Partage international no 369 – mai 2019
par Graham Peebles
En décembre 2018, David Runciman, responsable de la chaire de politique à l’Université de Cambridge, a fait une proposition radicale afin de lutter contre la discrimination fondée sur l’âge dans nos démocraties : permettre aux enfants de participer aux élections à partir de 6 ans. Permettre aux enfants de voter, a-t-il dit, donnerait un « surplus d’énergie » aux démocraties. Bien que l’idée d’un vote pour les enfants de six ans semble extrême et sera sans aucun doute rejetée, il existe un argument démocratique fort en faveur de l’abaissement de l’âge en deçà de 18 ans, l’âge normal de vote dans la plupart des pays.
En réponse à la suggestion D. Runciman, le journal The Guardian a demandé quelles seraient leurs priorités en matière de politique à un groupe d’enfants âgés de 6 à 12 ans. Leurs réponses intelligentes et directes sont inspirantes et en accord avec les vues de beaucoup d’entre nous. Libérés de l’idéologie et de la politique partisane, ces enfants voient les problèmes clairement et parlent sans encombre, directement du cœur.
Thomas Atkinson a 10 ans et vit à Belfast. « L’autre jour, j’ai vu quelqu’un assis sur le trottoir. Il avait l’air d’avoir 20 ans. Pourquoi est-ce que ça arrive ? Il a besoin d’un emploi et d’une maison – et il y a tant de travail à faire. Comme, par exemple, les problèmes environnementaux. Il y a du plastique sur les plages tout autour de Bangor. On a besoin de gens pour nettoyer tout cela. » Petra Pekarik a 11 ans et vit à Londres. C’est une citoyenne hongroise : « Cela n’a pas de sens pour moi que la Grande-Bretagne mette des barrières. Je pense que c’est le contraire qui devrait se produire, et nous devrions supprimer les séparations. » Elle dit qu’à l’école, on parle beaucoup d’équité, mais dans la société Il y a des gens qui habitent dans un grand luxe et d’autres qui n’ont même pas de foyer. « Parfois, je vois des gens qui vivent dans la rue et je me demande pourquoi ils sont là. C’est important parce que nous sommes tous pareils : ces gens ne sont pas différents, ils sont comme nous, nous sommes tous des humains. » Et Tom Ashworth, qui a 9 ans et vit à Ambleside : « Le changement climatique est le grand problème sur lequel les politiciens doivent travailler… Nous ne pouvons pas laisser cela se produire et ne rien faire – il faut y mettre un terme. Nous devons cesser de faire ce qui cause les changements climatiques. C’est très important en ce moment… On doit arrêter de gaspiller la nourriture ainsi que tout le reste. » Le seul enfant de 6 ans à qui nous avons parlé, Wilfie Tudor-Wills de Londres, a dit qu’il devrait y avoir plus de maisons à Londres. Il y a beaucoup de gens dans cette ville et ils ont besoin d’endroits où vivre… il devrait y avoir moins de pollution parce que c’est mauvais pour les poumons. Et, s’il avait l’occasion de parler au Premier ministre britannique, Theresa May, il lui dirait qu’il faut « inciter plus de gens à avoir des voitures électriques parce qu’elles sont meilleures pour l’environnement. » Il aimerait aussi qu’il y ait plus de parcs.
Les autres enfants interrogés ont donné des réponses tout aussi perspicaces, mais les opinions de ces enfants, comme celles de tous les enfants de leur âge, ne sont guère entendues. Les jeunes de moins de 18 ans sont généralement considérés, à tort, comme n’ayant pas la capacité de compréhension nécessaire pour participer aux affaires courantes et se voient donc refuser le droit démocratique le plus fondamental, celui de voter à une élection, qu’elle soit locale ou nationale. Mais à 18 ans, tout change ; c’est apparemment là où l’âge adulte commence et avec lui la pleine citoyenneté. Auparavant, c’était 21 ans.
