Partage international no 437 – février 2025
par Monte Leach
Standing Together est un mouvement populaire progressiste composé de citoyens juifs et palestiniens d’Israël mobilisés contre l’occupation, pour la paix, l’égalité et la justice sociale. Fondé en 2015 par une coalition d’activistes, il est devenu le plus grand mouvement populaire judéo-arabe en Israël.
Standing Together a organisé de nombreuses campagnes pour mettre fin à l’occupation, augmenter le salaire minimum et limiter les émissions de carbone. Récemment, certaines de leurs campagnes ont suscité un intérêt mondial, notamment celles visant à maintenir une présence protectrice aux carrefours routiers en Cisjordanie pour permettre aux camions d’aide de franchir sans encombre les manifestations de colons qui tentent de les bloquer, à manifester pour l’arrêt de la guerre et à recueillir de la nourriture auprès de la population en Israël pour l’envoyer à Gaza.
Alon-Lee Green, citoyen israélien juif et Rula Daood, citoyenne israélienne palestinienne, tous deux co-directeurs du groupe, se sont rendus aux Etats-Unis en décembre 2024 pour une tournée de conférences. Le 14 décembre à San Francisco, ils ont parlé de la raison pour laquelle le groupe avait été formé et de son travail, de la situation politique actuelle en Israël, ainsi que de la réponse du groupe à la suite des attaques du 7 octobre 2023.
Voici une transcription abrégée de leur intervention.
Une voix nouvelle dans la société israélienne
Alon-Lee Green : Il est important de dire que nous sommes ici aux Etats-Unis afin d’apporter notre voix depuis la Palestine et Israël pour appeler à un cessez-le-feu permanent immédiat à Gaza, pour appeler à la fin des massacres, de la famine, des destructions, à la libération des otages israéliens, à la fin de l’occupation israélienne en Cisjordanie, et à l’instauration d’une paix israélo-palestinienne dans laquelle tous les habitants de ce territoire soient égaux, libres et indépendants.
Ces principes, ces exigences sont le seul chemin possible pour aller de l’avant après les quatorze mois de désespoir, de chagrin et de tristesse déclenchés le 7 Octobre, mois au cours desquels les gens ont perdu leurs proches et tout espoir de futur dans ce pays. Il est dur, dur, dur, dur d’exister en ce moment à Gaza. Il est dur d’exister en Cisjordanie. Mais de différentes manières, il est également dur d’exister en Israël.
Reconnaissant que nous ne vivons pas des réalités symétriques, que nous ne souffrons pas de la même manière et que nous ne payons pas le même prix, mais comprenant que nous payons tous un prix pour ces misérables réalités, Standing Together prône un futur commun.
Cette voix existe-t-elle dans notre société ? Nous subissons peut-être la 15e guerre de la décennie, dont la moitié se sont déroulées entre Israël et Gaza. A chaque fois, ils promettent la victoire et le retour de la sécurité. Mais la réalité c’est davantage de morts palestiniens. Déjà 45 000 Palestiniens déclarés morts à Gaza, dont 15 000 enfants. Mais ce n’est pas la première guerre. En 2014, 2 000 Palestiniens ont perdu la vie, dont beaucoup d’enfants.
Nous sommes-nous demandés : pourquoi ? Pourquoi devons-nous vivre dans ces incessants cycles de guerre ? Pourquoi n’y a-t-il pas quelque force politique, quelque leader s’adressant à nous en tant qu’Israéliens, pour dire qu’à présent les choses seront différentes ? Pour nous promettre quelque chose de totalement différent, sans cette succession de guerres entrecoupées d’expansions de l’occupation, ce qui attise la haine entre les peuples. Cette réalité peut se terminer grâce à une résolution pacifique.
A la suite des souffrances déclenchées par la guerre de 2014 et de ses répercussions en 2015 appelée par notre société l’intifada des couteaux, où de nombreuses attaques à l’arme blanche ont eu lieu, nous avons décidé d’assumer la responsabilité de prendre la parole par nous-mêmes. Si aucun leader ni aucun parti politique en Israël ne le faisait, nous devions le faire nous-mêmes.
