Education : se reconnecter au sens de la vie

Partage international no 379mars 2020

par Graham Peebles

Il est de plus en plus évident que les systèmes et institutions existants sont incapables de répondre aux défis de l’époque et aux demandes des populations. Il nous faut trouver des modes de pensée créatifs libérés des idéologies, qui permettront une révolution des idées et de nouvelles façons de vivre, fondées sur des valeurs totalement différentes de celles d’aujourd’hui ; des valeurs qui encouragent la coopération, la tolérance et la compréhension au lieu de la compétition, des préjugés et de l’ignorance, et qui permettront au sens de l’unité et de la responsabilité sociale de s’épanouir naturellement.

L’éducation doit être au cœur des nécessaires changements, à la fois graduels et radicaux. Comme toutes nos autres structures, l’éducation est partout en crise ; tandis que certains approuvent les méthodes éducatives actuelles, nombreux sont ceux qui les réprouvent. La compétition, associée à la récompense et à la punition, et le conformisme, caractérisent la plupart des systèmes éducatifs ; la pression est forte sur les élèves et étudiants pour qu’ils se conforment à un stéréotype et réussissent leurs examens, ce qui a pour effet d’avoir déclenché une épidémie mondiale de maladies mentales chez les moins de 25 ans, conduisant parfois au suicide.

On peut bien sûr trouver partout de bonnes écoles avec d’excellents enseignants, mais elles sont handicapées par les politiques idéologiques de gouvernements nationalistes obsédés par la croissance économique et ignorants des besoins de l’enfant. De nouvelles méthodologies sont nécessaires qui favorisent le sentiment de liberté chez l’enfant et l’adolescent, encouragent la responsabilité de groupe et développent leur individualité et une pensée indépendante créative (libérée de tout conditionnement sociologique et psychologique). Cela est essentiel pour que nos enfants trouvent en eux-mêmes les ressources nécessaires pour sauver notre planète et remodeler la société de manière plus juste.

Photo : Sarah R. Webb (U.S. armed forces)CC BY 2.0, via Wikimedia Commons
Les enfants sont rarement considérés comme des individus dotés de certains dons et talents innés.

Education et sens de la vie

Au cœur de la réforme de l’éducation, il y a la perception du sens de la vie, une définition élargie de sa finalité et une compréhension approfondie de la nature et de la constitution de l’être humain. Il nous faut analyser l’impact psychologique de certaines méthodes d’enseignement et de parentalité. La « nouvelle » éducation devra favoriser une perception commune du sens de la vie. Il pourra exister des opinions contradictoires sur une question aussi fondamentale ; pourtant, il devrait être possible de s’entendre sur certaines déclarations générales qui permettront des interprétations larges et une investigation ouverte de ce sujet.

Pris au piège des aspects pratiques et du stress de la vie, la plupart d’entre nous s’intéressent rarement à la question du sens de la vie, si tant est qu’il y en ait un, et dans le système éducatif actuel, peu de temps est consacré à sa recherche. Aujourd’hui, « nos systèmes d’éducation accordent la primauté à des valeurs secondaires qui aboutissent à nous rendre compétents en certaines matières, écrit Krishnamurti dans De l’éducation, mais la véritable instruction ne consiste pas à acquérir des connaissances, à enregistrer et cataloguer des faits, mais à voir la signification de la vie dans sa totalité. » Dans notre monde dominé par la concurrence et la comparaison, où le système éducatif est considéré peu ou prou comme une source d’approvisionnement pour les employeurs, il semble bien difficile qu’un tel point de vue soit entendu.

