Partage international no 55 – mars 1993
Interview de Dr Noël Brown par Diana Gold Holland
Noël Brown, directeur pour l’Amérique du Nord du Programme des Nations unies pour l’environnement, avait accordé une interview à Diana Holland, pour Share International, avant le Sommet de la Terre de Rio de Janeiro. L’entretien qui suit s’est déroulé à Toronto, en octobre 1992, au cours de l’ECO-ED, le Congrès mondial pour l’éducation et la communication sur l’environnement et le développement. Organisé par des éducateurs, ce congrès fut le premier événement important à faire suite au Sommet de la Terre.
Diana Holland : Quelles conclusions tirez-vous du Sommet de la Terre de Rio ?
Noël Brown : Ce Sommet est une première étape, mais une étape importante. Cent soixante dix chefs d’État et de gouvernement se sont réunis pour parler de la Terre et convenir de ce qui devrait être fait. Ils se sont mis d’accord sur les buts, mais non sur les moyens, ce qui nécessitera d’autres rencontres. Des engagements financiers, par exemple, qui figuraient à l’ordre du jour, sont restés en suspens, mais, tout de même, Rio fut un énorme pas en avant.
DH. Où en sommes-nous depuis Rio ?
NB. C’est difficile à dire. Je trouve très encourageant que de nombreuses personnes n’attendent plus tout des gouvernements. Certaines initiatives non-gouvernementales sont remarquables, le congrès ECO-ED notamment. Des citoyens ordinaires étudient les implications d’une politique en faveur de l’environnement sur l’éducation. Des enfants ont créé un « Programme 21 pour la jeunesse ». Des responsables provinciaux et des maires s’organisent. Les gens prennent maintenant les affaires de la Terre au sérieux et lancent des programmes locaux.
DH. Comment prévoyez-vous que ce « pouvoir populaire » va s’organiser ?
NB. Il est important que les gens réalisent qu’ils devront pousser leurs gouvernements à agir. Beaucoup de gouvernements n’ont pas voulu s’engager plus avant dans des décisions à Rio parce qu’ils savaient que leur électorat ne les soutiendrait pas dans cette voie, et ce fut l’un des problèmes rencontrés pendant cette conférence. C’est en prenant des initiatives, comme celle citée plus haut, que chacun apprend à ouvrir les yeux et à agir. Plus nous encouragerons les gens à faire quelque chose pour l’environnement et à développer ainsi leur sens des responsabilités, plus ils prendront conscience de leur devoir civique et demanderont des comptes à leur gouvernement. Mais je ne suis pas certain que nous y parviendrons.
DH. Comment voyez-vous le rôle des médias dans tout cela ?
NB. Les médias savent comment susciter l’intérêt du public. Or, à Rio, ils ont été un peu myopes. Leur attention s’est focalisée sur le président Bush. Assisterait-il à ce congrès ? Les conventions seraient-elles signées ? Peu d’attention fut donnée aux véritables problèmes discutés pendant le sommet.
DH. Les mots clés de ce dernier congrès semblent être : spiritualité, valeurs traditionnelles et vernaculaires, et partenariat. Qu’en pensez-vous ?
NB. Il devrait y avoir un quatrième thème : participation. Pour la spiritualité, je suis absolument d’accord. Je pense que nous détruisons le développement humain en ne recherchant que des solutions technologiques à nos problèmes. L’aspect spirituel de notre être est également très réel et nous commençons à prendre conscience qu’il faut y revenir.
DH. A ce congrès, les participants du tiers monde ont exigé une approche totalement nouvelle, une restructuration du modèle actuel basé sur la consommation des pays industrialisés. Je vous ai aussi entendu parler du piège de l’économie de marché en Occident. Pouvez-vous développer ce thème ?
NB. Le problème que nous affrontons est aussi difficile que d’essayer de changer une roue sur une voiture en marche. Si nous avions un peu de temps devant nous, ce serait possible, mais le monde change sans cesse et si nous pouvons facilement élaborer des théories, il est difficile de les mettre en pratique. Nous savons que le modèle économique socialiste, basé sur un fort contrôle étatique, n’a pas fonctionné. Ce fut l’une des expériences les plus désastreuses sur le plan écologique. Le capitalisme, basé sur l’économie de marché, engendre un vaste gaspillage et un mode de vie fondé sur une consommation excessive. Ces deux théories sont extrêmes et nous devons trouver un moyen terme.
Peut-être pourrions-nous promouvoir un modèle axé sur la « qualité de la vie », en remplacement du modèle actuel axé sur le « niveau de vie » dans lequel les choses ne sont considérées que sous l’angle de la consommation. Un modèle fondé sue la « qualité de la vie » prendrait en compte le bien-être et indiquerait les moyens nécessaires à son amélioration. Par exemple, les médecins se rendent compte maintenant que c’est un changement du style de vie des malades, et non pas un progrès de plus dans la science médicale, qui guérira les maladies causées par le stress, telles que les maladies cardiaques. Un nouveau style de vie devient une nouvelle valeur intégrée par les modèles.
DH. Et la pauvreté ? Beaucoup de personnes dans les pays industrialisés adoptent une attitude assez hypocrite face à ce fléau. Ils prétendent qu’elle est la source de tous les autres problèmes, alors que la plupart des pays du tiers monde considèrent la pauvreté comme un résultat.
NB. Non seulement ils ne peuvent pas profiter des choses matérielles qui rendent la vie confortable, mais en plus ils sont obligés d’épuiser les ressources de leur sol. Les pays industriels ne veulent pas reconnaître leur responsabilité envers les pays pauvres. Ils abusent des ressources de la Terre tout en blâmant les pays du tiers monde pour leur inefficacité. Alléger la pauvreté devra certainement faire partie du nouveau modèle de vie.
DH. On dit qu’il faudrait un désastre absolu dans les pays développés, pour qu’enfin chacun assume ses responsabilités…
NB. J’ai le sentiment que, vu son importance, le changement nécessaire ne se fera pas au cours de cette génération. Les jeunes commencent à juger différemment la manière dont les ressources de la Terre sont exploitées, et je pense que c’est là une source d’espoir pour l’avenir. Ils sont en mesure de se demander : « Qui suis-je ? Que signifie cette consommation effrénée ? Que me faut-il pour avoir une vie de meilleure qualité, où je puisse vivre en harmonie avec moi-même, mon prochain et mon environnement, sans nuire à personne ? » Je crois aussi que la manière de vivre des peuples indigènes a quelque chose à nous apprendre, comme le sens de la communauté et du partage. Je crois qu’il est temps de repenser tout notre système et d’arrêter de vivre en égoïste.
DH. Sommes-nous donc à une fin ou à un commencement ?
NB. Nous sommes à une fin et à un commencement. A la fin d’une ère, celle de l’après-guerre, de la guerre froide et des restrictions, et nous entrons maintenant dans une ère nouvelle. Le souci de la qualité de la vie, de la communauté et de la planète sera vraisemblablement la caractéristique dominante de ce nouveau cycle.
DH. Un dernier mot ?
NB. Non, sauf pour ajouter que ce que fait Partage International est très encourageant pour nous. Il donne le sentiment que nous pouvons aider et être un peu plus généreux dans notre façon de faire. C’est un titre merveilleux pour le travail que vous essayez de faire, et j’apprécie beaucoup d’y participer.
Auteur : Diana Gold Holland, collaboratrice de Share International, vit à Vancouver (Canada).
Thématiques : environnement
Rubrique : Entretien ()