Nous avons commencé par organiser des rassemblements de Juifs et de Palestiniens, à Jérusalem au début, là où c’était le plus difficile. C’était très tendu ; c’était très violent. Nous disions qu’il était possible d’être ensemble avec les Juifs et les Palestiniens au sein de notre société, mais aussi avec ceux de l’autre côté de la ligne verte (la frontière entre Israël, la Cisjordanie et Gaza). Nous pouvons exiger la fin de l’occupation. Nous pouvons exiger la paix, la fin du racisme et des provocations qui sévissent dans nos rues.
Il a été difficile de faire entendre cette voix. Mais nous sentions que nous devions le faire après tant de morts. Nous ne savions pas que nous allions faire face à encore plus de morts. Mais nous sentions que nous devions le faire et nous organiser.
Un rôle historique
Nous sommes passés d’une ville à l’autre. Nous avons organisé beaucoup de rassemblements et de manifestations. Des milliers de gens nous ont rejoints. Puis nous avons décidé que ce n’était pas suffisant. Il fallait s’organiser, en profondeur et avec constance et appeler les gens depuis l’intérieur de la société à devenir membre d’une famille politique pour créer un pouvoir autour de ces intérêts et de ces valeurs.
Ce fut le début de Standing Together. Nous ne savions pas que le mouvement prendrait une place historique par sa résistance, dans cette période où nos dirigeants nous appellent à perdre notre humanité. Mais nous sommes unis, Juifs et Palestiniens, dans notre société, et nous insistons sur cette humanité ensemble. Ce n’était pas planifié mais nous sommes très fiers de tenir ce rôle.
Réaction après le 7 Octobre
Rula Daood : Alon-Lee a expliqué comment le mouvement a démarré et comment nous avons compris qu’il ne suffit pas de mobiliser les gens dans les rues. Nous devons bâtir du pouvoir. Pour cela nous avons commencé à organiser des groupes à différents endroits dans tout le pays. Aujourd’hui il y a des sections d’activistes qui travaillent ensemble, qui descendent dans la rue ensemble, et qui réfléchissent également aux types de luttes locales qui pourraient être menées afin de véritablement parvenir à établir une société égalitaire.
S’il n’y avait pas eu un mouvement citoyen et s’il n’y avait pas eu avec nous des milliers de gens, à la fois juifs et palestiniens, après le 7 Octobre nous n’aurions pas pu nous exprimer pour exiger un cessez-le-feu, la fin de la guerre et un accord.
Concernant le 7 Octobre, et pardonnez-moi d’évoquer des sujets plus personnels, il est très important de comprendre que ce fut un jour où beaucoup de gens se sont réveillés sans vraiment comprendre, au début, ce qu’il se passait.
Je me suis réveillée chez moi à Jaffa, au son des sirènes, à 6 h 30 exactement. Les sirènes signifiaient que des missiles arrivaient de Gaza. Là où nous vivons, quand une guerre approche, nous le savons parce qu’il y a une période de montée en puissance qui la précède. On en parle au préalable. Les politiciens commencent à dire qu’il va y avoir une guerre, qu’Israël va bombarder Gaza et que le Hamas va tirer des missiles sur Israël.
Mais le 7 Octobre fut différent. Quand nous nous sommes réveillés avec les sirènes, une après une autre, après une autre, et que personne ne prenait la parole, pas même un membre du gouvernement israélien, ni même un seul media, sur ce qui se passait, les gens se sont sentis perdus. Au bout de deux ou trois heures, ils ont commencé à consulter les réseaux sociaux et à voir des images du sud au moment de l’attaque du Hamas. Ce fut douloureux pour beaucoup : de nombreuses personnes de notre connaissance ont perdu de la famille et des amis le 7 Octobre. Et c’était encore plus douloureux parce que nous avons pressenti les représailles à venir de la part de notre gouvernement contre la population de Gaza.
