Partage international no 110 – octobre 1997
par Mary Thunder et Jeffrey White Horse Hubbell
Situé à haute altitude dans les Alpes, à proximité de la localité d’Arvillard, se trouve un des plus anciens monastères de France. C’est à l’heure actuelle la résidence d’un ordre de moines tibétains qui ont appelé ce lieu Karma Ling. Cet ordre fut fondé en 1980 par le Très Vénérable Maître Tibétain Kalou Rinpotché, et suit une tradition d’échange interreligieux et interculturel.
Au printemps de cette année, les moines ont reçu Sa Sainteté le XIVe Dalaï Lama, qui a présidé la première rencontre des Nations unies de la spiritualité et a donné pendant une semaine des enseignements sur les Quatre Nobles Vérités du Bouddha.
Lama Denis, le lama responsable de Karma Ling, et l’Organisation des Nations unies (ONU) furent les instigateurs de ce rassemblement. Organisé dans le cadre de la Décennie des peuples indigènes (1994-2004), il a reçu le soutien et la présence du dalaï-lama et des représentants de l’ONU et de l’Unesco (Organisation des Nations unies pour l’éducation, la science et la culture). Pendant une semaine, des chefs religieux des grandes religions et des anciennes traditions d’Afrique, d’Asie, d’Australie, d’Amérique du Nord et du Sud se sont rencontrés. De multiples approches spirituelles étaient représentées, telles que les traditions amérindiennes, le chamanisme sibérien, ainsi que les religions traditionnelles comme le bouddhisme, l’hindouisme, l’islam, le soufisme, le catholicisme et le protestantisme. Ces responsables se sont réunis pour prier, en signe de commémoration et de reconnaissance mutuelle, et pour réfléchir ensemble sur la façon de coopérer dans un esprit de paix et de solidarité.
Lorsqu’on lui a demandé ses conseils et ses bénédictions pour cette rencontre, le dalaï-lama a déclaré : « Mon expérience me laisse penser qu’une telle rencontre doit avoir deux objectifs fondamentaux. En premier lieu, que les principales religions réfléchissent à la façon de participer à l’amélioration du monde et de l’humanité en général, non par la promotion de leur propre foi, mais par le développement des valeurs humaines fondamentales telles que la compassion et l’éthique séculière. En second lieu, que chacune des grandes traditions s’interroge sur sa contribution à la préservation des traditions indigènes anciennes qui œuvrent pour le maintien et la survie de leurs communautés. Il est important de faire connaître ces anciennes traditions à tout le monde. »
Les Quatre Nobles Vérités
Chaque matin, le dalaï-lama s’est rendu à La Rochette, localité voisine, pour partager ses enseignements spirituels avec plus de 8 000 personnes, rassemblées sous un gigantesque chapiteau. Le thème central de ses enseignements fut la question : comment une personne ordinaire pourrait-elle devenir un bouddha ? – un être humain illuminé, totalement éveillé, omniscient et rempli de compassion, quelqu’un qui a réalisé le sens de l’existence. Le dalaï-lama a indiqué que, dans le premier enseignement du Bouddha après son Eveil, il présenta au monde un chemin pour atteindre ce but. L’enseignement consistait en quatre exposés, ou nobles vérités : la Vérité de la souffrance, la Vérité de l’origine de la souffrance, la Vérité de la cessation de la souffrance et le sentier qui mène à la cessation de la souffrance.
Une semaine inter tradition
La délégation des Amériques était composée de Grand-mère Sarah Smith, représentante pour le Canada, Tlakaelel pour le Mexique et Aurelios Diaz pour l’Amérique du Sud. Grand-mère Anna Haala, Jeffrey White Horse Hubbell, Morgan Eaglebear, l’arrière-arrière-petit-fils du célèbre chef apache Geronimo et Sparky Shooting Star représentaient les Etats-Unis. Chef de la délégation des Etats-Unis, Mary Thunder les avaient tous rassemblés.
