Honneur aux héros de l’écologie

PRIX GOLDMAN 2005

Partage international no 202juin 2005

Parmi les lauréats du prestigieux Prix Goldman de l’environnement, décerné chaque année, figure un prêtre catholique du Honduras qui a mené la lutte contre l’exploitation forestière effrénée dans son pays ; un agronome haïtien qui a enseigné les principes de l’agriculture durable et du développement économique à plus de 200 000 personnes ; un biologiste du Kazakhstan qui a réussi à empêcher son pays d’importer des déchets nucléaires ; un botaniste congolais qui a protégé les animaux et les plantes rares d’une réserve nationale pendant une décennie de guerres civiles ; une journaliste qui a organisé l’opposition à l’ouverture de la plus vaste mine d’argent à ciel ouvert d’Europe en Roumanie ; enfin, le leader d’une communauté indigène du Mexique qui se bat contre l’activité illégale des forestiers dans sa région.

Combat contre la déforestation

Le père Andres Tamayo Cortez, prêtre catholique, se bat pour plus de justice en matière d’environnement au Honduras. Il vit parmi les communautés montagnardes de la région d’Olancho dont la forêt de près de 6 millions d’hectares a été à moitié détruite par des années d’exploitation commerciale incontrôlée.

L’abattage massif des arbres, qui maintiennent le sol et piègent son humidité, a conduit à une diminution importante des nappes phréatiques de la région. En conséquence, il n’est pas rare de voir des communautés migrer de source en source à mesure qu’elles se tarissent. C’est pour attirer l’attention du gouvernement sur ces questions que Tamayo a créé le Mouvement écologique d’Olancho, qui réunit des petits fermiers, des responsables de communautés rurales et des religieux. Il organise des manifestations, des rencontres et des campagnes de sensibilisation sur la déforestation et ses dangers.

Pour les ONG, la déforestation de la région est le fait des grands propriétaires, de certains intérêts de l’industrie du bois ainsi que de parrains de la maffia. En l’absence de toute autorité officielle à laquelle se référer, nombre de membres de ces communautés qui s’opposaient à cette exploitation sauvage ont reçu des menaces, quand ils n’ont pas été assassinés, tandis que d’autres ont dû fuir. Tamayo lui-même a vu sa tête mise à prix.

Ce qui ne l’a pas empêché de conduire durant une semaine une « Marche pour la Vie » en 2003, où près de 3 000 participants ont parcouru environ 200 kilomètres pour rallier la capitale et poser la question de l’environnement au niveau national. Un mois plus tard, le président hondurien acceptait de le rencontrer. Suite à une marche encore plus importante l’année suivante, le gouvernement s’engagea à prendre des mesures concrètes pour réduire l’exploitation forestière sauvage dans cette région.

Reconstruire l’agriculture

Il y a 30 ans, Jean-Baptiste Chavannes écrivit trois petits ouvrages expliquant les principes de base de l’agriculture biologique. Il les distribua aux petits fermiers, suscitant parmi eux un mouvement écologique dans un pays littéralement asséché par un taux de déforestation massif.

Jadis couvert d’une forêt tropicale luxuriante, Haïti connaît aujourd’hui une situation de semi-désert, les arbres, qui n’occupent plus que 2 % du territoire, ne suffisant plus à empêcher l’érosion du sol. Résultat, une grande partie de la terre est devenue stérile et inexploitable, et les inondations et les glissements de terrain balaient régulièrement des villages entiers et font des milliers de victimes.

En 1973, Jean-Baptiste fonde le « Mouvement paysan de Papay » (MPP), qui compte aujourd’hui 60 000 membres. Depuis, il a organisé avec des collègues la plantation d’au moins 20 millions d’arbres fruitiers et forestiers.

Le MPP forme les fermiers à l’utilisation de systèmes d’irrigation économes en eau, d’engrais et de pesticides naturels, et leur apprend à mettre en place des dispositifs bon marché de prévention contre l’érosion des sols. Il en est résulté une augmentation des récoltes, d’où une forte diminution de la dépendance du pays en matière alimentaire, une réduction significative du taux de malnutrition des enfants, la protection des ressources hydrologiques et, surtout, une baisse de la pauvreté. Jean-Baptiste a tout dernièrement lancé une petite fabrique de produits solaires.

En dépit de tentatives d’assassinat répétées, il a poursuivi sa tâche. Le gouvernement lui a confié la présidence du nouveau Conseil sur les questions rurales, qui a fait de la lutte contre la déforestation l’une de ses priorités.

Echec aux importations de déchets nucléaires

Kaisha Atakhanova est l’un des principaux opposants à l’importation de déchets nucléaires dans une zone qui est l’une des plus radioactives du monde, l’ex-république soviétique du Kazakhstan.

Pendant une quarantaine d’années, l’Union soviétique a utilisé ce territoire pour ses essais nucléaires, et y a fait exploser l’équivalent de 20 000 bombes d’Hiroshima. Lors de son retrait, elle y a également abandonné 237 millions de tonnes de déchets radioactifs et 1 100 têtes nucléaires. Résultat, des milliers de km² sont désormais interdits d’accès et 1,5 million de personnes continuent à ressentir dans leurs corps les conséquences de l’exposition aux rayonnements – on compte, par exemple, un taux élevé de cancers, de malformations à la naissance et de retards dans le développement mental.