Et cela a commencé. Des bombes ont été lâchées. Des gens ont été tués, massacrés des deux côtés, et la douleur était tellement immense. En tant que mouvement comprenant des personnes ayant perdu leurs amis dans le sud d’Israël, et des personnes ayant perdu des membres de leurs familles à Gaza, nous avons décidé qu’il fallait se rencontrer. Nous avions besoin de comprendre. Que devions-nous faire ? Trois jours plus tard, la première chose que nous avons faite a été de rassembler les gens pour une rencontre par Zoom, parce qu’il n’y avait personne dans les rues. Nous avons donné de la place à la peur, à la douleur, et compris que cette peine était partagée par nous tous. Et cet acte lui-même, bien que simple, nous a donné le pouvoir de comprendre que nous devions faire quelque chose de différent.
Le lendemain, nous avons donc exigé une solution politique.
Nous avons exprimé qu’il fallait immédiatement un accord parce que nous savions où cette guerre allait mener. Personne ne pensait qu’elle durerait quatorze mois mais nous savions que les représailles contre la population de Gaza seraient si massives qu’elles aboutiraient à la mort de beaucoup de gens. Et c’est ce qui s’est passé.
Nous avons décidé que nous devions faire entendre une voix très différente de celle de notre gouvernement. Nous savons, nous voyons et nous vivons avec un gouvernement qui n’a pas honte de parler d’ambitions génocidaires, qui n’a pas peur de dire que Gaza devrait être rasé, qui n’a pas honte de dire qu’il n’y a pas d’innocents à Gaza. C’est le gouvernement qui est actuellement à la tête de la population qui vit en Israël. Et c’était, et c’est encore la seule voix forte qui s’exprime. Nous avons compris qu’il était nécessaire de leur faire de la concurrence, de faire quelque chose d’autre parce qu’il n’est pas possible que la seule voix forte et claire soit celle de gens messianiques (sionistes religieux qui croient que le peuple juif a une autorité divine pour gouverner du Jourdain à la Méditerranée) et fascistes.
Alors nous sommes descendus dans la rue. Nous avons organisé des manifestations. Nous avons réclamé un accord. Nous avons réclamé un cessez-le-feu. Et nous avons continué à descendre dans la rue, et nous le faisons encore aujourd’hui, avec les mêmes exigences, un cessez-le-feu, un arrêt de la guerre et un accord pour les otages.
Au fil des mois nous avons compris la nécessité de bâtir un pouvoir politique entre citoyens car pour que cette guerre s’arrête, la demande doit venir aussi du peuple d’Israël, de la société israélienne.
Alors nous sommes allés en groupes solidaires pour désamorcer la violence qui pouvait surgir dans les rues. Nous avons ouvert des permanences téléphoniques pour les étudiants, en particulier les étudiants palestiniens sur les campus, qui ont été persécutés après le 7 Octobre en raison de la photo apparaissant sur leur profil.
Nous avons organisé des manifestations chaque semaine dans les rues. Mais nous avons aussi compris la nécessité de montrer qu’à l’intérieur de notre société, davantage de gens demandent la fin de cette guerre que ce qui est perçu.
Nous avons donc lancé une campagne en août afin de collecter de l’aide humanitaire pour Gaza. Nous voulions faire quelque chose d’humanitaire en même temps que politique, qui manifeste que nous n’étions pas d’accord avec la famine infligée à Gaza. Nous allions d’une localité à une autre, et au bout d’un mois où des milliers de personnes sont venues donner de la nourriture, nous avons pu rassembler 400 camions de nourriture et de produits d’hygiène pour les femmes et les bébés. En fait, à ce jour, nous célébrons l’entrée de plus de 100 camions à Gaza. Nous avons collé des affiches dans nos rues montrant ce qui se passe réellement à Gaza. Ce que nous devons faire, et ce travail doit prendre place chez nous, c’est construire un pouvoir politique pour faire entendre une voix différente aux personnes vivant en Israël afin d’exiger un arrêt de la guerre. Mais pas seulement, pour exiger de vraies solutions de la part de nos politiciens.
La seule vraie solution est d’arrêter la guerre et de mettre fin à l’occupation, en comprenant que mon peuple mérite sa propre indépendance, de la même manière que les habitants d’Israël méritent leur propre sécurité. Cela ne peut être acquis que par une paix réelle entre Israël et la Palestine.
Israël, Palestine
Auteur : Monte Leach, journaliste radio indépendant et éditeur de la revue Share International pour les Etats-Unis, il réside à San Francisco.
Sources : Standing-Together.org/en
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