Partage international no 379 – mars 2020
par Phyllis Creme
« Nous sommes tous des âmes en incarnation »
Deux attitudes bien ancrées s’opposent sur l’éducation des enfants : la première considère l’enfant comme une « page blanche » ou un « récipient vide » qu’il conviendrait de remplir graduellement de savoirs et de compétences, afin de le rendre adapté à la société dans laquelle il va grandir. Probablement conceptualisée à l’époque victorienne, cette vision sous-tend encore certaines approches éducatives contemporaines.
A contrario, la seconde vision reconnaît à l’enfant une qualité innée qui peut se développer progressivement jusqu’à ce qu’il devienne ce qu’il est déjà en potentiel. Dans les salles de classe, en pratique, ces deux approches peuvent coïncider dans le « développement du savoir et des compétences » et le « développement du potentiel », et les enseignants pourraient bien avancer qu’une approche mixte est nécessaire. Néanmoins, elles reflètent deux visions fondamentalement différentes de la personne : la matérialiste et la spirituelle. Pour les tenants de « l’inné », l’enfant est plus que son aspect physique, et ni le cerveau, ni la génétique, ni l’environnement additionnés n’en constituent l’ensemble. Comme le déclarait Benjamin Creme, « nous sommes tous des âmes en incarnation », et comme le souligne Graham Peebles dans ce numéro, nous faisons tous partie d’un tout divin. Prendre en compte la réincarnation, le fait que nous sommes des âmes en incarnation, que cette vie est une parmi beaucoup d’autres, qu’elle est juste une opportunité d’avancer un peu plus avant sur le chemin vers la spiritualité complète, pourrait faire une grande différence dans notre manière d’aborder l’éducation. D’abord, l’idée que nous sommes tous des âmes affecterait la façon dont on approcherait les autres, et procurerait aux enseignants une autre façon de juger – ou de ne pas juger – leurs élèves. Elle instillerait un respect fondamental pour ce qu’ils sont, plutôt que pour ce dont ils sont capables, pour leurs savoirs et leurs compétences. Beaucoup d’enseignants, peu importe leurs convictions, ont ce respect fondamental de leurs élèves, mais pas tous. Et parfois, même quand ils l’ont, il n’est pas facile dans la pratique de le maintenir.
L’idée que « l’éducation est un développement » prend tout son sens à la lumière d’une phrase fréquemment citée du Maître Djwhal Khul, provenant de l’ouvrage Education dans le Nouvel Age d’Alice Bailey : « Toute activité qui fait aller l’être humain de l’avant, vers quelque forme de développement – physique, émotionnel, intuitionnel, social – si elle est plus avancée que son état présent, est essentiellement de nature spirituelle et indique la vitalité de l’entité divine intérieure. Cette définition est plus précise que l’idée habituellement proposée, plutôt vaguement d’ailleurs, de « développement du potentiel ». Dans cette compréhension plus large sont inclus l’effort vers la réussite du sportif, l’amélioration des conditions matérielles, la satisfaction amoureuse, l’augmentation du savoir personnel, ou la volonté de faire le bien. Elle prend également en compte le fait que les personnes sont à différents stades de leur évolution, étant focalisés sur le plan émotionnel ou mental, par exemple. « Toute activité qui fait aller l’être humain de l’avant » relève de l’aspiration, toute activité « indique la vitalité de l’entité divine intérieure », c’est-à-dire, de l’existence et de l’influence de l’âme sur la personne. Inné en chacun est le désir d’une expression ambitieuse que l’éducation devrait promouvoir. Chaque enseignant tente de le faire, mais pas le système, souvent punitif et focalisé sur les compétences, les examens et le travail, ou alors il le fait de façon étriquée.
