Partage international no 406 – juin 2022
Interview de Ronni Abergel par Jason Francis
Fondée au Danemark en 2000 par Ronni Abergel et appelée Menneskebiblioteket en danois, la Biliothèque humaine est une ONG qui cherche à rendre les communautés plus inclusives en aidant les individus à surmonter les images stéréotypées et les idées préconçues qu’ils ont sur d’autres personnes. Les « livres » constituant cette bibliothèque humaine sont des volontaires représentatifs d’un groupe stigmatisé. Un emprunteur peut emprunter un « livre » qui lui parlera de sa vie. La Bibliothèque humaine est désormais active dans plus de 80 pays. Jason Francis a interviewé le fondateur et directeur de la Bibliothèque, Ronni Abergel, pour Partage international.
Partage international : Comment est née l’idée que des personnes se portent volontaires pour devenir des « livres » ?
Ronni Abergel : L’idée m’est venue de créer un espace protégé où explorer nos diversités sans être jugés. Si nous pouvions créer un espace protégé, est-ce qu’une personne pourrait aider à réduire les stéréotypes en exposant son parcours comme source d’information dont les autres pourraient s’inspirer – une personne handicapée, issue d’une minorité ethnique différente, ayant une identité sexuelle particulière, des antécédents en matière de santé mentale, ou exerçant une profession à laquelle sont associés certains stéréotypes négatifs ? Je me suis dit : pourquoi ne pas essayer ?
J’ai réussi à convaincre mes associés. Tout a commencé lorsque nous avons été invités à organiser des activités lors d’un grand festival de musique. Mais cela a dépassé toutes les attentes et j’ai réalisé que cela pouvait fonctionner au sein d’une bibliothèque, d’une école, d’un concert, d’un festival ou dans presque n’importe quel endroit où le « lectorat » était disponible. Je pense que les gens se portent volontaires pour devenir des « livres » parce qu’il existe un désir humain profondément ancré en chacun de nous – celui d’être compris et inclus. Il y a un dicton : « Un étranger est un ami que vous n’avez pas encore rencontré. » C’est littéralement vrai. Vous pouvez croire n’avoir pas grand-chose en commun avec des personnes issues d’une section de la communauté complètement différente de la vôtre ou d’un milieu très différent. Mais à l’issue d’une conversation ouverte et honnête, vous découvrez que vous n’êtes pas si différents. Et vous vous rendez compte que les différences ne devraient pas nous préoccuper et nous diviser.
Combattre les préjugés
PI. Combien de « titres », ou groupes de livres volontaires, la bibliothèque offre-t-elle ? Combien de personnes sont actuellement volontaires ?
RA. Des milliers de personnes se portent volontaires pour être « publiées » dans nos séances.
Nous avons une méthodologie basée sur ce que nous appelons nos « 15 piliers de préjugés ». Chacun de nos piliers représente un groupe dans la communauté et la raison principale pour laquelle il est potentiellement stigmatisé – par exemple la religion, le handicap ou la santé mentale. En comprenant mieux ces préjugés, nous pouvons contribuer à éliminer les obstacles qui empêchent d’engager le dialogue avec ces groupes et d’en tirer profit. Le choix des sujets dépend de la disponibilité. A Huntsville, en Alabama, vous trouverez peut-être certains sujets sur l’étagère, mais à Fort Wayne, en Indiana, vous en trouverez d’autres. Et à Copenhague, au Danemark, vous pouvez trouver des groupes qu’il ne serait pas utile de publier à Fort Wayne car les lecteurs là-bas ne se reconnaîtraient pas dans ces questions ou ne comprendraient pas comment ce groupe particulier peut être stéréotypé ou stigmatisé.
PI. Pouvez-vous donner un exemple de quelqu’un qui s’est porté volontaire comme livre ?
RA. Il y a celui d’une femme danoise qui a été victime d’inceste. Son beau-père avait abusé d’elle quand elle était jeune. Elle a déclaré que « tout ce processus d’être un « livre » ouvert de ce qui m’est arrivé, de partager avec d’autres mon point de vue sur la façon dont j’ai réagi et pourquoi » a été facteur de guérison pour elle, une occasion d’autoréflexion ouvrant de nouvelles perspectives en réponse aux questions des lecteurs. C’était aussi une occasion unique pour nous de nous rapprocher d’un problème auquel nous avons rarement le courage social de penser, tant il est tabou et stigmatisé. Cette Danoise a fait une forte impression sur tous les lecteurs.
