De l’urgence à l’émergence

Partage international no 382juin 2020

par David Korten

La crise du Covid-19 a démontré l’incapacité de nos sociétés à répondre aux besoins de milliards de personnes. En même temps, elle révèle une vérité fondamentale concernant la nature humaine : certains d’entre nous n’hésitent pas à exploiter la souffrance des autres pour en tirer un gain personnel. Il est toutefois rassurant de constater que de telles personnes sont très peu nombreuses. La plupart des gens, à tous les niveaux de la société, manifestent au contraire leur volonté, et même leur désir ardent, de coopérer, de partager, et de se sacrifier pour le bien-être de tous.

Photo : Molly Adams, CC BY 2.0, via flickr
Aux Etats-Unis, nous avons manifestement besoin d’un système de santé accessible à tous, indépendamment du niveau de revenu et du statut.

La pandémie a mis en lumière des vulnérabilités extrêmes dans l’économie de marché mondialisée, en particulier les longues chaînes d’approvisionnement ultraspécialisées, les firmes monopolistiques à l’abri des forces du marché, les technologies privatisées, et la compétition féroce qui se déploie sans considération quant à son impact sur les peuples et sur la Terre.

Il s’agit d’une opportunité sans précédent pour repenser la façon dont nos croyances, nos valeurs et nos institutions modèlent nos relations. Nous avons le choix entre créer un monde qui fonctionne pour tous, ou affronter un futur qui ne fonctionne plus pour personne.

Les discussions actuellement menées dans de nombreuses enceintes locales, nationales et mondiales suggèrent une ouverture très significative de ce qu’on appelle la « fenêtre d’Overton », c’est-à-dire l’éventail des politiques publiques que la majorité de la population est disposée à envisager à un instant donné.

Alors que se manifeste un désir quasi universel de sortir rapidement de la situation d’urgence liée au Covid, l’horizon des possibles après la pandémie s’élargit. Nombreux sont ceux qui ne souhaitent pas un simple retour à l’état antérieur. Aux Etats-Unis, par exemple, nous avons manifestement besoin :

– d’un système de santé accessible à tous, indépendamment du niveau de revenu et du statut ;

– d’une rémunération juste et de la sécurité de l’emploi pour ceux qui effectuent les tâches les plus essentielles, qui sont souvent les moins bien payées ;

– de l’assurance qu’en cas de perte d’emploi, on ne se retrouve pas démuni.

A un niveau plus fondamental, cette situation exceptionnelle nous rappelle que nous faisons face à une autre urgence : le changement climatique. La combinaison de ces deux crises nous aide à prendre conscience des profondes implications de cette vérité : nous sommes des êtres vivants, engendrés et nourris par une Terre elle-même vivante. Notre bien-être dépend lui-même du bien-être de la Terre. La vie est l’objectif, la communauté est essentielle, et l’argent n’est qu’un instrument.

Afin d’éviter une catastrophe climatique, nous devons saisir cette opportunité pour construire une économie :

– qui subvient à nos besoins élémentaires, et dans le même temps qui assure la santé de la communauté humaine et des écosystèmes terrestres ;

– qui nous prépare à répondre rapidement aux crises majeures qui, vraisemblablement, surviendront bien plus fréquemment.

De cette perspective découlent plusieurs impératifs. Il nous faut notamment :

– opérer un transfert de pouvoir des entreprises à but lucratif vers des communautés auto-organisées, autosuffisantes, au service de la vie ;

– parvenir à une répartition équitable du pouvoir et des ressources entre ces communautés, et au sein de celles-ci ;

– limiter notre usage des ressources aux activités (telles que le recyclage et l’agriculture régénératrice) qui augmentent le bien-être des populations et de la nature, tout en éliminant celles (comme la guerre et la spéculation financière) qui engendrent une consommation massive de ressources sans effet bénéfique.

L’élargissement de la « fenêtre d’Overton » nous permet d’envisager des possibilités radicalement nouvelles :

  1. Nous pourrions mieux prendre conscience des bénéfices sociaux associés aux circuits commerciaux courts. Je pense en particulier aux magasins appartenant à des membres de la communauté, lesquels payent leurs impôts locaux et cherchent simplement à gagner leur vie décemment, en étant au service de leurs voisins. Ce modèle est à l’opposé de celui de ces grandes chaînes impersonnelles, comme Amazon ou Walmart, dont le seul objectif est de maximiser les revenus monétaires tirés de nos communautés, en rendant le moins possible en contrepartie.
  2. Pour ceux d’entre nous qui ont la possibilité de travailler depuis leur domicile et de se réunir à distance par internet, cette nouvelle façon de faire pourrait devenir la norme, tant les bénéfices en sont nombreux. Cela permet de réduire le temps passé dans les embouteillages quotidiens ou dans les moyens de transports surchargés. Ce changement dans nos comportements pourrait ouvrir la voie à une réduction drastique du besoin en voitures et avions, et donc de la pollution que leur construction et leur fonctionnement engendre, tout en nous permettant de disposer de plus de temps en compagnie de notre famille et de nos proches. Il s’agit d’un gain pour la santé des personnes, des familles, des communautés, et de la Terre.

Ces changements risquent-ils de détruire des emplois ? En réalité, il y a de nombreuses tâches à accomplir. Voici quelques-uns des besoins qui deviendront encore plus pressants dans le monde post-Covid :

– effectuer la transition énergétique vers l’éolien et le solaire ;

– cultiver localement une nourriture de qualité, en utilisant des techniques qui permettent la restauration des sols ;

– éliminer les déchets en recyclant massivement ;

– garantir à tous un accès à l’internet haut-débit ;

– s’occuper du bien-être et de l’éducation de nos enfants ;

– se préparer pour les crises qui nous attendent ;

– fournir une aide et un logement aux sans-abris, tout en accompagnant ceux qui sont prêts à retourner à la vie en société ;

– donner à tous un accès aux soins de santé.

Cette crise constitue une terrible épreuve pour des milliards de personnes. Mais ce n’est rien en comparaison de ce qui nous attend, si nous continuons sur notre lancée. Il faut dorénavant nous mobiliser pour empêcher l’effondrement des systèmes régénérateurs par lesquels la Terre crée et maintient les conditions dont nous dépendons pour notre existence. L’urgence actuelle nous offre l’opportunité d’une nouvelle émergence : la naissance d’une civilisation digne de ce nom, dédiée au bien-être de tous les peuples et de la Terre vivante.

Auteur : David Korten, cofondateur de Yes! Media, président du Forum des économies vivantes, membre du Club de Rome, et auteur d’ouvrages majeurs, notamment Quand les multinationales gouvernent le monde (Ed. Yves Michel) et Change the story, change the future : A living economy for a living Earth (non traduit).
Sources : Initialement publié dans Yes! Magazine. Reproduction autorisée
Thématiques : vie dans le nouvel age, Économie
Rubrique : Point de vue ()