Les enfants sont rarement considérés comme des individus dotés de dons et de talents innés, mais comme de futurs travailleurs ou de simples actifs économiques. La pression sociale et économique est telle qu’ils sont sommés de « réussir », passant de l’école à l’université pour enfin trouver un emploi le plus rapidement possible. Noam Chomsky affirme que l’éducation est juste supposée « répondre aux besoins du marché », et que les étudiants sont « formés pour être des travailleurs adéquats ». L’éducation est devenue un système de conditionnement et d’endoctrinement, ce qui est bien éloigné du but qu’elle devrait se donner. Selon Krishnamurti : « Le but de l’éducation n’est pas de produire des érudits, des techniciens ou des quêteurs d’emplois, mais des hommes et des femmes intégrés et libérés de la peur, car ce n’est qu’entre de tels êtres que la paix pourra s’instaurer. »

Avec les médias, le système éducatif est devenu une arène majeure de propagande et de conditionnement : les élèves sont conditionnés à la compétition et à la comparaison, ce qui engendre chez eux la peur et le stress. La peur inhibe, physiquement, émotionnellement et mentalement ; la peur mine la liberté humaine, qui, selon Jacques Rousseau, n’est rien moins que « l’essence de la nature humaine ». La suppression des causes de la peur permettrait à l’homme de laisser s’exprimer librement sa pensée créatrice et son sens de l’initiative.

Les méthodes employées pour motiver les élèves les encouragent à se concentrer sur leurs propres progrès, leur succès et l’acquisition de biens matériels, plus que sur le bien-être de la collectivité. Une telle éducation va clairement à l’encontre de l’unité sociale et donc de la paix. Elle favorise la corruption et la division. Dans un tel environnement « chacun veut parvenir au sommet, dit Krishnamurti, et cette aspiration crée un conflit constant en nous-mêmes et avec ceux qui nous entourent ; elle mène à la compétition, à l’envie, à l’animosité et finalement à la guerre. » Il est temps d’abandonner ce système de conditionnement, d’endoctrinement et de manipulation, au profit d’une nouvelle approche créative qui élargit la conscience de l’individu et cultive un sentiment d’unité.

L’unité de la vie

L’individu n’est pas séparé de son environnement ; tous deux sont interdépendants, interconnectés. Que cet environnement soit une famille, une classe ou une école, un quartier, un village, une ville, un pays ou la planète toute entière, il est toujours l’expression collective des individus qui y vivent.

Chacun d’entre nous fait partie intégrante de ce tout, ce collectif appelé humanité et, comme l’écrivain et conférencier Benjamin Creme l’a clairement indiqué dans une interview intitulée L’éducation dans le nouvel âge, l’éducation devrait « amener l’enfant à intégrer le fait qu’il appartient à la grande famille humaine […] composée de 5,7 milliards de personnes (7,7 milliards actuellement). L’enfant, par-dessus tout, devrait apprendre que ce groupe, cette famille, est l’une des formes de vie qui s’épanouissent sur cette planète, et que la planète elle-même est une entité vivante faisant partie d’un ensemble plus grand appelé le système solaire, qui lui-même n’est qu’une infime partie de l’Univers, et ainsi de suite à l’infini dans un tout intégré, riche dans sa diversité, mais un. »

La « nouvelle » éducation devrait avoir pour objectif principal l’expansion de la conscience de l’enfant, afin qu’il intègre pleinement sa relation au groupe et sa responsabilité envers le groupe. Il s’unit alors avec les objectifs, les activités, les intérêts du groupe. En fin de compte, ils deviennent les siens, et l’homme acquiert la conscience de groupe. Cela est l’amour. Cela conduit à la sagesse, qui est l’amour en activité manifestée. L’intérêt de soi devient l’intérêt du groupe. Tel devrait être l’objectif majeur de tout véritable effort d’éducation. L’amour de soi (conscience de soi), l’amour de ceux qui nous entourent (conscience de groupe), deviennent finalement l’amour du tout (conscience de Dieu). Telles en sont les étapes. »

Le développement de la conscience décrit par A. Bailey éloigne progressivement l’individu de l’identification à son moi séparé, éliminant progressivement les comportements égoïstes, encourageant l’altruisme, la responsabilité sociale et le service. Le service peut se définir comme une action entreprise au profit des autres, pour l’enrichissement du groupe, avec peu ou pas de motivation égoïste. John Dewey, philosophe américain du XIXe siècle réformateur de l’éducation, a expliqué que la tendance à aider les autres est une qualité humaine naturelle présente chez tous les enfants. Dans Education et démocratie, il déclare que « le désir naturel de l’enfant [est] de donner, de faire, c’est-à-dire de servir ». Lorsque l’environnement est purgé des éléments qui conditionnent un homme ou une femme à l’égoïsme, la tendance naturelle est de coopérer et donner le meilleur de soi, car en chaque être humain se trouve la source de tout ce qui est bon. Toute éducation devrait se préoccuper de favoriser le développement de cette intelligence-là.

