Des physiciens adressent une lettre ouverte au président des Etats-Unis

Partage international no 214juin 2006

17 avril 2006

M. le Président,

Le New Yorker et le Washington Post ont écrit récemment que les stratèges du Pentagone et de la Maison Blanche envisageaient d’utiliser des armes nucléaires tactiques contre l’Iran. Appartenant à la profession qui créa l’arme atomique, nous vous exhortons à ne pas vous engager dans une voie qui aurait de graves conséquences pour l’Amérique et le monde entier.

Notre pétition, signée par 1 800 de nos confrères physiciens, proteste contre la nouvelle politique militaire américaine qui envisage le recours à l’arme atomique dans des cas comme celui de l’Iran aujourd’hui.

Le directeur de l’Administration nationale de sécurité nucléaire, Linton Brooks, rejoint notre point de vue lorsqu’il déclare observer un « changement radical de politique à cet égard ». En effet, depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, l’arme nucléaire était considérée comme « arme de dernier recours », utilisable uniquement si la survie même de la nation ou d’un allié en dépendait, ou vraiment en cas d’ultime nécessité militaire. Aujourd’hui, la politique militaire américaine a significativement réduit le seuil de recours potentiel à l’arme nucléaire, désormais considérée comme un outil parmi d’autres dans la panoplie de l’armée américaine, plus performant d’ailleurs pour détruire des installations souterraines trop profondes pour les armes conventionnelles. La relation au nucléaire militaire s’en voit profondément et dangereusement modifiée. Pour Joseph Rotblat, Prix Nobel de la Paix, récompensé pour ses efforts de prévention de la guerre nucléaire, « cette politique représente un danger sans commune mesure ».

Les armes nucléaires sont des armes de destruction massive incomparables. Une explosion nucléaire engendre un souffle dévastateur et libère de puissantes radiations thermiques et nucléaires ayant des effets létaux immédiats et différés sur l’homme. Alors que plus de 100 000 personnes périrent dans l’explosion d’Hiroshima, les arsenaux militaires actuels disposent d’une puissance nucléaire égale à 200 000 fois celle larguée sur cette ville.

L’utilisation préventive ou la simple menace d’utilisation préventive de l’arme atomique, à l’encontre d’un adversaire qui n’en dispose pas, revient à dire aux 182 pays non nucléarisés signataires du Traité de non-prolifération nucléaire que leur adhésion ne les garantit pas des attaques nucléaires qui seraient menées par un pays nucléarisé. Cette politique pousse à l’abandon de ce traité dont la désagrégation va aller en s’accélérant, engendrant un recul catastrophique de la sécurité pour la nation américaine et pour le monde.

Il n’existe pas de distinction claire entre les petites armes nucléaires dites « tactiques » et celles de grande ampleur, pas plus qu’entre celles qui visent des installations stratégiques et celles qui ont pour cible des armées ou des villes. Aucun recours à la bombe atomique n’a été consenti depuis soixante ans, et si les Américains l’utilisaient à nouveau, la probabilité que d’autres en fassent autant s’accroîtrait considérablement. Dans un monde où davantage de pays sont nucléarisés et où disparaîtrait le tabou lié à l’utilisation du nucléaire, un conflit local risquerait inexorablement de dégénérer en une guerre nucléaire mondiale, capable d’éradiquer notre civilisation.

La plus grande superpuissance mondiale fait preuve d’une totale irresponsabilité en envisageant que le cours naturel des événements puisse conduire à l’anéantissement de la vie sur la planète. C’est pourquoi, nous vous demandons, avec la plus ferme conviction, d’annoncer publiquement que les Etats-Unis renoncent à l’option nucléaire face à un adversaire non nucléarisé, présent ou futur. Nous incitons aussi vigoureusement le peuple américain à se faire entendre en faveur de cette position.

Salutations,

Philip Anderson, Prix Nobel de physique ; Michael Fisher, Prix Wolf de physique ; David Gross, Prix Nobel de physique ; Jorge Hirsch, professeur de physique ; Leo Kadanoff, Médaille nationale de Sciences physiques ; Joel Lebowitz, Médaille Boltzmann ; Anthony Leggett, Prix Nobel de physique ; Eugen Merzbacher, président de la Société américaine de physique en 1990 ; Douglas Osheroff, Prix Nobel de physique ; Andrew Sessler, président de la Société américaine de physique en 1998 ; George Trilling, président de la Société américaine de physique en 2001 ; Frank Wilczek, Prix Nobel de physique ; EW, Médaille Fields.

Etats-Unis
Thématiques : politique
Rubrique : Divers ()