de faire élire de jeunes progressistes à la Chambre des Représentants, et nous avons eu un certain succès. Ce que les très riches font maintenant, tout le monde le sait, c’est qu’ils ont formé un Super PAC pour faire échouer ces candidats. Souvent, ces candidats, fréquemment les personnes que nous avons élues, sont des jeunes de couleur, souvent des femmes de couleur. Mais ils représentent les travailleurs au Congrès. Cela met les grands intérêts financiers mal à l’aise, et ils veulent montrer que les jeunes, issus de la classe ouvrière, qui se battent pour les travailleurs, ne peuvent pas réussir […]. Ils vont dépenser des millions et des millions de dollars pour tenter de les battre. Voilà donc ce à quoi nous avons été confrontés en termes de politique. Les très riches ont un impact énorme sur le processus politique.
Les médias
Aux Etats-Unis, huit grands conglomérats médiatiques, appartenant à des personnes manifestement très très riches, contrôlent environ 90 % de ce que les Américains voient, entendent et lisent. Les vraies questions ne sont presque jamais abordées parce que les gens qui possèdent l’organisation ne veulent vraiment pas que cette discussion ait lieu. Pensez-vous que la classe des milliardaires, la classe dirigeante américaine, souhaite une discussion sur le niveau révoltant d’inégalité des revenus et des richesses ? Veut-elle que l’on discute des raisons pour lesquelles tant de nos concitoyens vivent au jour le jour ?
Pourquoi, nous dépensons deux fois plus par habitant pour les soins de santé que vous et que n’importe quel autre grand pays, et pourtant nous avons 85 millions de personnes non couvertes ou insuffisamment assurées ? Non, elle n’en veut pas. La politique devient alors comme une émission de téléréalité. Il y a des ragots, de l’humour, de la stupidité, beaucoup de choses, mais il ne s’agit pas d’une discussion de fond sur les problèmes auxquels est confronté le peuple américain.
Repenser la liberté
Mon livre ne se contente pas d’aborder ces questions, il interroge : « Alors, où voulons-nous aller ? » Car la politique, ce n’est pas seulement comprendre où nous en sommes. Il est tout aussi important d’avoir une vision de l’avenir qui va au-delà de demain. Ainsi, dans les grandes nations comme les Etats-Unis et le Royaume-Uni, nous disposons de richesses extraordinaires et d’une technologie qui, grâce à l’intelligence artificielle, à la robotique et à tout le reste, crée de plus en plus de richesses. Des percées extraordinaires. Nous devrions nous poser cette question : pourquoi ne vivons-nous pas dans une société où tous nos concitoyens ont un niveau de vie décent ? Est-ce une vision utopique ? Ce n’est vraiment pas le cas.
Ne pensez-vous pas que nos deux pays et d’autres dans le monde sont en mesure de former les médecins et les infirmières pour offrir gratuitement des soins de qualité à tous ? Est-ce vraiment utopique ? Je ne le crois pas. Est-il utopique de dire que l’éducation – et vous êtes assis ici dans l’une des plus grandes universités du monde – est un droit inhérent à toute personne ? Que chacun a le droit de recevoir gratuitement une éducation de qualité, quel que soit le revenu de sa famille, est-ce vraiment une idée révolutionnaire ? Aux Etats-Unis, si vous voulez devenir médecin, il n’est pas rare que vous quittiez l’université avec une dette de quatre ou cinq cent mille dollars. Si vous appartenez à une minorité et que vous venez d’une famille peu fortunée, il n’est pas rare que vous ayez une dette de quarante à cinquante mille dollars que vous devrez rembourser au fil des ans. Pensez-vous qu’il soit vraiment révolutionnaire de dire que l’éducation devrait être un droit pour tous et pas seulement un privilège ?
En 1944, le président Franklin Delano Roosevelt a prononcé un discours très important, alors que l’attention de tous était focalisée sur la guerre, et qui n’a jamais vraiment retenu l’attention, mais il s’agissait d’un discours très novateur et très profond. Je le paraphrase évidemment : « Nous sommes très fiers de notre pays et de notre système politique. Nous avons une Déclaration des droits qui garantit aux citoyens des droits politiques, le droit de vote, la liberté d’expression, la liberté de religion, la liberté de réunion, toute une série de libertés politiques que nous avons protégées par notre Constitution. » En 1944, il a expliqué que les gens ne peuvent pas vraiment être libres s’ils n’ont pas des droits économiques fondamentaux. Si vous travaillez 50 ou 60 heures par semaine pour faire vivre votre famille, êtes-vous vraiment libre ? Est-ce là le sens de la liberté ? Si vous n’avez pas les moyens d’aller chez le médecin lorsque vous êtes malade ou que votre enfant est malade, est-ce cela la liberté ? Si vous avez un emploi, mais que vous n’avez aucun contrôle sur ce travail : vous allez travailler dans une entreprise, dans une usine, et l’on vous dit : « Désolé, tu dégages. Je ne t’aime pas. Dehors ! » Vous faites du bon boulot, vous n’avez rien fait de mal ? « Tu n’auras pas d’augmentation de salaire. Et tu feras exactement ce que je te dis, et si tu ne le fais pas, tu es viré. Tu es un rouage de la machine. Si ça ne te plaît pas, la porte est là. » Des dizaines de millions de travailleurs vivent dans ces conditions. Êtes-vous libre, au sens profond du terme, lorsque vous faites un travail que vous détestez, et que vous le faites pour une seule raison : vous avez besoin d’un revenu pour rester en vie ?
Nous sommes en 2023, dotés de toutes sortes de technologies et de richesses, et il est temps pour nous de repenser bon nombre de ces questions. Nous devons comprendre que dans le monde actuel, si nous utilisions la technologie de manière appropriée, nous pourrions assurer un niveau de vie décent à tous, et c’est le défi auquel nous sommes confrontés. Vous êtes tous conscients de l’explosion de l’intelligence artificielle et de la robotique et de l’augmentation de leur utilisation. Qui prendra la décision de savoir qui bénéficiera de cette explosion technologique ? Mon livre traite en fin de compte de la création d’une démocratie dynamique où les travailleurs ont leur mot à dire sur l’avenir de ce pays, ce qui n’est certainement pas le cas à l’heure actuelle.
Les étudiants d’Oxford rapportent que lors de la séance des questions-réponses, B. Sanders a exhorté les participants à créer un « mouvement politique multigénérationnel et multiracial qui va au-delà du besoin de changement progressif et un gouvernement, une société et une planète qui fonctionnent pour le plus grand nombre et non pour quelques-uns. » Il a terminé son intervention en déclarant que la génération actuelle d’étudiants était « la génération la plus progressiste de l’histoire moderne de ce pays », demandant aux participants d’avoir « le courage de s’unir et de dépasser la race, la nationalité et l’orientation sexuelle et d’utiliser leur potentiel extraordinaire pour sauver la planète. »
