La bonté née d’une crise

Partage international no 381mai 2020

par Wanja Amling

De nombreux gouvernements à travers le monde ont déclaré la « guerre » à l’épidémie de Covid-19, chacun appelant à un effort national collectif sans précédent. Alors que le virus met à l’arrêt une grande partie de la vie publique, la Seconde Guerre mondiale est devenue la comparaison de la lutte actuelle contre un microbe mortel. Ce sont deux crises qui touchent l’ensemble de l’humanité ; elles nous montrent toutes deux qu’il n’y a qu’une seule humanité et donc qu’une seule solution.

Faire la différence

Une crise fait ressortir le meilleur et le pire chez les gens. Si les atrocités impensables commises par le régime nazi témoignent de l’horrible tréfonds des hommes, nous avons également vu les preuves du meilleur de l’humanité à cette époque. De même, les réactions au nouveau virus vont de l’individualisme pernicieux à de véritables actes de compassion qui contribuent à l’amélioration de conditions intolérables et ouvrent la voie à une transformation radicale.
Face à la crise sanitaire, associée à une récession financière imminente qui risque de mettre des millions de personnes au chômage, le Covid-19 catalyse à travers le monde une vague croissante d’actions locales, en dépit de la distanciation sociale. De telles actions gagnent rapidement en portée et en ampleur, nombre d’entre elles étant mises en place spontanément par des individus et des groupes qui choisissent d’agir à la fois sur internet et sur le terrain. Outre les médecins, les infirmières et le personnel médical, qui mettent en danger leur propre santé pour soigner les malades, d’innombrables héros méconnus s’engagent à défier la crise en se montrant à la hauteur des besoins urgents du moment et en allant au-delà de ceux-ci – à une heure où l’aide mutuelle et la réponse communautaire deviennent vitales non seulement pour les plus vulnérables, mais pour des communautés entières.

« L’expérience du désert » de l’humanité

Les réponses citoyennes ont insufflé un nouveau sentiment d’unité et de solidarité sociale, mais la pandémie du Covid-19 met également à nu la fragilité de nos structures sociales, économiques et politiques actuelles. Elle met en lumière les inégalités existantes et en crée même de nouvelles malgré, ou peut-être à cause des gouvernements qui inondent sans compter l’économie de liquidités destinées à éviter une faillite massive.
Le coronavirus est un événement sans précédent, mais c’est le révélateur des clivages de classe, des déchirures de notre filet de sécurité sociale et de la mentalité d’individualisme égoïste cultivée depuis des décennies qui ont fait de cette pandémie une menace existentielle et globale. Alors qu’on voit des ménages qui ont du mal à joindre les deux bouts et des pans entiers de l’industrie au bord du précipice, on se rend compte qu’on a franchi un seuil critique, rendant inévitables des bouleversements plus profonds.
Ces crises et ces situations d’urgence déchirent également le tissu de la normalité. Au fur et à mesure que les événements se déroulent, on se trouve dans une situation où nous avons du mal à accepter une nouvelle normalité qui donne le vertige : un état de confusion, de choc et d’incrédulité en pleine expérience du désert. L’actualité quotidienne présente des événements gravissimes, que l’on croyait impossibles la veille. Les croyances et les certitudes de toujours semblent soudainement s’effondrer, alors que peu de gens croient réellement qu’un retour à la normale est possible, et encore moins souhaitable.
C’est quand un grand nombre de personnes réalisent que les structures obsolètes d’aujourd’hui ne sont plus adaptées à la majeure partie de l’humanité et quand aucune alternative inspirante n’apparaît à l’horizon que la tension monte jusqu’à un point d’explosion. S’il n’est pas convenablement canalisé aujourd’hui, ce point de tension conduira demain à des conditions durables de désespoir et de peur. Cela se reflète à la fois au niveau personnel et collectif.

Une vision du nouveau

Un regard sur le passé nous montre qu’il faut une période de crise aiguë pour préparer le terrain pour une transformation radicale et systémique, souvent pour le mieux. L’épidémie mondiale de grippe de 1918, par exemple, a contribué à la création de services de santé publics dans de nombreux pays européens. Les crises jumelées de la Grande Dépression et de la Seconde Guerre mondiale ont conduit à l’Etat-providence moderne. Mais les crises peuvent également engager les sociétés sur des chemins plus sombres, comme nous l’avons douloureusement appris de la réaction aux attaques terroristes du 11 Septembre et au krach financier de 2008.
L’ampleur de la crise est également si profonde que nous avons l’occasion de réinventer notre société pour le plus grand bien et de tirer les leçons des erreurs du passé qui nous ont laissés si mal équipés pour ce qui était à venir et pour ce qui sera. Ce n’est que lorsque le monde s’unira à nouveau et considérera ses problèmes comme partagés et la société comme plus qu’un agglomérat d’individus se disputant la richesse et la notoriété, que nous serons capables de résoudre cette tâche monumentale. D’autres pistes ont été essayées, et ont échoué.
De plus en plus de personnes sont en mesure d’en tirer les conclusions et sont prêtes à agir. Elles sont les moteurs des mouvements populaires mondiaux. Elles forgent avec vigueur une vision d’une nouvelle civilisation qu’elles croient possible. Elles sont l’antidote à toutes sortes de problèmes sociaux et l’architecte d’un avenir plus humain qui est à notre portée.

Auteur : Wanja Amling, collaboratrice de Share International qui réside à Bonn (Allemagne).
Thématiques : Société
Rubrique : De nos correspondants ()