PI. Comment un lecteur peut-il participer à une réunion de la Bibliothèque humaine ?
RA. On peut nous rejoindre de plusieurs façons. On peut venir à une séance qui a été annoncée. Disons qu’il y a une bibliothèque publique près de chez vous et que nous avons accepté d’y publier des livres. Cela signifie que vous pouvez entrer dans la bibliothèque et vous renseigner sur les règles à la réception. Ensuite, vous choisissez votre « livre » et vous vous asseyez en tête-à-tête ou amenez votre famille pour une réunion en petit groupe. Cela durera environ une demi-heure, avec la possibilité de prolonger la réunion si toutes les parties sont d’accord. Souvent, nos lecteurs passent plusieurs heures à la bibliothèque et « empruntent » divers « livres ».
À Copenhague, nous avons un jardin de rencontre permanent et une bibliothèque. Des institutions nous rendent visite sur rendez-vous : un lycée ou un collège passe en semaine, par exemple. Le week-end, nous organisons des événements pour le public.
Dans des villes comme New York, Chicago, Indianapolis, Los Angeles et la baie de San Francisco, nous avons un dépôt de livres local – un chapitre local de la Bibliothèque humaine où nous avons des « livres » et des bibliothécaires bénévoles et parfois aussi du personnel rémunéré comme le responsable du dépôt de livres. Une bibliothèque ou un lycée peut s’adresser au dépôt de livres de la Bibliothèque humaine locale, qui se rendra dans son établissement.
Ces opportunités existent maintenant au niveau institutionnel et à d’autres niveaux locaux – comme les festivals et les activités communautaires – mais nous nous associons également à des entreprises pour les aider à examiner comment elles peuvent créer des lieux de travail plus inclusifs.
La Covid nous a posé quelques problèmes et nous n’avons pas été en mesure d’organiser le même nombre d’activités en présentiel qu’auparavant. Mais maintenant, nous organisons beaucoup d’événements en ligne.
PI. Comment les gens découvrent-ils la Bibliothèque humaine ? Faites-vous de la sensibilisation ?
RA. Nous faisons de notre mieux mais nous n’avons pas beaucoup d’argent. Nous sommes un service gratuit. Nous dépendons vraiment des médias qui entendent parler de nous et écrivent quelque chose. Ensuite, les lecteurs peuvent aller sur notre site web ou sur les médias sociaux. Ces deux dernières années, nous avons eu la chance de bénéficier d’une grande attention de la part des grands médias internationaux. Nous avons bénéficié d’une plus grande couverture médiatique au cours des 18 derniers mois qu’au cours des cinq années précédentes. Viendra aussi cette année un documentaire, qui sera diffusé en continu par l’un des grands réseaux de distribution.
Inspiré au-delà du moment présent
PI. Comment les lecteurs changent-ils après une conversation avec un « livre » bénévole ?
RA. Beaucoup sont inspirés au-delà du moment présent.
Nous avons reçu des lettres détaillées de lecteurs qui nous ont contactés il y a 17 ou 20 ans, disant qu’ils se souviennent encore de leur journée avec nous. Pour certains lecteurs, et aussi pour certains « livres », les conversations ont changé leur vie, car ils ont réalisé des choses sur eux-mêmes qui leur permettent de prendre part à ce monde de manière plus ouverte, en engageant un dialogue avec des personnes qu’ils auraient auparavant hésité à contacter.
Cela permet d’être plus intégré dans la communauté et de sentir que nous faisons partie de quelque chose de beaucoup plus grand.
Faire confiance et travailler ensemble
PI. Quel impact pensez-vous que la Bibliothèque humaine a dans le monde ?
RA. Nous sommes là depuis 21 ans, nous sommes présents dans plus de 80 pays, et la demande est plus forte que jamais. Je pense que c’est parce cela a un impact incroyable à la fois sur le plan personnel et sur le plan communautaire et organisationnel. La Bibliothèque humaine œuvre en faveur d’un monde plus ouvert, plus compréhensif et, espérons-le, plus pacifique, où nous n’avons pas à résoudre nos différends par la violence et les conflits.
Le dialogue, le fait d’être ouvert et honnête les uns envers les autres nous incite à la confiance. Comment faire revenir les gens à la table des négociations et commencer à réaliser que seul le dialogue permet de trouver un terrain d’entente et de donner aux autres la possibilité de ne pas être « jugés » ?
Pour plus d’informations : humanlibrary.org
