Cinéma : Knock down the House (Cap sur le Congrès)
Partage international no 373 – septembre 2019
par Dominique Abdelnour
Le documentaire Knock down the House (Cap sur le Congrès) de Rachel Lears met en avant la force de l’engagement et de la sincérité à travers l’aventure de quatre jeunes femmes américaines ordinaires qui se mesurent à la machine politique du parti démocrate des Etats-Unis.
Le film suit ces quatre femmes progressistes qui se sont présentées aux primaires contre des membres de l’« establishment » centriste démocrate lors des élections de mi-mandat au Congrès en 2018 : Alexandria Ocasio-Cortez à New York, Amy Vilela dans le Nevada, Cori Bush dans le Missouri, et Paula Jean Swearengin en Virginie Occidentale.
Le film montre ces quatre jeunes femmes se préparant à la primaire démocrate, en contraste avec l’image habituelle des politiciens modelés par leurs consultants en communication. Le spectateur ne peut qu’être frappé par cette sincérité qui apporte le changement en touchant le cœur des gens.
En 2018, un nombre record de femmes et de gens de couleur se sont lancés dans la transformation du Congrès américain. Ils ont défié l’« establishment » et les politiciens financés par les grands donateurs dans un Congrès essentiellement composé d’hommes blancs, de millionnaires et d’avocats. Ils ont été aidés par les associations Brand New Congress (Pour un nouveau Congrès) et Justice Democrats (Démocrates pour la justice). Ces associations souhaitent redonner son pouvoir au peuple. Elles ont sélectionné les candidats parmi 10 000 postulants lors d’un appel public à candidature. « Si nous élisons des travailleurs, alors les travailleurs seront représentés au Congrès. »
Ce film démontre que des femmes courageuses et déterminées peuvent sortir de leur condition et changer la politique, que la sincérité et l’honnêteté peuvent être des arguments efficaces pour gagner des élections. Il montre des femmes ordinaires quitter leur vie habituelle et se lancer dans une aventure pour changer le pays et la vie des gens. Il s’agit de bannir l’influence corruptrice de l’argent en politique, de redonner son pouvoir au peuple. Leur langage est simple et énergique.
Cap sur le Congrès nous montre Paula Jean Swearengin se présenter au Sénat en Virginie Occidentale contre le sénateur Joe Manchin qui a gagné des millions grâce à ses investissements dans l’industrie du charbon. Paula Jean est la fille d’un mineur. Au volant de sa voiture dans Coal City (Charbon ville), elle pointe du doigt les maisons dont certains habitants sont morts du cancer et dénonce les politiciens égocentriques qui servent les barons de l’industrie charbonnière au lieu de s’occuper de leur communauté. « Si un autre pays venait ici, rasait nos montagnes, empoisonnait notre eau, nous lui ferions la guerre. Mais nous laissons faire l’industrie. […] Aucun Américain ne devrait avoir à mendier un verre d’eau potable. […] Il est temps que des personnes ordinaires fassent des choses extraordinaires. »
Cori Bush s’est présentée au Congrès dans le premier district du Missouri. Elle est infirmière, pasteur et mère de deux adolescents. Elle a commencé à militer en apportant des soins de santé lors des manifestations de Ferguson, après que la police ait tué Michael Brown, un adolescent noir désarmé. Dans une scène, Cori sort de sa maison en portant du linge. Nous parcourons la ville en voiture avec elle, des enfants jouent au milieu des usines désaffectées. Le comté est représenté depuis 1969 par William Clay et son fils. Personne n’avait eu le courage de se présenter contre eux.
Amy Vilela s’est présentée au Congrès dans le quatrième district du Nevada. Deux années avant qu’elle ne prenne cette décision, sa fille de 22 ans, Shalynne, avait développé des symptômes de caillots sanguins. Ne pouvant effectuer des analyses médicales faute de couverture maladie, elle est décédée peu après, d’une embolie pulmonaire. « Cela arrive à 30 000 familles chaque année. Elles perdent des êtres chers par défaut d’assurance maladie et parce que les PDG ne pensent qu’à maximiser les profits de leurs actionnaires. »
Amy a quitté son travail, vendu sa maison, emprunté de l’argent et s’est présentée contre le représentant au Congrès Steven Horsford, anciennement appointé par une entreprise de lobbying. Refusant l’argent des entreprises, elle soutient le droit des femmes et l’assurance maladie pour tous.
Cent doivent essayer
Alexandria Ocasio-Cortez (AOC) s’est présentée dans le Bronx à New York. Nous la voyons remplir un grand seau de glace dans un restaurant, et servant au bar tout en parlant. Nous la voyons prospecter dans la rue et faisant du porte à porte. « La question fondamentale est : « Pourquoi vous ? » – Parce que personne ne le fait. »
Les paroles d’AOC sont toujours claires et fortes. « Nous nous présentons pour organiser, nous nous présentons pour redéfinir le paysage politique de la ville de New York. Nous ne nous présentons pas pour faire une déclaration, nous nous présentons pour gagner. […] Les Américains demandent juste que les politiciens soient assez courageux pour les aider à s’en sortir. »
Elle explique pourquoi elle s’efforce d’obtenir 10 000 signatures alors que seulement 1 250 sont nécessaires. L’équipe de campagne de son opposant aurait exploité la moindre différence dans les signatures pour ne pas les comptabiliser, ce qui aurait invalidé le scrutin.
Le film montre comment grâce à un démarchage soutenu et un fort soutien de la communauté, une jeune femme de la classe populaire du Bronx a pu affronter l’un des démocrates les plus puissants de Washington.
Le programme inscrit dans son dépliant est très clair : mettre fin à la guerre contre la drogue, 100 % d’énergies renouvelables, gratuité des universités d’Etat, assurance maladie pour tous, suppression de l’argent des entreprises en politique, un salaire horaire minimum de 15 dollars.
AOC explique : « Les femmes comme moi ne sont pas censées se présenter au Congrès, mais l’argent roi représente peu de monde et le peuple est de notre côté. »
Son adversaire l’a sous-estimée vu son milieu social et son inexpérience en politique, et il n’a pas compris l’aspiration des habitants du Bronx.
Dans une des dernières scènes du film, on entend les cris d’excitation qui emplissent la salle de ses supporters lors de sa victoire aux primaires. Comme le Bronx est démocrate à 85 %, le gagnant est certain de remporter le siège au Congrès.
Au final, AOC est la seule des quatre candidates à être élue. « C’est juste la réalité. Pour qu’un de nous soit élu, 100 doivent essayer. » Même si ces femmes n’ont pas toutes gagné l’élection, leur engagement les a aidées à mettre en avant leurs idées dans le débat politique et a apporté de l’espoir à beaucoup.
Le film souligne qu’avec le soutien de la population, des personnes de la classe populaire peuvent se présenter aux élections et doivent le faire pour mettre les problèmes de la classe populaire dans l’agenda politique ; même si c’est difficile, des non-professionnels de la politique peuvent. Un message honnête peut être plus efficace que les réponses évasives et policées des politiciens classiques.
En 2018, les femmes ont mené la victoire des démocrates au Congrès : 528 femmes se sont présentées, 42 ont rejoint les rangs du Congrès ; elles ont gagné plus de 60 % des sièges remportés par les démocrates. Certains ont qualifié cette victoire d’« année de la femme ». Il y a maintenant 102 femmes au Congrès, le plus grand nombre de toute l’histoire des Etats-Unis.
