Front commun pour la paix et la justice en Israël et en Palestine (2e partie)

Partage international no 439mars 2025

par Monte Leach

Standing Together est un mouvement populaire progressiste composé de citoyens juifs et palestiniens d’Israël mobilisés contre l’occupation, pour la paix, l’égalité et la justice sociale. Fondé en 2015 par une coalition d’activistes, il est devenu le plus grand mouvement populaire judéo-arabe en Israël.

En décembre 2024, Alon-Lee Green, citoyen israélien juif et Rula Daood, citoyenne israélienne palestinienne, tous deux co-directeurs nationaux du groupe, ont effectué une tournée de conférences aux Etats-Unis. Nous avons publié dans notre numéro de janvier-février une transcription de leur intervention. Nous publions à présent le résumé des réponses qu’ils ont apportées aux questions du public concernant la stratégie de Standing Together pour construire un pouvoir politique en Israël, pour chercher à atteindre l’égalité pour les Palestiniens à l’intérieur du pays, et sur la manière dont la communauté internationale, spécialement les Etats-Unis, peuvent aider.

 

Construire un pouvoir politique en Israël

Q. Vous évoquez diverses stratégies pour aborder les problématiques que vous essayez de résoudre. Sur votre site et par la création de votre mouvement, vous avez élaboré une théorie du changement. Comment prévoyez-vous de mettre fin à l’occupation ? Comment mettez-vous fin à l’inégalité ? Comment faites-vous pour que la population en Israël et en Palestine vive sans problème et en sécurité ?
Alon-Lee Green. Comment changer ? C’est une bonne question ! Quand nous examinons notre société, et la réalité qui est la nôtre des deux côtés, israélien et palestinien, nous constatons que la situation qui prévaut aujourd’hui perdure depuis de très longues années. Et bien des éléments de cette réalité s’aggravent. L’occupation s’intensifie et la suprématie juive de notre pays devient plus forte.
En 2018 a été promulguée une loi appelée loi de l’État-Nation qui déclare que les Juifs en Israël sont des citoyens de première classe et les Palestiniens en Israël des citoyens de deuxième classe. L’arabe était alors une langue officielle mais elle fut rétrogradée en langue non reconnue à la suite de cette loi.
Nous voyons bien que cette évolution n’a pas de limite. Même si les forces répressives se déclarent satisfaites que 400 000 personnes vivent dans des colonies et que ces nouvelles lois existent, elles continuent. C’est une question de pouvoir. Elles ont beaucoup de pouvoir mais elles ne représentent pourtant pas la majorité du peuple israélien. Dans notre société, les colons représentent 5 % de la population totale israélienne. Quel pourcentage ont-ils au parlement ? Presque 20 %. Quel pourcentage ont-ils dans le gouvernement ? Plus de 20 %.
Comment est-il possible qu’une si petite minorité détienne un si grand pouvoir politique ? Ce sont de bonnes questions. Nous essayons de savoir comment ne pas seulement la condamner mais vraiment changer cette réalité.
Notre mouvement assume par lui-même la responsabilité de changer la réalité, et dans ce but nous avons besoin de pouvoir. Une de nos actions de base est de coordonner et de mobiliser les gens de la société à laquelle nous appartenons. Nous ne pouvons attendre que la société israélienne se réveille un matin et déclare : « Toute cette occupation et cette histoire de racisme ne sont pas morales, aussi je vais manifester ma solidarité avec les Palestiniens. » Aucune société ne fera cela. La moralité et la solidarité sont des valeurs extraordinaires. Et nous sommes fiers de dire que nous sommes solidaires des Palestiniens.
Mais les gens poursuivent aussi leurs intérêts. Notre approche du changement consiste à examiner ces intérêts et à se demander à qui profite l’occupation. À qui profite les quatorze mois de guerre ? Est-ce que moi-même comme citoyen israélien, ma famille, ma société, en tant que personne juive, nous retirons un bénéfice de la mort de 15 000 enfants ? Si quelqu’un dans cette salle le croit, il se leurre.
Profitons-nous de l’établissement de nouvelles colonies à Gaza ? La réponse est non. Certains en tirent profit mais ils sont une minorité. Si nous allions la solidarité avec les Palestiniens et la recherche de notre propre intérêt, nous pouvons bâtir une politique hégémonique. C’est ce que nous essayons de faire.
Nous travaillons dans le domaine de la politique et cela implique d’acquérir du pouvoir. Dans cet objectif, nous devons organiser les gens en fonction de leur intérêt personnel et créer une majorité. Et oui, cela implique également de travailler avec des personnes qui n’ont pas les mêmes valeurs que nous. Si je veux arriver à la fin d’une discussion, je ne peux pas sauter de ceci à cela. Il me faut faire quelques étapes. Notre stratégie est de travailler avec des gens et de former des coalitions. Cela signifie faire des compromis. Cela implique également de demander aux gens où ils en sont. Qui sont les personnes que vous essayez de convaincre ? Comment les motive-t-on ?
Durant ces quatorze derniers mois, qui ont été terribles de toutes les manières possibles, nous avons nous-mêmes fait face à beaucoup de persécutions et de menaces. Nous avons parfois dû déménager à cause de la violence politique dont nous étions la cible. Mais cela a renforcé notre foi dans l’intérêt de la population, notre compassion pour notre propre peuple, notre capacité à voir la tragédie et la douleur des gens, de comprendre notre société sans nous en distancier mais en nous positionnant comme une force interne. Cela nous permet de rassembler des Palestiniens et des personnes juives ayant des réalités et des discours différents.
C’est la seule manière de procéder dans une société aussi complexe, qui n’est pas seulement juive, qui n’est pas seulement palestinienne, mais un mélange des deux. Personne ne peut résoudre les problèmes de notre territoire sans la population qui y vit, sans regarder la société israélienne et comprendre qu’elle existe, malgré ceux qui nous critiquent, qui nous qualifient de « normalisateurs » et qui nous reprochent de reconnaître l’existence d’Israël. Israël existe. Une société existe. On ne peut pas contourner le peuple. Comprendre qui sont les gens qui vivent dans notre société est un point essentiel du changement de réalité dans notre territoire.

