Ecocivilisation, construire un monde pour tous : un livre de Jeremy Lent

Partage international no 455juillet 2026

par Phyllis Creme

« Chaque milliardaire est un échec politique. »

Alexandria Ocasio-Cortez

 

Le nouveau livre de Jeremy Lent Ecocivilization : Making a World that Works for All (2026, non traduit) constitue à la fois un avertissement quant à la destruction progressive de la nature par l’humanité, et un appel à repenser notre relation avide de longue date avec la vie de la planète. Cet ouvrage long et complexe, bien qu’écrit dans un langage clair, couvre l’histoire et l’économie sous l’angle de la théorie de la complexité. J. Lent soutient que le monde se trouve dans une spirale descendante, en raison à la fois du changement climatique et de la cupidité des individus et des entreprises.

Il dénonce le capitalisme dans une critique minutieuse, mais expose également sa vision d’une alternative possible tout en soulignant qu’il s’agit seulement d’une possibilité. Il montre comment la société pourrait et doit être restructurée, afin que chaque être vivant (humains, plantes, animaux et la planète elle-même) puisse s’épanouir. Il expose les grandes lignes d’une écocivilisation qui pourrait advenir en appliquant « des principes valorisant la vie ».

Jeremy Lent

Dans le premier chapitre, Foncer vers un précipice, il explore comment la seule quête de croissance économique via le capitalisme conduit à la destruction de la planète et de la relation de l’humanité avec la nature. Les êtres humains possèdent par nature un esprit coopératif, « avec un sens d’appartenance à la fois au sein de leur communauté et en tant que partie intégrante d’une Terre vivante ». Mais la quête de la richesse individuelle dans une société capitaliste et le besoin irrépressible des États de coloniser masquent cette nature. La marchandisation nourrit l’esprit de compétition et la cupidité des hommes.

J. Lent emploie une image terrifiante issue de la mythologie tribale indigène pour décrire ce trait individualiste, celle du Windigo, le monstre au cœur de glace qui dévore les êtres humains qui à leur tour deviennent des Windigo cherchant à dévorer d’autres êtres humains. Il utilise ce trope pour décrire l’objectification, cette manière que promeut la vision capitaliste de voir l’autre, les gens, comme de potentielles machines à profit. Il affirme que dès notre naissance, nous sommes programmés pour la compétition, ce qui conduit l’humanité et la planète vers un scénario catastrophe : si nous continuons ainsi, tout sera détruit.

La croissance, voilà ce que les politiciens proposent comme panacée à nos déboires économiques, même lorsqu’ils ne peuvent tenir cette promesse. Mais comme nous le fait remarquer J. Lent, « une croissance économique sans limites dans les décennies futures nous conduira à nous confronter à un tas de menaces existentielles supplémentaires. Nous ne pouvons continuer à réclamer une croissance infinie sur une planète finie, pourtant c’est ce qui est présenté aujourd’hui comme réaliste. » Il serait plus réaliste d’étudier les conditions qui nous permettraient de nous épanouir dans le futur, et d’essayer ensuite de remplir ces conditions.

J. Lent montre en détail le contexte historique dans lequel sont nées les injustices qui nous ont menées là où nous sommes : au Moyen Age, le mouvement des enclosures des terres communales, qui a forcé les hommes auparavant libres à travailler pour les grands propriétaires ; la colonisation (le pillage effréné) qui a réduit ce que J. Lent appelle « le monde majoritaire » à travailler, souvent en tant qu’esclaves, pour leurs conquérants ; la révolution industrielle qui a instauré la domination de la machine sur l’homme.

A la fin de la Seconde Guerre mondiale, les pays occidentaux avaient amassé une immense richesse aux dépens des pays pauvres et à partir des années 1970, ils étaient tombés sous l’influence du néo-libéralisme et sa croyance dans la cupidité individuelle nommée « liberté individuelle », et la compétition.

