PRIX NOBEL ALTERNATIF 2011
Partage international no 279 – novembre 2011
Les Right Livelihood Awards ‑ souvent désignés comme le Prix Nobel alternatif ‑ ont été créés en 1980 par Jakob von Uexkull, homme politique germano-suédois et philatéliste professionnel qui vendit sa collection de timbres pour en constituer le financement initial. Le prix récompense chaque année des actions remarquables en faveur de la planète et des peuples, dans des domaines ignorés par les Prix Nobel officiels. Les quatre lauréats 2011 sont Huang Ming, Jacqueline Moudeïna, l’ONG GRAIN et Ina May Gaskin.
Un entrepreneur du solaire à l’échelle mondiale
Huang Ming a été qualifié d’entrepreneur visionnaire et activateur de changement dans le domaine de l’énergie solaire. Il est à l’origine de Solar Valley ‑ version écologique de la Silicon Valley, dans la ville de Dezhou en Chine, un modèle dans l’utilisation de l’énergie solaire comme alternative réaliste aux énergies fossiles et nucléaires. En 2005, H. Ming a joué un rôle déterminant dans la promulgation de la loi sur les énergies renouvelables, mettant ainsi son pays au premier plan dans l’effort mondial contre le changement climatique.
H. Ming a débuté comme ingénieur à l’Institut de recherche pétrolière de Dezhou. Après la naissance de sa fille, il s’est inquiété de l’environnement pollué dans lequel vivent les enfants. Il a alors fondé la Himin Solar, société réputée pour ses innovations technologiques et le faible coût de ses produits.
Sur la Solar Valley on trouve trois usines de tubes sous vide, trois usines de chauffe-eau, un complexe avec hôtel et bureaux, une université spécialisée dans le solaire, un complexe sportif et de loisirs, des parcs et des résidences.
Himin Solar produit deux millions de chauffe-eau solaires chaque année, un total de dix millions jusqu’ici. Elle fabrique aussi des tubes sous vide en verre, de l’éclairage photovoltaïque, des systèmes de production d’énergie solaire thermique à haute température, et elle travaille aussi dans l’architecture solaire. H. Ming, pédagogue passionné, veut dire au monde entier que l’énergie solaire est la solution aux besoins en énergie ; qu’il faut arrêter le nucléaire et que la Chine pourrait ne plus émettre de CO2 du tout. Son objectif est de généraliser l’énergie solaire en Chine autant pour le chauffage que pour la climatisation.
Il a déclaré : « Mon rêve est qu’un jour les énergies renouvelables prennent la première place. Je rêve qu’un jour l’industrie solaire soit aussi avancée que l’informatique, aussi largement implantée que le sont les appareils ménagers électriques ou l’automobile. »
Les droits de l’homme au Tchad
Jacqueline Moudeïna est avocate. Elle défend les victimes de l’ancien dictateur tchadien Hissène Habré, qui a dirigé le Tchad de 1982 à 1990, et s’efforce d’obtenir son extradition du Sénégal où il s’est réfugié après son renversement par Idriss Déby Itno.
Devant l’immobilisme de la justice sénégalaise, les victimes ont porté plainte en Belgique, où un juge a émis en 2005 un premier mandat d’arrêt international contre H. Habré. Après des années de manœuvres dilatoires de la part du Sénégal, la Belgique vient de lancer une seconde demande d’extradition.
En octobre 2000, Jacqueline Moudeïna a pris d’énormes risques personnels en déposant des plaintes, au nom des victimes, contre les complices de H. Habré, dont beaucoup occupent encore des responsabilités au sein de la haute administration tchadienne. En juin 2001, les forces de sécurité, commandées par Mahamat Wakayé, l’un des hommes poursuivis en justice par maître Moudeïna, lancèrent une grenade sur elle alors qu’elle participait à une manifestation pacifique. Elle fut grièvement blessée et marche toujours avec difficulté, plus de dix ans après.
Pour Jacqueline Moudeïna, la justice est la condition de la réconciliation. Elle préside aujourd’hui l’Association tchadienne pour la promotion et la défense des droits de l’homme, l’ATPDH, un exemple pour toute l’Afrique.
L’ATPDH coordonne plusieurs programmes : la création d’un système d’audit sur les prisons, qui comprend des actions d’éducation pour les prisonniers et les gardiens ; l’organisation de cercles de vigilance sur l’esclavage des enfants vendus sur les marchés pour travailler dans les champs l’éducation aux droits de l’homme ‑ grâce à un journal bimensuel, Le Rougeau, et des prospectus en français et en arabe ‑, ainsi qu’aux droits de la femme et de l’enfant : elle informe sur les recours légaux pour éviter le mariage des enfants ; et enfin la lutte pour obtenir des dédommagements de la compagnie Cameroon Oil pour les dommages engendrés par son projet de pipe-line.
