Japon : signes d’une révolution énergétique

Partage international no 365février 2019

Interview de Hiroyuki Kawai par Rika Bo

H. Kawai a produit plusieurs films afin d’éduquer le public sur le danger des centrales nucléaires. En avril 2017, il a participé à la mise sur pieds de Gen-ji-ren (Fédération pour la promotion des énergies renouvelables et l’abandon du nucléaire), qui a pour but d’unir divers groupes qui cherchent à promouvoir une révolution des énergies renouvelables au Japon.

A l’occasion de notre longue entrevue, Hiroyuki Kawai a commencé par expliquer pourquoi il a décidé de s’attaquer à l’industrie nucléaire devant les tribunaux : « De nombreuses entreprises qui ont fait beaucoup d’argent pendant la bulle économique au Japon m’ont approché pendant cette période pour traiter leurs litiges. J’ai repris de grandes affaires et j’y ai gagné beaucoup d’argent. J’avais l’impression d’être l’entraîneur d’équipes de football américaines et c’était très amusant. Mais en tant qu’être humain, en tant qu’avocat, même si je gagnais beaucoup d’argent, je me suis toujours demandé si cela était suffisant ; je pensais que je devais faire quelque chose de plus pour contribuer à la communauté. J’ai réalisé qu’il était très important de laisser une belle société aux générations futures pour qu’elles y prospèrent. Il y a environ vingt ans, j’ai commencé à intenter des poursuites contre l’énergie nucléaire. Ces installations sont des plus nocives pour l’environnement pour deux raisons : lorsqu’un accident se produit, les conséquences en sont dramatiques ; deuxièmement, il y a le problème des déchets hautement toxiques que nous léguons aux générations futures. Chaque fois que j’ai intenté des poursuites contre l’énergie nucléaire, j’ai perdu. J’ai finalement décidé que c’était inutile et qu’il était préférable d’abandonner. Je suis devenu un peu paresseux. Puis les accidents se sont produits à Fukushima. A ce moment-là, j’ai senti que Dieu me prenait par la peau du dos et me disait : « Tu ne dois pas t’esquiver et tu dois continuer jusqu’à la fin ». J’ai finalement décidé de consacrer le reste de ma vie à lutter contre l’énergie nucléaire. »

Le village de l’énergie nucléaire

Les accidents nucléaires survenus à Fukushima en mars 2011 étaient de niveau 7, les plus graves sur l’échelle internationale des événements nucléaires. Ils ont provoqué le rejet d’une grande quantité de substances radioactives – l’équivalent de 168 bombes d’Hiroshima – en raison des explosions d’hydrogène et de trois fusions dans les réacteurs nucléaires. Aujourd’hui encore, une déclaration d’urgence nucléaire reste en vigueur et les problèmes de pollution et de contamination dus aux déchets radioactifs continuent de frapper la population et d’occuper l’actualité politique.

Il a été dit que des catastrophes naturelles étaient à l’origine des accidents de Fukushima : un énorme tremblement de terre au large et le tsunami qui en a résulté se sont combinés à des erreurs humaines. Des déficiences techniques et l’absence de procédures de gestion de crises adéquates sont dues à l’absence de séparation entre le régulateur et le régulé. Par conséquent, la possibilité de contrôler les dégâts provoqués par le tsunami était très insuffisante.

La racine du problème est un consortium appelé « Village de l’énergie nucléaire », une énorme association à but lucratif rassemblant les intérêts relatifs à l’énergie électrique. Le
« Village » a le monopole de la tarification et de la distribution de l’électricité et est alimenté par un secteur d’activité qui brasse des sommes colossales. Il s’agit d’une structure gigantesque de pouvoirs et de profits regroupant l’industrie, le monde politique, une bureaucratie bien établie, le monde universitaire, les médias, etc. Ces institutions se sont unies pour maintenir une mainmise absolue et lucrative sur le secteur de l’énergie dans tout le Japon.

H. Kawai explique : « Lancer un procès visant à dénucléariser le système énergétique japonais revient à s’attaquer à l’ensemble du village de l’énergie nucléaire. C’est la plus grande organisation d’intérêts au Japon. Pour ce qui est de la taille absolue, le complexe militaro-industriel américain le dépasse, mais je pense qu’en termes de proportion par rapport au pays, il n’existe guère d’organisation dans le monde comparable au Village nucléaire du Japon. Le Village intègre au moins 60 % de la société japonaise, et 80 à 90 % des Japonais sont susceptibles d’être influencés par son pouvoir.