 

Une lutte pour l’existence et l’égalité

Q. Nous parlons beaucoup de changement, de la volonté de changement, de la volonté d’introduire une nouvelle réalité, de créer quelque chose de nouveau. Pourriez-vous préciser ce que vous voulez sauver ? Pour conserver quoi vous battez-vous ?
Rula Daood. Quand nous sommes chez nous, c’est fondamentalement une lutte pour l’existence. C’est le droit pour nous d’exister dans une société dont le gouvernement n’est pas juste un gouvernement, dans une société où les inégalités sont trop grandes. C’est une lutte pour quelque chose de meilleur parce que nous le méritons. Mais c’est fondamentalement une lutte pour notre existence.
Quand nous venons ici et que nous parlons de chez nous, nous disons toujours : « C’est chez moi. C’est chez Alon-Lee. » Nous n’avons pas d’autre foyer. Nous sommes nés dans cet endroit. Nous l’aimons. Nous voulons qu’il soit différent. Le chemin qui mène au changement et à la réalisation d’un paradigme totalement différent dans notre société est très difficile. Vous nous voyez ici ensemble, en tant que partenaires. Jour après jour nous nous réveillons, nous réfléchissons et nous élaborons des stratégies. Nous savons ce que nous voulons faire et comment le faire. Nous sommes des partenaires. Mais c’est un partenariat à l’intérieur d’un système qui nous considère de manière différente. Nous ne sommes pas égaux.
La lutte n’est donc pas seulement pour l’existence. C’est une lutte pour avoir un endroit et une société où nous sommes tous deux réellement égaux, où nous sommes tous deux des citoyens de première classe, où nous sommes tous deux sans peur de dire qui nous sommes, avec nos identités comme Palestinien et comme Juif, et où nous pouvons tous deux marcher dans les rues sans craindre d’être arrêtés pour avoir dit quelque chose qu’il ne fallait pas.
C’est un rêve que je fais bien souvent. C’est une lutte pour l’appartenance d’une manière ou d’une autre, parce que nous ne la vivons pas vraiment. Ce Juif et cette Palestinienne sont parfois considérés comme des parias parce qu’ils rêvent de beaucoup de grandes choses dans un système qui n’est véritablement pas égalitaire, dans un pays qui s’identifie comme juif et démocratique, ce qui n’est pas vraiment conciliable.
Aussi lorsque nous marchons dans les rues, nous nous sentons souvent très seuls. Nous n’avons pas de sentiment d’appartenance. Nous l’avons quand nous sommes ensemble, mais pas dans les rues.
Vous me demandez pour quoi je me bats. Mon père aime beaucoup le football. Alors tous les jours nous regardons le football. Je voulais aller à un match de football. Nous sommes donc allés à un match en Israël et ça été très difficile. Les gens étaient debout, ils chantaient des trucs et l’hymne national en brandissant des drapeaux israéliens.
J’ai senti que cela ne m’appartenait pas, ne me parlait pas. Quand je pense à ce pour quoi je me bats, c’est pour ce sentiment d’appartenance, pour ce sentiment que peut-être un jour je pourrai aller à un match de football, me tenir debout avec tous les gens et chanter quelque chose que je sens m’appartenir et me parle mais qui appartient aussi à Alon-Lee et parle aussi à Alon-Lee. C’est le genre de choses pour lesquelles je me bats. C’est pour trouver ma place. Pour me sentir vraiment chez moi dans le seul endroit que j’appelle chez moi.