Les arguments en faveur de l’exclusion des enfants du droit de vote font écho à ceux qui ont été avancés dans le passé pour interdire d’autres groupes – les femmes et les personnes de couleur, par exemple. Ils sont généralement fondés sur l’idée que les enfants sont intellectuellement incapables de comprendre les problèmes, qu’ils sont politiquement indifférents et que, n’ayant pas de jugement propre, ils voteront simplement pour le même candidat/parti que leurs parents. Ce raisonnement a été utilisé pour justifier le refus de voter aux femmes. Même si un enfant vote de la même manière que ses parents, comme beaucoup de personnes de plus de 18 ans le font, cela n’invalide pas le principe « une personne, une voix » et ne constitue pas une raison pour lui refuser la possibilité de voter.
Dans les pays ou les villes où les jeunes de 16 ans ont été autorisés à voter, ces justifications de l’exclusion se sont révélées sans fondement. De multiples études montrent que plus les électeurs qui votent pour la première fois sont jeunes, plus leur participation est importante : le Washington Post a donné l’exemple de Takoma Park, la première ville des Etats-Unis à abaisser l’âge du vote à 16 ans (en 2013), où « les 16-17 ans ont voté deux fois plus que la population plus âgée ». Lors du référendum de 2016 sur l’indépendance de l’Ecosse, les jeunes de 16 ans ont obtenu le droit de vote ; ils ont participé activement aux débats et 75 % des jeunes ayant le droit de vote l’ont exercé, soit 20 % de plus que les 18-24 ans. L’appui de l’ensemble de la population en faveur du droit de vote des jeunes a augmenté après le référendum, passant d’un tiers à 60 %. Le droit de vote en Ecosse a depuis été abaissé à 16 ans.
Toutefois, le fait que les jeunes de 16 ans, ou toute autre personne ayant le droit de vote, en fassent usage ou non ne devrait pas être considéré comme une raison d’accorder ou de refuser ce droit. Lors de la plupart des élections générales au Royaume-Uni, par exemple, seuls 65 % en moyenne des électeurs inscrits sur les listes électorales votent effectivement, et c’est du même ordre dans d’autres démocraties occidentales.
Les jeunes soutiennent massivement les partis progressistes et rejettent le nationalisme, accueillent favorablement les gens d’autres pays et sont à l’avant-garde du mouvement environnemental et des appels à la justice sociale. A mon avis, c’est cette caractéristique qui motive les groupes conservateurs de toutes sortes à résister à l’abaissement de l’âge du droit de vote.
Pour que la démocratie représentative soit véritablement le reflet de la société, il faut faciliter et encourager la participation du plus grand nombre et du plus large éventail possible de personnes, et ce, non seulement dans la sphère politique, mais dans tous les domaines de la vie contemporaine. Dans les pays où l’âge de vote a été maintenu à 18 ans, un pourcentage considérable de la population n’a pas voix au chapitre ; en Grande-Bretagne, où la population vieillit, cela représente environ 17 millions de jeunes. Cette situation est totalement antidémocratique et doit changer.
Les préoccupations et les opinions des jeunes doivent être entendues, reconnues et prises en compte, et on doit leur accorder le droit de vote, qui est le droit démocratique le plus rudimentaire. La discussion devrait se concentrer sur le niveau auquel abaisser l’âge du droit de vote, et non sur la question de savoir s’il convient de l’abaisser. La suggestion du professeur David Runciman d’autoriser les enfants à voter dès l’âge de six ans semble en effet extrême, en particulier si elle était appliquée telle quelle en une seule étape ; l’âge le plus largement proposé est 16 ans. Un processus de changements progressifs, qui pourrait être revu, pourrait être très fructueux et les enfants eux-mêmes devraient être impliqués dans le débat.
La démocratie, c’est la participation : les enfants ne doivent pas seulement être autorisés à voter aux élections de toutes sortes, ils doivent jouer un rôle actif dans la gestion des écoles et des collèges et dans la composition des programmes scolaires. Faciliter cette participation encouragerait non seulement une plus grande responsabilité sociale chez les jeunes, mais enrichirait et renforcerait la démocratie elle-même.