Des dizaines d’avocats travaillent exclusivement pour eux et en tirent de nombreux avantages. Ils emploient nombre de scientifiques qui se spécialisent en physique atomique et rédigent les mémoires juridiques. Les universitaires sont aussi de leur côté, car ils en obtiennent des fonds. En fait, les universités publiques sont des entités administratives et sont financièrement indépendantes ; elles ne peuvent faire de la recherche sans financement. Comme les compagnies d’électricité les financent largement, elles sont complètement prises au piège. Ainsi, les universitaires qui travaillent avec nous sont rares. Nous sommes totalement dépassés par leurs ressources et leur nombre ; c’est donc un combat très difficile. »

H. Kawai dirige un cabinet qui compte environ 30 avocats. Ses moyens financiers et son sens de la justice sont le moteur de son action antinucléaire ces vingt dernières années. En 2014, il a produit un film intitulé Nuclear Japan : l’énergie nucléaire nous a-t-elle apporté le bonheur ?

D’après H. Kawai, peu importe le nombre de livres qu’il a publiés car peu de gens les lisent. Il s’est donc rendu compte que la meilleure façon d’éduquer le public serait d’utiliser le média visuel. Les groupes et entreprises qui avaient initialement accepté de contribuer à la production du film ont fini par décliner, craignant les pressions du lobby de l’énergie nucléaire. H. Kawai a donc payé de sa poche 50 millions de yens (environ 400 000 euros) pour les coûts de production. Ce documentaire vise à éduquer le public sur les dangers du nucléaire en montrant les preuves scientifiques et le témoignage d’experts de divers domaines. Il arrive que des spectateurs partisans de l’énergie nucléaire changent d’avis en le voyant. Le film a été projeté à travers tout le Japon.

La création de Gen-ji-ren

La Fédération pour la promotion des énergies renouvelables et l’abandon du nucléaire (Gen-ji-ren), dont H. Kawai est le secrétaire général, a été créée en avril 2017. Il s’agit d’un regroupement informel de personnes actives dans divers domaines et qui cherchent une révolution énergétique au Japon.

D’après H. Kawai : « L’objectif principal du Gen-ji-ren est d’unir les groupes qui cherchent à dénucléariser le secteur énergétique japonais avec ceux qui cherchent à développer les énergies renouvelables. Il y a de grands efforts et des gens merveilleux à divers endroits, mais jusqu’à présent, leurs activités étaient indépendantes. Maintenant, nous essayons de les réunir.

Un autre objectif est d’associer des personnalités politiques de premier plan dont plusieurs anciens premiers ministres. Les groupes qui ont rejoint Gen-ji-ren dépassent aujourd’hui les 300 ; ils encouragent la Diète (le parlement national) à légiférer pour abolir les centrales nucléaires et promouvoir les énergies renouvelables. »

Junichiro Koizumi, ancien premier ministre, soutenait l’énergie nucléaire lorsqu’il était au pouvoir, mais il a réalisé l’erreur de cette politique après les accidents de Fukushima. Il est devenu conseiller de Gen-ji-ren et parcourt le pays avec Tsuyoshi Yoshiwara, ancien directeur de la Jyonan Trust Bank, pour diffuser le message antinucléaire. Yui Kimura, directeur général adjoint de Gen-ji-ren, travaille au développement d’un nouveau groupe de personnes qui s’intéressent à la conversion aux énergies renouvelables, et qui cherchent à impliquer les femmes dans ce mouvement.

Le gouvernement japonais s’efforce de reprendre l’exploitation de nombreuses centrales nucléaires fermées depuis l’accident de Fukushima. Il prévoit également de construire de nouvelles centrales et d’exporter cette technologie. H. Kawai et son groupe d’avocats ont donc intenté une action en justice pour réclamer aux dirigeants de Tokyo Electric Power Company une indemnisation de 22 billions de yens (176 milliards d’euros). Il s’agit du plus grand litige civil de l’histoire du Japon, et les demandeurs sont au nombre de 12 000, comprenant de simples citoyens et des réfugiés de Fukushima.

Conversion aux énergies renouvelables

Dans un autre film produit en 2017 Renewable Japan : A la recherche des nouveaux paradigmes pour l’énergie, H. Kawai montre les manifestations en faveur des énergies renouvelables à travers le monde. Le film est diffusé dans tout le pays par des associations.

