Partage international no 371 – juillet 2019
par Elisa Graf
On a découvert une manière plus efficace d’effectuer la détection précoce du cancer du sein, grâce à des femmes aveugles, expertes dans l’examen des seins.
Un matin en prenant sa douche, le gynécologue allemand Frank Hoffmann eut cette idée : des femmes aveugles pourraient-elles remplir beaucoup mieux que lui cette tâche ? En 2015, dans un reportage de BBC News, il a déclaré : « Trois minutes, c’est le peu de temps dont je dispose pour l’examen clinique des seins dans mon cabinet. Ce n’est pas assez pour trouver de petits nodules dans le tissu mammaire, ce qui est crucial pour dépister plus tôt le cancer du sein. »
Selon l’Organisation mondiale de la santé, le cancer du sein est le cancer le plus fréquent chez les femmes dans le monde, avec plus de deux millions de nouveaux cas chaque année. En 2018, il a coûté la vie à 627 000 femmes. La détection précoce des tumeurs est jugée cruciale, car le traitement est beaucoup plus efficace et le taux de survie plus élevé lorsque le cancer est diagnostiqué avant qu’il ne se propage à tout l’organisme.
F. Hoffmann a supposé que les aveugles habitués à lire le braille, ont le sens du toucher très développé. Ainsi, les femmes aveugles ou malvoyantes seraient mieux qualifiées que quiconque pour effectuer les examens des seins sur les patientes. Par le biais de l’auto-examen, il explique que ces femmes parviennent généralement à détecter des tumeurs de 2 cm et plus. « Les médecins trouvent généralement des tumeurs d’un à deux cm, alors que les examinatrices aveugles trouvent des nodules de 6 à 8 mm. Cela fait une vraie différence. C’est le temps qu’il faut à une tumeur pour répandre ses cellules dans le corps », affirma-t-il.
F. Hoffman a fondé Discovering Hands (Des mains qui détectent) en 2006 pour former des femmes malvoyantes ou aveugles à devenir « examinatrices médicales tactiles » (MTE). Grâce à un cursus de neuf mois dans des centres de formation professionnelle indépendants en Allemagne, les stagiaires apprennent les notions fondamentales sur la biologie du cancer, la façon d’interagir avec les patientes et de pratiquer des examens. L’initiative est financée par des subventions, des contributions de cliniques affiliées et des fonds provenant de la formation des aveugles. Et ça fonctionne : une étude de validation de ce concept inédit réalisée à la clinique des femmes de l’Université d’Essen, en Allemagne, a montré que les MTE formées par F. Hoffman détectent près d’un tiers de nodules de plus que les gynécologues ordinaires. En outre, les MTE passent en moyenne 30 à 45 minutes avec chaque patiente, ce qui est inconcevable pour un médecin, et qui permet un contact plus individuel et des examens plus longs et plus personnels.
Lors de la conception des formations des MTE, F. Hoffman a mis au point un système d’orientation normalisé et novateur pour les examinatrices, basé sur des bandes en braille. Cinq bandes adhésives sont placées autour de la poitrine et, grâce au braille et à la couleur, permettent de déceler toute anomalie à l’aide de coordonnées en deux dimensions. Cela permet aux MTE de travailler de manière autonome. Ce système de cartographie a par la suite été adopté par d’autres gynécologues pour leurs propres consultations.
En 2018, plus de 35 cabinets gynécologiques et hôpitaux en Allemagne employaient plus de 40 MTE formées par Discovering Hands, et plus de 12 000 examens des seins ont été effectués. Le programme s’est également étendu à l’Autriche et comporte actuellement des projets pilotes en Inde, en Colombie et au Mexique. En outre, les services de santé d’autres pays d’Europe, dont l’Irlande, la France, le Danemark et le Royaume-Uni, ont manifesté leur intérêt à lancer un système équivalent.
La mise au point de cette méthode d’examen des seins, efficace et peu coûteuse, a permis de créer un tout nouveau parcours professionnel pour les femmes malvoyantes. L’Union européenne des aveugles estime que le taux de chômage moyen des aveugles et des malvoyants en âge de travailler est supérieur à 75 %, affectant davantage les femmes que les hommes. On prévoit d’étendre le programme à un plus grand nombre de régions rurales dans le monde, où l’accès au dépistage par mammographie est moins disponible, ce qui pourrait créer plus d’emplois pour les femmes qui sont par ailleurs victimes de discrimination en raison de leur cécité.
A Delhi, l’association nationale Blind India pour les femmes aveugles s’associe à Discovering Hands pour former 21 femmes aveugles au MTE et propose d’en faire bénéficier 45 000 femmes sur une période de trois ans. Le programme, soutenu par Bayer, devrait être étendu à d’autres villes de l’Inde.
Le Dr Luis Alberto Olave, chirurgien qui coordonne un projet en Colombie, affirme dans le journal The Guardian : « Elles [les MTE] ont ce don dans les doigts. Si elles reçoivent cette formation, leur handicap peut devenir un talent, une force, et peut être utilisé pour aider d’autres personnes. »
Leidy Garcia, 27 ans, l’une des trois MTE formées qui exerce depuis deux ans dans les cliniques de Cali, en Colombie, a déjà examiné plus de 2 500 patientes. Elle a perdu la vue il y a seulement huit ans, des suites d’une thrombose cérébrale. Bien que perdre la vue ait été traumatisant pour elle, elle explique au Guardian que ce travail la valorise : « Cet emploi me donne une grande confiance en moi. Maintenant, je me sens libre, indépendante et utile. J’apporte ma pierre à la communauté. »
Auteur : Elisa Graf, collaboratrice de Share International. Elle vit à Steyerberg (Allemagne).
Sources : discovering-hands.de ; cancerworld.net ; theguardian.com ; ashoka.org ; dnaindia.com
Thématiques : Sciences et santé, femmes
Rubrique : Divers ()
