Partage international no 106 – juin 1997
par Jan Spence
Flo Wheatley tenait son jeune fils, Léonard, qui était en train de vomir, prêt à s’effondrer. Ils revenaient de l’hôpital où Léonard suivait un traitement quotidien pour son cancer, et ils se trouvaient à proximité d’une station de métro de New York. Il commençait à pleuvoir. Les gens allaient et venaient sans leur prêter attention. Une voix s’adressa soudain à Flo : « Vous avez besoin d’aide, Madame », et lorsqu’elle leva les yeux, elle vit un SDF vêtu d’un jean’s, de sneakers et d’une veste militaire raccourcie. Un peu craintive elle déclina son offre en disant : « Ça va aller, merci. » Mais l’homme insista : « Vous avez besoin d’aide, Madame. » Il prit sa valise et se dirigea vers la station. Flo et Léonard le suivirent et tous trois prirent le métro. Ils descendirent à la station de Flo et l’homme héla un taxi pour eux.
« Avant que le taxi ne démarre, j’ai glissé un billet de cinq dollars dans sa main, dit Flo, et je l’ai entendu dire doucement : « Ne m’abandonne pas. » Flo n’a jamais oublié ces paroles.
De « vieux patchworks »
Deux ans plus tard, en 1985, Léonard guérissait miraculeusement de son cancer, et à Hop Bottom, petit village de Pennsylvanie de 385 habitants, Flo confectionnait son premier sac de couchage, en utilisant de vieux vêtements – jeans, chemises, polos – qui n’allaient plus à ses enfants. Flo se rendit ensuite avec son mari, en voiture, à Manhattan, et offrit le sac de couchage à un homme blotti à l’entrée d’un immeuble. Cette année-là, elle confectionna huit sacs.
Bientôt, tout le voisinage fut au courant de son action et vint déposer chez elle bouts de tissus et vieux vêtements. Une église des environs invita Flo à parler de son initiative et à faire une démonstration. Elle baptisa son initiative familiale « My Brother’s Keeper Quilt Group » (groupe des patchworks protecteurs de mon frère) et les sacs de couchage de « vieux patchworks », afin que les volontaires potentiels ne pensent pas que c’était trop difficile à réaliser. Ainsi son initiative prit-elle de l’ampleur et les femmes du voisinage prirent l’habitude de se réunir pour coudre et sympathiser. La plupart des sacs furent entreposés dans le garage de Flo qui restait ouvert en permanence. En 1992, plus de 5 300 « vieux patchworks » furent distribués à des SDF de Manhattan et d’autres grandes villes.
La famille Wheatley rédigea une fiche d’instructions simples sur la manière de confectionner un vieux patchwork. Dans un premier temps, on coud ensemble des morceaux de tissu jusqu’à obtenir une pièce d’environ 2m2, puis on confectionne une seconde pièce identique. Les deux pièces sont ensuite cousues l’une contre l’autre. Puis on remplit avec de vieux rideaux, des bouts de couvertures ou du bourrage de matelas afin de matelasser les sacs. De vieilles cravates sont utilisées en guise d’anses. Tout tissu de récupération peut donc servir pour la confection des sacs et la fiche d’instructions est très demandée.
Une équipe se réunit chez Flo chaque mercredi matin pour traiter le courrier tout en partageant le petit déjeuner. Des demandes de fiches d’instructions leur parviennent de tous les Etats-Unis et même de l’étranger. Un missionnaire du Mexique a demandé les instructions afin de se confectionner un sac et apprendre à d’autres à le faire. Une autre demande émana de volontaires américains basés en Allemagne : des sacs « made in Flo » furent parachutés pour des réfugiés bosniaques.
A Mesa, en Arizona, on vient juste de terminer le 2 000e sac de couchage. A Fort Ogden, en Floride, on confectionne un sac par semaine depuis 5 ans. Flo estime que depuis 1985, plus de 100 000 sacs de couchage ont été distribués.
Eleanor Dugan et Becky Gordon, cofondatrices du groupe de San Francisco, déclarent que le piquage est pour elles une vocation. Elles ont exposé leurs ouvrages dans des manifestations régionales et ont acquis une notoriété nationale. Maintenant, c’est devenu leur principale activité.
Un groupe informel se réunit chez Eleanor et sa maison prend des allures d’entrepôts. Des hôtels ont récemment donné 200 couvre-lits et de la garniture de matelas, remplissant son salon presque jusqu’au plafond. Sa salle-à-manger est occupée par une grande table destinée à faire les coupes et par une machine-à-coudre. « Ce n’est pas la grande classe, déclare Eleanor, mais pour certains SDF ces sacs sont leur seule chance. » Elle fait des exposés et des démonstrations dans les paroisses, les écoles et les associations, ainsi qu’à la prison du Comté de San Francisco. Lors d’une récente réunion d’information, dans un centre communautaire du Bronx, Flo, qui s’attendait à voir des volontaires pour confectionner et distribuer les sacs, vit arriver des familles de sans-abri avec leurs enfants. Elles passèrent toute la journée à confectionner des sacs et repartirent avec pour s’en servir le soir même.
Pour toute demande d’information, envoyer une enveloppe pré-affranchie (ou un coupon réponse international) à : My Brother’s Keeper Quilt Group, Route 1, Box 1049, Hop Bottom, Pennsylvania 18824, USA.
Jan Spence – le sens du service
Le 29 avril au petit matin, notre amie Jan Spence s’est éteinte en paix dans les bras de son fils.
Jan se présentait elle-même comme « un soldat pour la justice ». Elle sut montrer l’aspect pratique des priorités énoncées par Maitreya, à travers une vingtaine d’articles et de nombreuses photographies publiées dans Share International. Elle avait appris la nouvelle de la présence de Maitreya en 1985, et n’avait cessé depuis de travailler pour son émergence.
Jan était une figure parmi les sans-abri de San Francisco, sachant inciter les entreprises locales à se montrer généreuses, et vivant elle-même dans la simplicité afin de pouvoir offrir ce qu’elle pouvait aux personnes dans le besoin. Sept jours sur sept, pendant sept ans, Jan distribua des sandwiches fait maison à ceux qui vivent dans les rues du centre ville. Ensuite, âgée de 67 ans, elle décida de devenir journaliste, afin de pouvoir s’exprimer au nom de ceux qui ne peuvent se faire entendre. Ses articles, dont certains ont été publiés en français dans Partage international, ont couvert de multiples aspects de la vie sociale : depuis la pauvreté rurale dans le Kentucky jusqu’aux conditions de vie des cueilleurs de fraises en Californie, en passant par les centres d’aide aux femmes au Costa Rica et les expériences cubaines en matière de justice sociale. Ses articles étaient tous issus des enquêtes qu’elle menait elle-même sur le terrain.
Son talent d’expression nous manquera, mais sa détermination sans faille à servir restera source d’inspiration.
La rédaction
[Benjamin Creme a confirmé que l'homme SDF qui est venu en aide à Flo, près de la station de métro new-yorkaise, en 1983, était le Maître Jésus. Lorsqu'elle apprit cela, Flo déclara : « Je le crois vraiment ! Le fondement de ma vie, c'est le Christ. Notre œuvre n'appartient à personne en particulier, elle s'adresse à tous. A tous ceux qui comprennent la souffrance d'autrui et savent leur tendre la main.»]
