Des croyances largement erronées

Partage international no 383juillet 2020

par Graeme Maxton

Afin de bousculer les préconceptions, l’économiste et écrivain Graeme Maxton a compilé une liste d’idées qui interroge le statu quo et nos réactions habituelles. Nos pensées et nos préjugés participent de notre apathie et de notre sentiment d’impuissance face à l’influence des idées dominantes, lesquelles peuvent nous paraître frappées du sceau de l’évidence. On trouvera ci-dessous une petite sélection, parmi une liste bien plus conséquente, de ce que Graeme Maxton considère comme des « conceptions fausses » qui entravent notre capacité à agir pour changer le système et transformer nos vies (voir le numéro de juin 2020 de Partage international pour un panorama plus complet de sa pensée stimulante).

Dix croyances très répandues qui sont largement erronées

  1. La croissance économique est toujours bonne

La croissance économique n’est pas toujours bonne. Si la croissance découle d’une augmentation de la production de voitures, d’ordinateurs portables et de télévisions à écran plat, alors il s’agit probablement d’une bonne chose. Mais si elle s’explique par une hausse de la production d’armes, par la nécessité de la décontamination après un accident nucléaire, ou par la construction de prisons, alors elle n’est certainement pas si bénéfique. Tout ce qui contribue à la croissance économique n’est pas nécessairement la marque d’un véritable progrès. Dans les prochaines années, cela deviendra encore plus manifeste, à mesure qu’augmenteront les dépenses liées au changement climatique. Des digues maritimes devront être érigées afin de protéger les populations de la hausse du niveau des mers ; les fermiers auront besoin d’être aidés face aux inondations et aux sécheresses plus nombreuses, tandis que des villes dévastées par des incendies de forêt devront être déplacées ailleurs. Tout cela contribuera à la croissance du PIB ; mais rien de cela ne sera positif.

  1. La croissance économique crée des emplois

La croissance économique ne crée pas toujours des emplois. Au cours des vingt-cinq dernières années, de 1990 à 2015, le quelque milliard de personnes vivant dans les pays riches a vécu la croissance économique la plus rapide de l’histoire de l’humanité. Ces économies ont crû de près de 150 %. Pourtant, le chômage a en réalité augmenté, en dépit d’une population quasi stable. « Oui, mais c’est à cause de la crise de 2008 ! », me direz-vous. Mais le chômage dans les pays riches était déjà plus élevé en 2008 qu’en 1990. La croissance économique provient principalement d’une augmentation de la productivité, qui elle-même s’explique souvent par des entreprises qui remplacent les travailleurs par des machines. Dans ce cas, la croissance résulte de la destruction d’emplois, et non de leur création.

  1. La croissance économique réduit la pauvreté

Un milliard de personnes qui vivaient avec moins d’un dollar par jour sont passées au-dessus de ce seuil depuis 1980. Hourra ! Cela ne signifie pas pour autant que la pauvreté a été éradiquée. La plupart de ces personnes restent très pauvres. Elles le sont simplement un peu moins qu’auparavant. La pauvreté représente toujours un gigantesque problème mondial. Malgré quarante années de développement économique spectaculaire, 90 % de la population mondiale vit avec moins de 10 dollars par jour. Encore aujourd’hui, plus d’un milliard de personnes vivent avec l’équivalent d’un dollar de 1980 par jour, et la Covid-19 rend leur situation encore plus difficile. Mettre fin à la pauvreté nécessite un changement radical de paradigme économique.

  1. La croissance économique réduit les inégalités

La croissance économique ne réduit pas les inégalités. Après deux cents ans de développement économique, l’écart entre riches et pauvres est supérieur à ce qu’il était en 1820. Au sein des pays riches, les inégalités sont plus grandes qu’en 1914, et l’écart entre pays riches et pauvres est aujourd’hui trois fois supérieur à ce qu’il était en 1820. Le « ruissellement », c’est-à-dire l’idée que la fortune des riches retombe en partie dans les poches des pauvres, est un mythe. Seuls les riches s’enrichissent. Si nos sociétés veulent vraiment réduire l’écart entre riches et pauvres, elles doivent opérer une transformation radicale de leur logiciel économique.

  1. Les limites écologiques, si tant est qu’elles existent, sont loin d’être atteintes

Les lois mathématiques ne relèvent normalement pas de l’opinion personnelle. Pourtant, un étudiant m’a récemment déclaré qu’il ne « croyait » pas en la fonction exponentielle. Je n’ai pas osé lui demander s’il « croyait » aux pourcentages. Il est vrai qu’il peut être difficile de comprendre les conséquences de long terme d’un phénomène qui double en permanence de taille (et peut-être d’y croire). Si le nombre de personnes infectées par un virus remplit un hôpital en un mois, et si les infections doublent chaque mois, il n’est pas aisé d’admettre que dans trois mois, sept hôpitaux supplémentaires seront nécessaires. Le changement se produit parfois tellement rapidement qu’il nous submerge. C’est exactement ce qui va arriver avec le changement climatique. Ce qui semble aujourd’hui être un problème gérable deviendra totalement hors de contrôle dès le début des années 2030 si nous ne changeons rien.