Roberto Assagioli1, un psychologue qui a travaillé pendant des années dans le cercle proche d’Alice Bailey, écrivait : « Si on veut réellement parvenir à aider les autres à s’améliorer, […] il ne faut jamais opposer les tendances qui doivent être combattues ou disciplinées [aux] forces externes à l’individu (telles que la volonté de l’enseignant). […] Il faut plutôt éveiller les forces plus élevées qui demeurent à l’état latent chez l’élève. […] Malheureusement, la première des alternatives est trop souvent adoptée par les parents et les éducateurs. Elle fait émerger un sentiment d’opposition dans l’individu, lui laissant l’impression que son développement vital a été contrarié et réprimé. D’où l’on constate si souvent chez les jeunes, qui sentent fortement le besoin de se développer et de s’affirmer, une désobéissance obstinée et un impétueux esprit de révolte. »
Cette affirmation doit être révélatrice pour ceux qui craignent les tendances apparemment destructives des jeunes gens, contrastant si fortement avec les actions d’autres jeunes qui se battent pour un monde meilleur et qui en sont parfaitement conscients. On peut considérer que ceux qui sont négatifs ou destructeurs n’ont pas eu la possibilité d’exprimer leur aspiration, leur « besoin de se développer et de s’affirmer », et par conséquent, qu’une approche punitive est contreproductive.
Dans les années 1960 et 1970 au Royaume-Uni, l’approche « centrée sur l’enfant » était beaucoup plus en vogue qu’aujourd’hui dans le système éducatif. Il s’agissait de commencer par l’élève, sa perspective, son avancement et ses capacités, pour « développer » ses aptitudes, son savoir et son caractère. Depuis, un raccourcissement du programme scolaire et l’attention donnée à l’emploi, aux compétences et à la responsabilisation ont conduit, dans bien des cas, au déclin des sujets créatifs et de l’approche créative de l’apprentissage. Cela a profité à certains élèves, mais au prix d’une plus grande conformité et d’un stress plus important.
L’éducation doit réfléchir à nouveau à sa raison d’être, et comme le remarque Graham Peebles, cela signifie reconsidérer notre raison d’être en tant qu’habitants de cette planète. Et comme de nombreux écoliers nous l’ont affirmé, cela signifie reprendre conscience de notre unité innée, de chacun avec les autres, et avec la planète Terre. Le Maître Djwal Khul (cité ci-dessus) poursuit : « L’esprit de l’homme est immortel ; il persiste éternellement, progressant d’un point à un autre, d’un stade à un autre sur le Sentier de l’Evolution, révélant régulièrement et successivement les attributs et aspects divins. »
1 – Roberto Assagioli (1888-1974), fondateur de la Psychosynthèse, a été une figure influente dans le domaine de la psychologie transpersonnelle.
« Tout d’abord, il faut savoir à qui l’éducation s’adresse et comment elle remplit sa fonction. Ceci est peut-être moins évident qu’il n’y paraît à première vue, car, pendant longtemps, l’homme n’a eu aucune idée de sa nature et de sa constitution véritables, prenant la partie pour le tout et tournant le dos, dans une large mesure, à son être essentiel.
L’homme, en tant qu’âme en incarnation, est un dieu en émergence qui, grâce à la loi de réincarnation, progresse lentement vers la démonstration de cette divinité dans toute sa splendeur. L’éducation, au sens véritable du terme, est le moyen par lequel un individu, par une expansion de conscience progressive, est préparé et se prépare lui-même à cette fin. Tout ce qui sert ce processus fait partie de l’éducation, que la méthode utilisée soit formelle ou non.
Telle qu’elle est conçue aujourd’hui, l’éducation est bien peu de chose, car elle n’assure que le minimum nécessaire pour la compréhension et la maîtrise de l’environnement humain. Dans un monde où la lutte quotidienne pour la survie est le lot du plus grand nombre, rares sont ceux qui parviennent à apprendre autre chose que des rudiments sur le sens et le but de la vie. »
[La nouvelle éducation, par le Maître – , transmis par B. Creme, Share International, janvier 1988)
Auteur : Phyllis Creme, collaboratrice de Share International qui vit à Londres (Royaume-Uni). Elle était l’épouse de Benjamin Creme.
Sources : Assagioli, Notes on the inner life, The Beacon, 1926 et 1995 (non traduit) ; A. Bailey, Education dans le Nouvel Age
Thématiques : éducation
Rubrique : De nos correspondants ()