H. Kawai l’avoue : « Pour être honnête, je ne m’intéressais pas beaucoup aux énergies renouvelables, mais au fur et à mesure que nous avancions dans le mouvement de dénucléarisation, on nous demandait toujours : « D’accord pour se débarrasser de l’énergie nucléaire, mais quelles énergies alternatives faudrait-il utiliser ? » Après réflexion, j’ai réalisé que les énergies renouvelables et la dénucléarisation étaient les deux faces d’un même problème. J’ai donc commencé à penser qu’il fallait se tourner vers les énergies renouvelables. Afin de savoir comment le monde y parvient, j’ai visité divers pays et parlé à de nombreuses personnes, ce qui m’a permis d’approfondir mes connaissances. En conséquence, ma façon de penser a changé. Je savais qu’à mesure que l’énergie renouvelable prendrait de l’expansion, l’énergie nucléaire diminuerait.

Le Village de l’énergie nucléaire entre maintenant dans un processus de démantèlement, suivant le cours de l’Histoire. Son contrôle absolu cessera définitivement. Ils veulent continuer à exploiter des centrales nucléaires, même pour un temps relativement court, car ils ne veulent pas renoncer à leurs profits. Mais ils voient la tendance dans le monde. Comme les énergies renouvelables sont de moins en moins chères et commencent à se répandre dans le monde, le Japon sera contraint de changer de direction. Sinon, l’économie du pays en souffrirait lourdement. C’est mon espoir pour le futur. »

Bien que les monopoles régionaux et l’influence des grandes compagnies d’électricité aient fortement entravé le développement des énergies renouvelables au Japon, des signes de conversion énergétique commencent à apparaître dans un certain nombre d’endroits. Il existe actuellement 1 028 centrales électriques régionales citoyennes à travers le pays qui reversent une partie des leurs revenus aux régions. La préfecture de Fukushima a déclaré son intention de se convertir à 100 % à l’énergie renouvelable d’ici 2040. Dans le village d’Iidate, en zone sinistrée, la combinaison de la production d’énergie photovoltaïque et de la production de fourrage sous les panneaux est encouragée.

Tsuchiyu Onsen, qui était sur le point de s’effondrer après les accidents nucléaires, est devenue la première station thermale à produire de l’énergie géothermique et hydroélectrique. La technologie géothermique japonaise de pointe est utilisée en Islande, bien qu’elle ne soit pas encore largement utilisée au Japon. A Shimokawa-cho, une zone peu peuplée de 3 400 habitants de l’île d’Hokkaido, les bénéfices générés par la réduction du coût du combustible grâce à l’introduction de chaudières à biomasse, ont été distribués aux personnes socialement défavorisées, remportant le prix du premier concours japonais ODD de l’Onu, décerné par le premier ministre.

H. Kawai est optimiste : « Le jour est proche où émergera une société sûre et prospère dans le monde entier. Les énergies renouvelables changent tout et rendent cette société possible. Les médias japonais, comme le journal Nikkei et la société de télévision NHK, ont changé d’avis sur les énergies renouvelables. Auparavant, ils affirmaient que ces énergies n’étaient pas fiables. Mais ils se sont rendu compte que lorsque de l’énergie bon marché pourra être produite à grande échelle, ce sera aussi très bon pour l’économie. L’avenir du pays sera alors prometteur. Afin d’éviter d’autres accidents, le Japon doit se convertir rapidement aux énergies renouvelables. »

Pour y parvenir, selon Hiroyuki Kawai, « chacun devrait faire activement ce qu’il peut, sans penser que ce sont les affaires des autres. Par exemple, vous devriez changer de fournisseur d’électricité pour la nouvelle compagnie d’électricité locale. C’est facile à faire. Ensuite vous devriez mettre des panneaux solaires sur votre maison, si possible. Vous pouvez signer des pétitions en faveur des énergies renouvelables et exprimer votre désir d’un monde propre. De cette façon, chacun devrait faire ce qu’il peut. »

Pour terminer sur une note positive, en juillet 2018, une première décision a été prise au niveau national afin que les énergies renouvelables deviennent la principale source d’énergie. Et tout récemment, la société Hitachi a décidé de geler son projet de construction d’une centrale nucléaire au Royaume-Uni, en raison de la difficulté de réunir des investisseurs pour ce projet. Les plans du gouvernement visant à exporter des centrales nucléaires dans le cadre d’une stratégie de développement économique se heurtent maintenant à de nombreux obstacles.

Japon Auteur : Rika Bo, collaborateur de Share International. Il vit à Tokyo (Japon)
Thématiques : environnement
Rubrique : Entretien ()