La plupart des gens sont mal à l’aise avec le fait que la finance exacerbe et maintient les inégalités entre les pays dits développés et les pays dits sous-développés. J. Lent l’expose clairement en donnant des exemples révélateurs de la corruption et de la cupidité des riches et puissants, qu’ils soient passés ou actuels. Il montre comment depuis les années 1970, la richesse a augmenté dans les pays nantis au détriment des pays plus pauvres, et que désormais les 1 % les plus riches possèdent 43 % des actifs financiers mondiaux.

Il détaille comment les sociétés financières sont devenues toutes puissantes, comment le monde majoritaire a souffert aux mains des grandes compagnies, et comment le dispositif coercitif des élites, utilisé pour maintenir l’autorité, a conduit à la militarisation de la police, à la criminalisation des protestations, et à la diabolisation des manifestations pacifiques qualifiées d’extrémistes et de terroristes (cela est de plus en plus flagrant au Royaume-Uni).

Il ajoute qu’« à mesure que les gens s’enrichissent, ils ont tendance à devenir plus égoïstes ». Le concept de « croissance verte » est voué à l’échec, tout comme la proposition que le réchauffement climatique peut être atténué par la technologie. J. Lent demande : « N’y a-t-il pas une espèce d’attitude suicidaire ou de pulsion meurtrière dans le refus de traiter les problèmes climatiques ? »

L’alternative que préconise J. Lent consiste en une écocivilisation caractérisée par :

  • Essayer de pourvoir aux besoins de tous.
  • Reconnaître le travail non rémunéré.
  • Avoir pour objectif le bien être durable plutôt que la croissance du PIB.
  • Placer les humains au-dessus du profit y compris ceux du monde majoritaire.
  • Respecter la planète en tant qu’être vivant.

Pour J. Lent, la vision actuelle du monde repose sur l’idée que l’univers est comme une machine et qu’il existe pour être exploité par l’homme. Mais lorsque nous percevons que la nature est vivante et que tout est interconnecté, un modèle différent, nous permettant de vivre en harmonie avec la nature, devient nécessaire. Cela implique une « économie écologique », centrée sur le bien-être, la taxation progressive, les emplois verts, une semaine de travail plus courte, la réduction progressive des énergies fossiles et le rejet de la croissance comme objectif économique.

Le monde doit également être plus égalitaire, par exemple en réparant les dommages causés envers les pays du Sud par l’esclavage et les autres formes d’exploitation, en mettant en place un revenu universel de base, et en offrant à chacun, conformément à l’article 25 de la Déclaration universelle des droits de l’homme des Nations unies, « un niveau de vie suffisant pour assurer sa santé, son bien-être et ceux de sa famille, notamment pour l’alimentation, l’habillement, le logement, les soins médicaux, […] la sécurité en cas de perte de ses moyens de subsistance par suite de circonstances indépendantes de sa volonté. »

D’une manière générale, une société plus égalitaire, respectant la nature, serait plus heureuse et générerait moins de violence et de maladies. Elle serait focalisée sur le bien-être plutôt que le profit et garantirait que tout le monde ait accès à l’essentiel. Cela impliquerait de se départir de la cupidité individuelle et de s’orienter vers un plus grand sens du collectif et de la société.

J. Lent explore l’idée d’une organisation sociale différente appelée « Communs », qu’il définit par des systèmes de vie sociétale dans lesquels les gens abordent leurs problèmes communs par des méthodes d’organisations autonomes. La coopérative Mondragon en Espagne en est un exemple à grande échelle particulièrement réussi. Avec 80 000 travailleurs dans 37 pays et fonctionnant principalement par des assemblées ouvrières, cette coopérative qui est la plus importante au monde, est reconnue pour ses innovations et son succès industriel.

Dans d’autres chapitres, J. Lent montre comment les mesures de durabilité peuvent être couronnées de succès contrairement aux pratiques actuelles. En effet, l’agriculture et surtout le domaine de la viande, contribuent à produire un tiers des émissions de gaz à effet de serre, tout en causant la souffrance de 85 milliards d’animaux par an, tandis que 800 millions de personnes dans le monde ont faim et que trois milliards souffrent de malnutrition.

