Développer une économie de cols verts

Partage international no 249mai 2009

par Mark Sommer

Arcata, Californie

En cette période de ralentissement économique où s’accumulent si vite les mauvaises nouvelles plutôt que les solutions, peu d’expressions à la mode en périphérie ont été reprises par le sommet de la pyramide que celle d’« emplois verts ».

Il y a cinq ans à peine, Van Jones, militant des droits civils d’Oakland (Californie), fortement engagé dans la défense des droits des jeunes, prit ses distances avec les actions de contestations fortes. Inspiré par l’optimisme plus patient de Julia Butterfly Hill, qui vécut plus de deux ans dans un séquoia pour éviter qu’il ne soit coupé, il commença à adopter une attitude plus positive, utilisant l’expression « emplois verts » dans le cadre d’une stratégie destinée à s’attaquer simultanément à deux défis à long terme : la pauvreté et le changement climatique. Il proposa alors d’employer des jeunes de la ville pour planter des arbres, installer de l’isolation et des panneaux solaires, nettoyer des sites de déchets toxiques et construire des réseaux de transport en commun.

Le mantra « emplois verts » a un attrait irrésistible. Il apparaît désormais dans les discours du président Obama, et a récemment franchi l’Atlantique lorsque Gordon Brown a invité le Royaume-Uni à créer des millions d’emplois verts. Les mesures américaines de relance incluent 500 millions de dollars pour la création de milliers d’emplois « cols verts », couvrant l’isolation de logements et la réhabilitation thermique d’édifices fédéraux par l’emploi de procédés éco-énergétiques. Le Royaume-Uni s’engage à créer 400 000 emplois verts au cours des huit prochaines années, à nettoyer l’environnement et à freiner la pollution. Et la Maison Blanche a annoncé la nomination de V. Jones en tant que conseiller spécial pour « les emplois verts, l’entreprise et l’innovation ».

Bien que V. Jones soit l’un de ses défenseurs les plus éloquents, l’idée de combiner la régénération de l’environnement urbain avec le réemploi et l’éradication de la pauvreté remonte à plus d’une décennie d’expériences à petites échelles, à la fois aux niveaux étatique et fédéral. Deux des programmes lancés par Chicago au début des années 1990 suivrent des objectifs similaires : Greencorps, parrainé par la ville de Chicago, fournit de l’information, du matériel et des emplois à la jeunesse du centre-ville, alors que Growing Home, une association à but non lucratif, gère un réseau de fermes communautaires entourant la ville, au service principalement d’une clientèle à faibles revenus.

Entre-temps, faute d’argent, Majora Carter, jeune artiste ayant grandi dans la misère industrielle du quartier Bronx, à New York, dut abandonner ses études d’art et retourner à ses racines. Un jour qu’elle promenait son chien, elle découvrit la toujours belle rivière Bronx, derrière ce qui servait de dépotoir à la ville de New York. Avec une vision, de la détermination et du charisme à revendre, elle fonda le Sustainable South Bronx (le Bronx Sud viable). Avec le concours d’une équipe de militants voués à la défense des minorités à faibles revenus et en persuadant quelques politiciens hésitants à monter à bord, elle créa le Hunts Point Riverside Park, le premier d’une série espérée de parcs riverains appelés le South Bronx Greenway (le corridor vert du Bronx Sud).

L’ensemble des projets pilotes permettent ce que les analystes politiques appellent « la validation du concept » d’une stratégie qui, si elle était largement appliquée, pourrait transformer non seulement les quartiers à faibles revenus mais l’ensemble de l’économie américaine. Mais atteindre une envergure et une portée susceptibles de faire une réelle différence à un niveau national ou international est une toute autre affaire.

La stratégie de Van Jones est simple : « Il faut mettre en rapport les personnes qui ont le plus besoin de travailler avec le travail qui a le plus besoin d’être accompli. » Mais sa mise en œuvre se heurte à des complications. Dans une économie en chute libre qui a mis au chômage des millions de salariés qualifiés, affirmer qu’il faut dépenser de précieux fonds destinés à l’emploi en faveur de la jeunesse non qualifiée et chroniquement sous-employée des grandes villes pourrait être très mal reçu. En outre, les personnes expérimentées sont plus à même de travailler dans le cadre du système que ceux qui en ont toujours été exclus. De plus, l’emploi vert d’une entreprise est souvent une forme d’éco-blanchiment. Une compagnie de « charbon propre » pourrait laisser penser que les emplois qu’elle génère pour le stockage souterrain du CO2 produit par le charbon rend cette source d’énergie bon marché respectueuse de l’environnement. Mais la plupart des environnementalistes considèrent que « charbon » et « propre » sont deux termes contradictoires, et affirment qu’un emploi créé dans ce secteur est plus noir que vert.

Cette voie semblant efficace contre la pauvreté et la pollution, le défi serait d’optimiser les deux objectifs dans une seule initiative politique. M. Jones compare la création d’une économie de cols verts, qui inclut les habituels laissés-pour-compte, à la mise en place, il y a quelques décennies, du réseau routier inter-étatique et de l’Internet, qui sont de ces innovations qui ont révolutionné le système établi. Mais à l’époque, elles étaient présentées non pas en tant que programmes de justice sociale et environnementale, mais plutôt en tant que stratégies de sécurité sociale, une option gagnante, même lorsque les véritables raisons et bénéfices résident largement ailleurs.

Van Jones assure avec véhémence que l’environnement, comme l’économie, concerne fondamentalement chacun de nous, et non seulement les quelques favorisés de ce monde. Si l’économie ne sert plus les pauvres comme les riches, elle ne fait qu’engendrer colère et amertume, privations et désespoir, avec leurs funestes conséquences sur la paix sociale. Et il s’agit bien là d’une véritable question de sécurité nationale.

Pour plus ample information sur Van Jones, Marjora Carter ou une économie de cols verts, voir Growing the Green Collar Economy
(www.aworldofpossibilities.org)

Auteur : Mark Sommer, auteur d’ouvrages et journaliste, est directeur du Mainstream Media Project, un projet américain qui s’efforce de faire entendre de nouvelles voies et d’apporter de nouveaux points de vue aux médias.
Thématiques : environnement, Économie
Rubrique : Point de vue ()