Partage international no 124 – décembre 1998
par Ana Swierstra Bie
Il y a maintenant onze ans, Arne Skarpsno, un retraité, se rendit compte que durant la période de fermeture estivale de certaines institutions, beaucoup de toxicomanes, prostituées, alcooliques et autres personnes sans domicile se retrouvaient affamés, errant dans les rues d’Oslo. Il se sentit poussé à agir et tandis que d’autres personnes partaient en vacances. Arne et son épouse Gerd chargèrent leur table de camping et de nombreux sandwichs faits maison dans leur voiture et se rendirent à un endroit souvent fréquenté par des toxicomanes. Ils y installèrent leur table et offrirent du pain et des boissons aux sans-abri. Arne était tellement pris par son besoin d’action qu’il n’eut pas la moindre appréhension. Après une phase initiale de scepticisme, les « enfants des rues » se rendirent compte qu’il y avait là quelqu’un qui désirait sincèrement leur venir en aide sans rien demander en retour.
Durant cet été, ils préparèrent quelque 4 000 sandwichs, et lorsque les institutions ouvrirent à nouveau leurs portes, Arne et Gerd voulurent continuer leur action : les drogués, les prostituées, les criminels, les sans-abri et les alcooliques étaient devenus « leurs enfants », quel que fût leur âge.
Le couple consacra tout son temps et ses revenus à cette tâche. Arne était dans la rue, cherchant à établir une relation de confiance et à se faire des amis. Il donnait son numéro de téléphone à tous les enfants des rues, qui pouvaient le contacter à tout moment. Gerd restait à la maison, répondant au téléphone et préparant les sandwichs. Arne découvrit de nouveaux moyens de faire face aux besoins qu’il rencontrait. Il prit contact avec des entreprises du secteur alimentaire afin d’obtenir des dons en nature.
« Je me vois encore la première fois au téléphone en train de quémander » se rappelle-t-il. Certains n’avaient rien à donner mais d’autres se montrèrent généreux. Leur maison se remplit de boîtes de conserve et de vêtements. Tout était mis dans des sacs et distribué à ceux qui étaient dans le besoin. Le besoin de chaleur humaine et de soins de santé était tout aussi important que la nourriture et les vêtements. Arne et Gerd écoutaient et réconfortaient. Ils étaient disponibles au téléphone 24 heures sur 24. Personne ne tombait jamais sur le répondeur. Leur maison était toujours ouverte ; si quelqu’un au bout du rouleau les appelait, Arne prenait la voiture et allait le chercher. Ils ne savent combien de vies ils sauvèrent en accueillant ces personnes chez eux et en leur offrant un repas, une douche, des vêtements propres et le sofa qui leur permettait d’attendre la fin des effets de la drogue.
se rappelle-t-il. Certains n’avaient rien à donner mais d’autres se montrèrent généreux. Leur maison se remplit de boîtes de conserve et de vêtements. Tout était mis dans des sacs et distribué à ceux qui étaient dans le besoin. Le besoin de chaleur humaine et de soins de santé était tout aussi important que la nourriture et les vêtements. Arne et Gerd écoutaient et réconfortaient. Ils étaient disponibles au téléphone 24 heures sur 24. Personne ne tombait jamais sur le répondeur. Leur maison était toujours ouverte ; si quelqu’un au bout du rouleau les appelait, Arne prenait la voiture et allait le chercher. Ils ne savent combien de vies ils sauvèrent en accueillant ces personnes chez eux et en leur offrant un repas, une douche, des vêtements propres et le sofa qui leur permettait d’attendre la fin des effets de la drogue.
Les enfants d’Arne
Beaucoup séjournèrent chez eux durant de longues périodes. « Ce sont des gens qui volent et qui mentent. Pourtant, je les ai vus sous un jour complètement différent. Il y a tellement de beauté en eux ; mais ils ne la voient pas eux-mêmes. »
Arne et Gerd ont aussi organisé des fêtes de Noël pour les « enfants ». Une année, lorsqu’on lui demanda où il comptait les organiser la prochaine fois, il répondit, à sa propre surprise : « A l’hôtel de ville. » L’idée lui paraissait séduisante et après quelques déboires, il rencontra la personne adéquate, à qui l’idée plût beaucoup. Quand Noël arriva, les portes de l’hôtel de ville d’Oslo s’ouvrirent pour les sans-abri ; les tables étaient couvertes de soie damassée et d’argent, comme lors des réceptions royales. « La première année, certaines personnes voyaient d’un mauvais œil l’hôtel de ville rempli de drogués mais maintenant elles en sont très fières. » Et la célébration annuelle de Noël est devenue une tradition bien établie.