Les idées de bonté inhérente, d’intelligence innée et d’amour inconditionnel nous poussent à considérer l’éducation comme ce qui, entre autres choses, permet de se connecter à la « volonté de vie » cette impulsion innée qui gît en toute forme de vie. Maria Montessori, qui a conçu une méthode éducative novatrice pour enfants « difficiles » (ceux qui seraient aujourd’hui décrits comme ayant des « besoins éducatifs spéciaux ») au début du XXe siècle, a estimé que l’éducation traditionnelle néglige la bonté inhérente de l’enfant et ses besoins les plus fondamentaux – ce qu’elle a décrit dans son livre L’enfant comme « les exigences de son esprit et de son âme. L’être humain qui vit au sein de l’enfant, y est étouffé. » Libérer « l’être humain qui vit au sein de l’enfant » et connecter l’enfant avec ce que l’on pourrait appeler un dessein « inhérent » ou « divin », et l’encourager à agir en cohérence avec sa nature profonde, doit être considéré comme un objectif fondamental de l’éducation. Rudolph Steiner a expliqué dans Les bases spirituelles de l’éducation que « si l’on aborde l’éducation sérieusement, il nous est demandé non seulement de reconnaître la paix de notre âme, mais de désirer accomplir la volonté de Dieu, d’agir selon les intentions de Dieu. Pour ce faire, nous devons donner une base spirituelle à l’éducation. »

Un épanouissement naturel

Une éducation qui éliminerait tout ce qui inhibe, la peur et les idées préformatées sur le moi, permettra l’épanouissement naturel de la vie dans la forme, ou, comme le dit Maria Montessori, de « l’être humain qui vit dans l’enfant ». Dans cet espace dépollué, ce que Helena Blavatsky (fondatrice de la Société théosophique) a décrit comme « La voix du silence », ou encore « les intentions de Dieu », peuvent se manifester. Krishnamurti fait allusion à quelque chose de similaire en disant que « quand il y a connaissance de soi, le pouvoir de créer des illusions cesse, et alors seulement est-il possible que la réalité ou Dieu soit connue ». Les illusions découlent de toutes les constructions du soi comme étant séparé, et permettent aux aspects négatifs tels que la peur et la culpabilité de s’épanouir.

L’idée de séparation est considérée comme « la grande illusion » dans la littérature ésotérique ; c’est la graine de toutes les constructions mentales qui voilent la réalité, la couleur et limitent la relation avec soi-même. Quel but plus élevé l’éducation pourrait-elle avoir que de briser la grande illusion de la séparation et de répondre au désir inné de « vouloir la volonté de Dieu » selon les mots de Rudolph Steiner ?

Il nous reste à prendre conscience de tout ce qui inhibe notre potentiel divin et empêche cet état naturel de s’exprimer spontanément dans notre vie, puis de le supprimer. Ainsi naîtra un nouveau système éducatif. L’étouffement de notre potentiel inné provoque la frustration et la maladie.

Alice Bailey a écrit que « l’objectif de toute éducation est l’accroissement de la conscience de l’âme, l’approfondissement du flot de la conscience, le développement d’une continuité de conscience intérieure, et l’évocation des attributs et aspects de l’âme, sur le plan physique. »

Que ce qui est inné soit décrit comme « potentiel » comme le dit John Dewey, ou ce que J. Rousseau appelait la « liberté humaine », ou le « divin » selon Benjamin Creme, ou encore « l’âme » dont parlent R. Steiner, M. Montessori et A. Bailey, toute nouvelle forme d’éducation doit viser à faciliter la relation avec cet aspect de la nature humaine, et son expression.

Auteur : Graham Peebles, écrivain indépendant britannique et travailleur caritatif, il a créé l’ONG The Create Trust en 2005 et a mené des projets éducatifs en Inde, au Sri Lanka, en Palestine et en Ethiopie.
Thématiques : éducation
Rubrique : Divers ()