Cette situation n’a cependant pas empêché le parlement, aguiché par les perspectives de retombées financières importantes, de voter une loi permettant l’importation de déchets nucléaires.

K. Atakhanova, en tant que biologiste, a entrepris de lancer une campagne d’information. Le succès n’a pas tardé : la pression était devenue telle sur le parlement qu’il abrogea le décret en 2003. Fondatrice et directrice du Centre écologique du Karaganda, elle travaille à former des militants antinucléaires.

Protection de la flore et de la faune

La Réserve zoologique Okapi de la République démocratique du Congo est l’un des endroits de la planète les moins étudiés et les plus remarquables par sa biodiversité. Son million et demi d’hectares de forêts tropicales héberge 13 espèces de primates, une importante population d’éléphants et l’okapis, une espèce raréfiée proche parente de la girafe.

En 1996, soit quatre ans après la création de la Réserve, éclata la première de deux guerres civiles qui transforma celle-ci en champ de bataille. Son directeur, le botaniste Corneille Ewango, risqua sa vie à maintes reprises tout au long de cette longue période de troubles pour protéger ses collaborateurs ainsi que les animaux et les plantes les plus menacées du domaine.

En 2001, les combats s’intensifiant, une bonne partie du personnel expérimenté s’enfuit. Ewango choisit de rester, avec 30 membres de son équipe et 1 500 résidents, que le spectacle de massacres et de viols de masse n’avaient pas découragés.

Ewango n’hésita pas à faire front directement aux chefs militaires pour s’opposer au braconnage massif dont étaient victimes les primates et les éléphants. Il cacha l’herborarium de la réserve, ses ordinateurs, ses données portant sur 380 000 arbres. Menacé de mort, il vécut dissimulé dans la forêt pendant trois mois.

La réserve était intacte lorsque prit fin la guerre civile en 2002. En reconnaissance de ses efforts, ses collègues de tous les pays lui ont obtenu une bourse pour qu’il continue ses travaux. Il prépare un diplôme de botanique tropicale à l’Université de Saint-Louis, dans le Missouri.

Contre l’exploitation minière

Autre lauréate, Stéphanie Danielle Roth est l’âme d’une grande campagne internationale contre la construction de ce qui constituerait la mine à ciel ouvert d’or et d’argent la plus importante d’Europe. Cette mine, composée de quatre carrières et d’un bassin de stockage de cyanure d’une surface de 700 hectares, serait installée, si le projet voyait le jour, sur l’un des plus vieux sites de Roumanie, Montana Rosia. Elle entraînerait l’expulsion de 2 000 personnes, la destruction de 900 logements, et ferait peser un risque sérieux de pollution sur la rivière Ariès, qui fournit l’essentiel de son eau à la région.

C’est pour empêcher la mise en œuvre de ce projet que S. Roth, en dépit de menaces de mort répétées, a organisé les plus importantes manifestations qui se soient tenues dans le pays depuis 1989, année qui vit les opposants renverser le régime de Ceaucescu et le parti communiste, qu’elle a mobilisé les résidents et créé une coalition d’ONG nationales, d’archéologues, d’universitaires et de membres du clergé.

En décembre 2004, le Parlement européen, qui examinait la candidature de la Roumanie à l’entrée dans l’Union européenne, déclara que la mine « constituait une menace écologique sérieuse pour l’ensemble de la région ». Le projet a néanmoins encore de nombreux partisans et fait l’objet d’une évaluation de son impact sur l’environnement.

S. Roth, ancienne journaliste londonienne, s’est lancée dans cette campagne à la demande des habitants de Montana Rosia, à la suite de celle qu’elle avait déjà menée victorieusement dans le pays pour arrêter la construction d’un parc de loisirs thématique, le parc Dracula, en Transylvanie.

Résistance non-violente

La partie occidentale de la Sierra Madre mexicaine est l’un des écosystèmes mondiaux les plus riches par sa biodiversité, possédant de nombreuses plantes et espèces animales menacées. C’est également là que vivent les Tarahumara, un peuple autochtone parmi les nombreux en Amérique du Nord. Nombre de communautés de ce peuple se plaignent d’être harcelées par des barons de la drogue qui, depuis une trentaine d’années, blanchissent leur argent par le biais d’exploitations forestières et agricoles. Aujourd’hui, 99 % des forêts de la région ont ainsi disparu.

En 1993, Isidro Baldenegro Lopez, petit fermier et responsable communautaire Tarahumara, lance un mouvement de résistance non-violente contre cette déforestation, qui obtiendra un soutien croissant de la part d’ONG nationales et internationales. En 2002, il organise des sit-in et des marches, pour presser le gouvernement de suspendre provisoirement la déforestation dans la région. Un an après, apparemment en représailles contre son action et le succès qu’elle rencontrait, il est arrêté à la suite de ce qui s’avérera plus tard de fausses accusations de trafic d’armes et de drogue.

Son séjour en prison (dont il sortit en 2004) n’a en rien entamé sa détermination et lui a valu un surcroît de soutien international grâce aux efforts d’Amnesty International et du Sierra Club. Il a récemment créé une ONG pour la justice en matière d’environnement qui gagne l’un après l’autre les procès qu’elle intente pour protéger la forêt et préserver l’avenir du peuple Tarahumara.


Sources : www.goldmanprize.org
Thématiques : environnement, politique, Économie
Rubrique : Environnement ()