Jacqueline Moudeïna a déclaré : « On continue à violer les droits de l’homme parce que les oppresseurs jouissent d’une impunité totale. La lutte que je mène contre l’impunité, et que je gagnerai par la grâce de Dieu, est la conséquence de ma décision d’être aux côtés de ceux qui souffrent et dont les cris sont ignorés par les décideurs. »
Dénoncer la confiscation des terres cultivables
GRAIN est une ONG internationale qui aide les petits paysans à récupérer le contrôle de leur approvisionnement en nourriture et à appliquer une agriculture écologique. Depuis vingt ans, GRAIN joue un rôle majeur dans le mouvement mondial d’opposition au pouvoir des grosses sociétés sur l’agriculture et sur la vie des communautés paysannes. Récemment, GRAIN a commencé à combattre l’accaparement des terres cultivables par les investisseurs étrangers. Cette pratique, le land grabbing, constitue une véritable confiscation du moyen de survie de nombre de paysans pauvres. Elle s’amplifie avec l’augmentation du prix des aliments, dans un contexte de crise mondiale.
La Banque mondiale et diverses organisations estiment que quelque 60 à 80 millions d’hectares de terre dans 60 pays ‑ principalement des pays pauvres ‑, ont été achetés ou loués récemment, à peu près l’équivalent de la moitié des terres cultivables de l’Union européenne. Les deux tiers de ces terres se trouvent en Afrique sub-saharienne.
Cette véritable ruée a des conséquences graves sur les populations locales, qui ne possèdent pas de titre de propriété et sont expulsées de leurs terres ancestrales et jetées dans la misère. En outre, les cultures intensives mises en place par les investisseurs détruisent les écosystèmes et le milieu naturel.
Le problème principal avec le land grabbing est qu’il se pratique dans la plus totale opacité. Les investisseurs négocient directement avec les autorités à l’échelon national ou local sans que les communautés locales ne soient informées. Le plus souvent, les paysans découvrent leur mauvaise fortune lorsque les tracteurs arrivent pour clôturer leurs terres. Il est tout aussi difficile pour les associations et les ONG d’obtenir des informations.
Pour contribuer à la résolution de ce problème, GRAIN a créé le site www.farmlandgrab.org. On y trouve des analyses et toute l’actualité sur le phénomène ainsi que sur les actions entreprises par la société civile pour y faire face.
Selon Henk Hobbelink, coordinateur de GRAIN : « La production industrielle d’aliments, dominée par des conglomérats, nous conduit vers la famine, la destruction de l’environnement, le bouleversement du climat et la migration de populations indigènes. Une alternative existe et elle est tout notre combat. La sécurité alimentaire implique de revoir en profondeur le système de production agricole au niveau mondial, et de remettre les paysans, les saines pratiques écologiques et les marchés locaux au premier plan de nos préoccupations. »
La sage-femme la plus célèbre au monde
Cette « sage-femme la plus célèbre au monde », c’est Ina May Gaskin, pionnière dans une profession millénaire qui avait quasiment disparu de son pays, les États-Unis.
Dans son métier, Ina May Gaskin combine la preuve scientifique et l’analyse, avec sa grande expérience personnelle de la médecine naturelle. Elle fit sa première expérience d’obstétrique en 1970, en aidant un bébé à naître dans un car de ramassage scolaire. Cette expérience l’a inspirée à étudier l’obstétrique pour donner aux Américaines la chance de pouvoir adopter la méthode de naissance de leur choix. La profession de sage-femme a été supprimée au début du XXe siècle aux Etats-Unis lorsque il est devenu clair que la médicalisation des accouchements offrait de grands avantages (financiers) aux cliniques privées qui pratiquent les césariennes, aux compagnies d’assurance et à l’industrie pharmaceutique. Grâce à sa forte motivation, Ina May Gaskin a réussi à fonder en 1971 le Farm Midwifery Center, qui est devenu célèbre pour ses pratiques et ses enseignements d’obstétrique authentique.
Le travail de Ina May Gaskin a permis à 3 000 enfants de naître de façon naturelle, dont 1 200 en sa présence. Elle a montré la voie dans l’enseignement de l’obstétrique pendant des décennies, en remettant au jour des pratiques souvent oubliées. L’une d’elles, qu’elle a reçue de sages-femmes au Guatemala, est maintenant enseignée partout dans le monde. Les vidéos de naissances qu’elle a réalisées ont aidé à promouvoir ses techniques pour prévenir les accouchements trop longs, les épisiotomies de routine et pour réussir les accouchements par le siège et la naissance des jumeaux.
Ina May Gaskin a déclaré : « Une société qui donne si peu de valeur à ses mères et au processus de la naissance subira de graves conséquences. Un bon début dans la vie peut contribuer à changer la face du monde. Cela vaut la peine d’offrir aux mères et à leurs bébés ce qu’il y a de mieux, lors de cette phase importante de la vie. »