 

Une immense opportunité de changement pour le Moyen-Orient

Q. Qu’attendez-vous des Juifs dans l’immédiat ? Qu’avez-vous besoin que les Juifs comprennent de votre vie comme citoyenne palestinienne israélienne ? Qu’avez-vous besoin que les Juifs comprennent de la situation actuelle ?
Rula Daood. J’ai besoin qu’ils comprennent qu’ils ne peuvent pas abandonner. Ils ne peuvent pas laisser tomber les gens. Ils ne peuvent pas renoncer à organiser la population. Ils ne peuvent pas être désespérés. Ce n’est pas le moment. C’est le moment de comprendre qu’il y a une immense opportunité de changer le Moyen-Orient. Nous en sommes là. Et ce qu’ils peuvent faire, spécialement les communautés juives avec l’influence, le pouvoir et l’organisation dont ils disposent, c’est de poursuivre l’effort pour trouver une solution pour les gens qui vivent dans notre pays.
C’est une opportunité immense en ce moment parce que l’Arabie Saoudite est entrée dans le jeu de la normalisation avec Israël. Et la seule manière de réaliser cet objectif c’est par l’établissement d’un État palestinien indépendant pour mon peuple, et d’une réelle égalité pour moi dans la société israélienne. Ce qu’ils peuvent faire dans l’immédiat, c’est d’organiser les gens et leurs communautés, de demander une solution aux personnes au pouvoir au congrès et au sénat, en disant qu’il est temps de changer l’histoire et de prendre des décisions, non seulement pour arrêter cette guerre mais toutes les guerres futures, de déclarer et de poursuivre l’objectif d’établir un État palestinien, parce qu’il est grandement temps pour nous d’être libres et égaux. Ils peuvent faire cela, ils en ont le pouvoir.

Q. Vous faites actuellement cette tournée. Dites-nous quels en sont les objectifs et comment ils s’intègrent dans vos projets pour 2025.
Rula Daood. Nous avions trois objectifs en venant aux Etats-Unis. Le premier c’est l’argent bien sûr. Nous sommes un mouvement populaire bénéficiant d’une adhésion croissante. A ce jour, nous avons dans le pays 6 000 adhérents aux Amis de Standing Together.
Mais notre message s’est répandu aux Etats-Unis, au Canada, en Europe et même en Australie où nous avons aussi des membres cotisant mensuellement. Cependant, un mouvement populaire qui doit faire beaucoup de travail dans ce système dans lequel nous vivons, a besoin de beaucoup d’argent. Ainsi ce sont d’abord les donations qui nous financent. Faire entendre notre voix, et connaître notre travail et nos actions peut motiver les gens à donner pour financer le mouvement.
Nous sommes là aussi parce que nous sentons que lorsque nous participons à une rencontre, cela ouvre un lieu, un espace qui permet aux gens et aux communautés de s’asseoir et de parler, et de commencer à s’organiser. D’une certaine manière il est plus facile pour les gens d’écouter directement un Juif et une Palestinienne plutôt qu’une organisation locale. Nous voulons construire plus d’alliances entre communautés, mais également entre vous et nous.
Le troisième objectif est de nature politique. Quand nous sommes ici nous rencontrons aussi des politiciens et nous leur demandons d’apporter des suggestions concrètes. Nous demandons un cessez-le-feu, un arrêt de la guerre, mais aussi qu’ils comprennent que cette période est cruciale. Il pourrait y avoir un changement immense au Moyen-Orient si une solution politique préconisait la création d’un État palestinien indépendant, solution qui ouvrirait la voie à une paix réelle et à une vraie sécurité pour la population vivant en Israël.

Pour plus d’information : Standing-Together.org/en

Israël, Palestine Auteur : Monte Leach, journaliste radio indépendant et éditeur de la revue Share International pour les Etats-Unis, il réside à San Francisco.
Thématiques : peuples et traditions
Rubrique : De nos correspondants ()