Le monde proposé par Jeremy Lent nécessiterait bien sûr quelque chose qui s’apparente à un gouvernement mondial, idée qu’il traite également en détail et qu’il défend. Notons qu’il reconnait parler souvent de ses propres aspirations, mais son but est d’inspirer le lecteur sur la manière de vivre grâce à des suggestions alternatives. Il donne également des exemples de sociétés qui se rapprochent de sa vision d’une écocivilisation.

Pour finir, J. Lent demande au lecteur de s’engager, d’agir selon les principes fondamentaux d’une écocivilisation : « collaboration, solidarité, respect de la dignité inhérente des autres, et vénération pour la valeur intrinsèque de toute vie. »

 

Echange entre Judy Kretmar et Jeremy Lent

A l’occasion du lancement de son nouveau livre Ecocivilization à Brooklyn, New York, Jeremy Lent a été interviewé par Carl Safina, écologiste et auteur américain renommé. Lors de la session de questions/réponses qui a suivi, je n’ai pas posé de question mais invité J. Lent à réagir à mes commentaires :

Judy Kretmar – Ce qui m’a vraiment frappée dans votre propos, c’est lorsque vous parlez de l’interconnexion de toutes choses et de tous les êtres. Pour moi, c’est un point vraiment fondamental. Nous, en tant qu’êtres humains, nous nous percevons comme séparés les uns des autres et non pas interreliés, et c’est là l’origine de tous nos problèmes ainsi que la cause de la souffrance humaine.

En 1982, j’ai vu une interview de l’auteur et artiste britannique Benjamin Creme dans le Merv Griffin Show. Malgré mon absence totale d’intérêt pour le religieux ou le spirituel dû à mon éducation, je fus cependant interpellée par une de ses déclarations. Celle-ci a changé ma perception de ma place dans le monde et dans l’univers, et tout simplement toute ma vision des choses.

Il a déclaré que la spiritualité ne peut pas être reléguée à la seule religion, qu’elle est présente dans tous les aspects de la vie, politique, économique et social. Et lorsque nous l’aurons reconnu réellement, notre monde pourra devenir meilleur, plus épanouissant, plus juste et plus équitable.

Jeremy Lent – Merci beaucoup pour ce commentaire. Effectivement, je parle de cette vision dominante du monde qui a causé toute cette destruction. C’est fondamentalement une vision d’un monde marquée par la séparation. Tout tourne autour de la séparation. C’est comme si notre esprit était séparé de notre corps.

Moi, en tant qu’individu, je suis séparé des autres, et les humains sont séparés de la nature. Et si vous croyez véritablement dans cette séparation, à laquelle nous sommes conditionnés dans notre culture commune, il est logique de chercher à être aussi riche que possible. Egoïstement. Chacun pour soi. Je suis donc tout à fait d’accord. En fait, cette vision du monde dominante est une spécificité propre à l’Europe des temps modernes.

Toutes les autres traditions spirituelles tiennent compte de cette connexion. J’ai suggéré une définition de la spiritualité qui est centrée sur la connexion entre les choses. Donc, dans la mesure où notre attention porte sur les liens entre les choses, plutôt que sur les choses elles-mêmes, notre manière de penser change et nous devenons plus spirituels. Si nous sommes totalement dans la réalité de la vie, en faisant simplement l’expérience de cette connexion, nous accédons à cette sorte de conscience non duelle.

Judy Kretmar- Vous voulez donc dire qu’il y a de l’espoir ?

Carl Safina – Oui, il veut dire qu’il y a de l’espoir.

 

Auteur : Phyllis Creme, titulaire d’un doctorat, a enseigné à l’université. Elle est correspondante de Share International, basée à Londres. Elle était l’épouse de Benjamin Creme.
Thématiques : politique
Rubrique : Compte rendu de lecture