Pendant cette semaine, appelée la « semaine des intertraditions », les peuples indigènes furent invités à partager leurs enseignements, coutumes et cérémonies. Il y eut beaucoup d’échanges et d’enseignements entre les différentes cultures, et les délégations ont commencé à découvrir une unité commune dans leur diversité. Ce partage de leurs visions communes et de leurs prières a débouché sur une déclaration qui fut présentée le dernier jour.
Chaque jour, le dalaï-lama reçut l’une ou l’autre délégation en audience privée. Lors de l’audience privée de la délégation d’Amérique du Nord, Thunder remit au dalaï-lama et au lama Denis une Chanupa sacrée, une pipe sur laquelle son fils avait sculpté l’image d’un miracle, un bison blanc né aux Etats-Unis en 1994 et considéré comme sacré par de nombreux groupes indigènes, ainsi qu’un petit crâne en cristal découvert dans les ruines d’un ancien temple Maya et utilisé pour la guérison. Grand-mère Anna Haala offrit au dalaï-lama une plume d’aigle, don de ses Anciens.
Le quatrième jour, sa Sainteté fut rejointe sur scène par toutes les délégations, quinze représentants des religions mondiales se tenant à sa gauche, et quinze Anciens des peuples indigènes, à sa droite. Chacun des Anciens fut convié à présenter une courte cérémonie représentative de sa culture.
Le Cercle des traditions unies
Ce rassemblement permit la création du Cercle des traditions unies. Cela a rejoint l’espoir du dalaï-lama, qui rêvait de rassembler les chefs religieux et spirituels, espérant ainsi que, si des personnes appartenant au monde de la spiritualité parvenaient à se réunir et à se conduire respectueusement les unes envers les autres, cela constituerait un pas en avant vers la paix.
Au cours des trois prochaines années, le Cercle se réunira dans différents endroits, avec des personnes concernées par les divers problèmes auxquels doit faire face la planète. Une liste ambitieuse de projets et d’activités a été établie par les représentants participant au cercle.
En voici certains points :
– Recherche et analyse des problèmes communs au Nord et au Sud, en insistant sur l’interdépendance. Les solutions devraient comporter une autre vision de l’économie, un plan biorégional, et le soutien de tout investissement à visée sociale.
– Projet pour une vision globale, avec des projets de films et de CD sur une humanité qui commence à se rendre compte qu’elle forme un tout avec la biosphère.
– Sollicitations des Nations unies, des gouvernements et des ONG en faveur des nations indigènes.
– Sommet pour une économie « sanctifiée » ou environnementale, et pour l’étude de programmes d’échanges locaux ou régionaux concernant l’environnement.
Thunder fut élue à la tête de la délégation des Etats-Unis pour 1998 et fut sollicitée pour présider une commission des relations humaines, des droits de l’homme et des problèmes des femmes. Non sans humour, on l’a appelée la « Commission des grands-mères ». Elle est composée de Grand-mère Sarah, Grand-mère Anna et Grand-mère Thunder. Leur réaction fut de déclarer : « Les grands-mères prennent soin de leurs enfants, de leurs petits-enfants ainsi que de leur futur. » Thunder a récemment entrepris de rédiger une étude sur le rôle des femmes dans la spiritualité et dans les religions mondiales.
En souvenir de son voyage, Thunder a déclaré : « Ce fut un miracle et un rêve que de partager mes sentiments les plus profonds sur la spiritualité, d’interroger les participants sur le rôle des femmes dans les religions du monde, de présenter à l’assemblée le défi d’éduquer les enfants dans l’amour plutôt que dans la violence, d’avoir rencontré le dalaï-lama et d’avoir reçu sa bénédiction. Il est l’incarnation de la compassion et le maître de l’humour et de la joie.
Les moines ont demandé au dalaï-lama ce qu’ils pouvaient faire au monastère en mémoire de lui. « Chaque matin, souvenez-vous des oiseaux et chantez pour eux, comme ils ont chanté pour moi pendant mon séjour ici », a-t-il répondu après un temps de réflexion.