Des inégalités choquantes
Lui-même originaire d’une famille modeste, et ayant consacré de nombreuses années de sa vie à travailler pour les riches, Arne a fréquenté les classe sociales les plus extrêmes. Les inégalités entre riches et pauvres le choquent toujours : « L’injustice, la cupidité, la spoliation des pauvres par les riches, tout cela me met en colère. Les gens sont tellement préoccupés d’eux-mêmes ; la seule chose qui les intéresse est d’acquérir ce qui se fait de mieux ; tout cela n’est que prétention et vanité. »
Arne admire Jésus mais il trouve la plupart des chrétiens passablement hypocrites. Il affirme : « Jésus a dit : « Tout ce que vous faites au plus petit d’entre les miens, c’est à moi que vous le faites », mais beaucoup de prêtres et de chrétiens ne se préoccupent que de sauver les âmes. Je suis pour eux comme une épine enfoncée dans leur chair car je mets en pratique ce qu’ils devraient faire. La dernière chose qui me viendrait à l’esprit, c’est de rebattre les oreilles des gens de discours sur Jésus ; je ne cherche à convertir personne et je n’ai pas l’ambition de tirer qui que ce soit de l’emprise de la drogue. Ces enfants viennent de tous les milieux. Ce sont des jeunes qui ont connu des difficultés au départ. Certains d’entre eux n’ont jamais eu de chance. Nous leur donnons ce qu’ils n’ont jamais eu : de l’amour. »
« Certaines personnes s’irritent de mon attitude. Pourquoi ne les laissez-vous pas mourir, me dit-on ? Nous aurions ainsi un problème de moins. » Mais pour Arne, ces garçons et ces filles sont ses joyaux.
« Mon espoir est de rendre leur vie plus facile tant qu’ils sont toujours en vie. Ils savent que je le fais pour rien, parce que je les aime. Ils savent aussi que je peux les comprendre car, dans ma jeunesse, j’ai abusé de l’alcool et de la drogue. On ne peut pas duper ces gens, et ils n’essayent pas de me tromper non plus. Lorsque je suis à la recherche du véritable amour, je le trouve dans les rues, pas dans les églises. »
Maintenant, les sandwichs et les boissons sont distribués dans des camions et Arne Skarpsno, qu’on appelle aussi « le père des enfants des rues » est maintenant connu de tous les Norvégiens. L’aide qu’il a distribué est d’un montant d’environ 20 à 30 millions de francs. La portée et l’efficacité de son système de distribution sont impressionnantes. Arne fait appel aux médias pour promouvoir la cause qui lui tient à cœur. Il a de bonnes relations avec les hommes politiques et avec les dirigeants de grandes entreprises. « Les médias font connaître les besoins, les hommes d’affaires y répondent par des dons et moi je ne suis que le coursier. » Ainsi lorsqu’il apprit que les surplus de produits alimentaires étaient jetés à la décharge, il avertit les journaux qui y firent un large écho. Très rapidement, les mises à la décharge stoppèrent et Arne put alors procéder à la redistribution des surplus.
Trente à 40 sociétés participent régulièrement à des donations de nourriture et d’autres biens. La municipalité a fourni un large entrepôt de stockage tandis que des amis et des volontaires participent à l’empaquetage et à la distribution de nourriture et de vêtements. Une marque de véhicules sponsorise sa camionnette, les gens font des dons en vêtements et en argent et un magasin de chaussures équipe les enfants des rues.
Arne fournit régulièrement de la nourriture à 18 foyers regroupant chacun de 40 à 60 personnes ainsi que des abris de fortune pour les mères et les enfants. Il soutient aussi des centres d’évangélisation, des prisons, des abris de nuit pour les prostituées ainsi que différentes institutions. Les surplus de nourriture sont donnés à des jardins d’enfants et même les chevaux des environs ont leur part de pain.
Arne et Gerd travaillent bénévolement : « Un père ne doit pas recevoir de l’argent pour l’aide qu’il donne à ses enfants » dit-il. « Nous sommes comme des parents, rien ne se perd en frais généraux. L’amour que je récolte dans la rue constitue mon salaire. »
Au fil des ans, la vie dans les rues est devenue de plus en plus violente et ils ont assisté à de nombreuses funérailles, souvent celles de jeunes, décédés suite à une overdose. Gerd est souffrante et elle ne peut plus assumer son travail ; il y a quelques années, Arne s’effondra d’épuisement mais il se sent toujours poussé à l’action. « Parfois, lorsque je me sens fatigué, je me dis qu’il serait si facile de rester simplement à la maison avec un café à regarder la télévision. Mais je sais qu’il y a toujours plus de travail à abattre, et lorsque je rentre tard le soir à la maison, je ne voudrais pour rien au monde renoncer au bonheur que je ressens. C’est réellement une grande chance que de pouvoir accomplir ce travail. »