  1. Il y aura toujours des pauvres, même dans les pays riches

Devons-nous nous résigner à vivre avec la pauvreté, même au sein des pays riches ? Des centaines de millions de personnes dans les pays riches se trouvent aujourd’hui en situation de pauvreté, et leur nombre croît. Afin de résoudre ce problème, l’orthodoxie économique recommande aux gouvernements de stimuler la production (le PIB) et de mettre les gens au travail ; la main invisible d’Adam Smith fera le reste. Pourtant, la pauvreté au sein des pays riches n’est pas due à une production insuffisante. Il s’agit d’un problème de répartition. Si on divise le PIB des pays riches par leur population, on constate qu’il y a bien assez de travail, de patrimoine et de revenus pour tout le monde. Si nous le décidions, nous pourrions tous travailler seulement trois jours par semaine, tout en vivant confortablement. (Eliminer la pauvreté dans les pays pauvres appelle une autre solution.)

  1. La compétition est bonne

Oui, la compétition est bonne. Tout comme la coopération. Nous avons besoin des deux. Mais si nous voulons promouvoir la compétition dans le monde des affaires, il faut nous assurer qu’elle soit réelle, et pas illusoire. Parmi les secteurs économiques les plus importants, nombreux sont ceux à être aujourd’hui dominés par un petit nombre de très grandes entreprises. Pour nous donner une illusion de compétition, celles-ci vendent des biens et des services sous de nombreuses marques différentes. Elles emploient également des lobbyistes et des entreprises de relations publiques afin d’influencer les réglementations et de promouvoir l’auto-régulation. Il en résulte un monde où les entreprises, et non pas les peuples, décident de plus en plus souvent de ce qui est bon pour la société. Les sociétés devraient être gérées dans l’intérêt des peuples, et non des grandes entreprises.

  1. Le libre échange est bon

Le libre échange est censé relever de l’intérêt mutuel. Tel endroit commerce avec tel autre, et les deux y gagnent. Mais le libre échange peut également rendre plus difficile le développement des pays pauvres. Ces derniers ne peuvent pas être compétitifs dans les industries de pointe puisqu’ils ne disposent pas des capacités, des compétences et des technologies requises. Et ils ne peuvent pas se développer, car le libre échange conduit à ce que leurs marchés soient inondés d’importations en provenance des pays riches. Avec le libre échange, les pays pauvres se retrouvent piégés. Ils peuvent seulement vendre des matières premières et de la main-d’œuvre bon marché. Mais alors, comment la Chine, le Japon et la Corée du Sud ont-ils construit leurs industries de pointe ? La réponse est simple : ils ont mis en place des barrières commerciales et protégé leurs champions nationaux jusqu’à ce que ceux-ci soient prêts à rentrer dans la compétition. Toutes les idées économiques ne sont pas bonnes pour tout le monde.

  1. Les efforts militaires doivent se concentrer sur le terrorisme

La plus grande menace pour la vie humaine ne vient ni des guerres conventionnelles, ni du terrorisme, mais de la nature. Au cours des décennies à venir, les virus et le changement climatique vont tuer beaucoup plus de personnes que les conflits. Certains endroits deviendront trop chauds, humides ou secs pour que les populations puissent y vivre, engendrant de nouvelles migrations. Les rendements agricoles décroissants et les pénuries d’eau conduiront à une hausse de la malnutrition. La magnitude et la fréquence des incendies de forêt va augmenter. Un monde plus chaud apportera également plus de maladies véhiculées par les insectes, tout comme des virus et des infections bactériennes. Les politiques de défense doivent être repensées, et les budgets réalloués là où ils seront nécessaires.

  1. Le secteur privé peut stopper le changement climatique

Le secteur privé ne peut pas stopper le changement climatique. Personne ne le peut. Tout ce que les sociétés peuvent maintenant faire est d’empêcher qu’il ne devienne incontrôlable. Cela demande des changements sociaux et économiques bien au-delà de tout ce que le secteur privé pourra jamais réaliser. Les émissions de gaz à effet de serre doivent diminuer de plus de 70 % d’ici 2030, pour tomber à zéro d’ici 2040. Le secteur énergétique traditionnel doit être démantelé, et la plupart des avions, bateaux, camions et voitures doivent être remisés. La seule façon pour l’humanité d’empêcher un emballement climatique consiste en une intervention étatique coordonnée au niveau mondial, et une restructuration radicale du système économique. L’heure n’est plus aux demi-mesures. Pensez différemment !
www.graememaxton.com

Auteur : Graeme Maxton, économiste  et  auteur,  donne  des conférences sur le changement climatique et l’énergie.
Thématiques : Économie
Rubrique : Divers ()