De la nourriture pour le corps et l’âme

Partage international no 224avril 2007

Interview de Regina Mac-Nack par Eva Beaujon

Dans un ancien snack-bar du sud-est d’Amsterdam, quelque 800 colis de nourriture sont préparés pour les habitants résidant aux abords de la ville. Regina Mac-Nack gère cette banque de nourriture avec un groupe de volontaires, dont certains sont d’anciens toxicomanes. Elle a débuté cette activité en 2001 dans l’appartement où elle vit encore avec sa famille, dans le même quartier.

Regina est un personnage connu et apprécié dans le voisinage, et beaucoup la surnomment « la Mère du sud-est ». Ses apparitions régulières à la télévision et à la radio pour parler de son travail l’ont fait connaître à travers tout le pays. Elle a été nommée en 2005 Citoyenne de l’année d’Amsterdam et femme de l’année. Regina a grandi au Surinam et vit aux Pays-Bas depuis l’âge de 19 ans. Eva Beaujon l’a interviewée pour Partage International.

La banque alimentaire se trouve dans un quartier multiculturel, avec de grands immeubles d’habitations datant des années 1980, à l’aspect morne et mal entretenu. A mon arrivée, Regina est en train de balayer. Elle m’accueille chaleureusement reprend son balai tout en me parlant de son travail et en donnant des instructions à un volontaire venu l’aider ce jour-là.

Puis elle m’invite à assister aux deux réunions prévues avant l’interview. La première avec des représentants de la fondation De Key housing qui, depuis 2005, met gracieusement le local à disposition. Aujourd’hui, alors que son travail prend de l’ampleur, Regina cherche de l’aide pour trouver un endroit plus spacieux. La seconde avec des représentants de la municipalité d’Amsterdam et le directeur d’une nouvelle fondation : la Banque alimentaire d’Amsterdam.

Alors qu’elle était jeune fille, Regina se préoccupait déjà des problèmes des au-tres et tentait d’aider partout où c’était possible, s’occupant des pauvres, cuisinant, faisant la lecture, etc. Quelque chose se produisit en 1989 qui la conduisit à se consacrer davantage aux gens dans le besoin. 

Regina Mac-Nack : Durant ma grossesse, on décela une tache sombre aux ultrasons. Les médecins suspectèrent une grossesse extra-utérine et décidèrent aussitôt d’opérer. Ce n’était qu’un kyste bénin, mais l’opération fit mourir le bébé.
Mais je continuais à souffrir ; les médecins dirent que cela passerait, mais la douleur ne cessait d’empirer. Une radiographie révéla une lésion d’un nerf dans mon dos. Je souffrais 24 h sur 24 et seuls de puissants calmants me soulageaient. Ma santé ne cessait de se dégrader. A cause de la douleur, je ne pouvais marcher que très peu de temps et je finis dans un fauteuil roulant.
Quand les médecins me dirent que je devais apprendre à vivre avec ce handicap, je refusai de l’accepter. Je fis appel à Dieu : « Seigneur, si vous existez, vous devez m’aider. Si tous ces docteurs ne peuvent pas m’aider, alors c’est à vous de le faire. » Et Dieu entendit ma prière, pas tout de suite, mais un peu plus tard.
Alors que je participais à un groupe de prière auquel j’avais été invitée, j’ai senti une main chaude se poser sur son dos. Je regardai derrière moi. Il n’y avait personne, mais je sentais nettement qu’une main chaude me donnait une légère poussée, exactement sur l’endroit qui me faisait mal*. Cela s’était produit tandis que j’attendais encore mon tour pour que les gens prient pour moi. Alors que j’attendais là, je réalisai que je ne souffrais plus. A la fin de la prière, je marchai sans aide jusqu’à mon fauteuil. Je ne m’y écroulai pas. Je rentrai à la maison à pied après avoir descendu les escaliers sans aucune aide alors que j’aurais dû être portée.
Depuis ce jour je n’ai plus jamais eu mal. Les docteurs étaient stupéfaits car une nouvelle radiographie montrait que les lésions des nerfs étaient toujours vi-sibles. Dieu m’a guérie parce que je lui avais promis que je ferai quelque chose en retour. Je voulais commencer à travailler pour lui.

Partage international : Avez-vous commencé avec la banque alimentaire ?
RM : Non, pas tout de suite. Cela a commencé par un rêve dans lequel je marchais dans une rue en portant une énorme marmite. Cette marmite, qui était tellement lourde que je pouvais à peine la soulever, était remplie de nourriture chaude. Je me dirigeais vers des gens, sales et aux habits déchirés, qui venaient vers moi pour me demander à manger. Je pensai que c’était quelque chose que je pourrais faire, mais pas en Hollande ; il n’y a pas tant de pauvres que cela ici. Je pensais que je devrais aller dans un pays du tiers monde.

Une femme d’une quarantaine d’années entra. Regina m’expliqua plus tard qu’elle n’avait pas de logement. Cette femme soupirait sans arrêt. Elle se plaignit de maux de ventre et demanda du jus de fruit, des gâteaux secs et du chocolat. Regina la fit asseoir sur le sofa et alla lui chercher de quoi manger. Plus tard, elle posa la main sur la tête de la femme et demanda à Dieu de la bénir et de la guérir. Puis elle revint s’asseoir et continua :

Au bout d’un moment je regardai autour de moi et je remarquai qu’il y avait beaucoup plus de sans abri que je ne croyais. Peu de temps après, je cuisinai le premier repas chaud, posai les marmites à l’arrière de la voiture et, avec deux autres personnes, nous nous sommes rendues à un endroit où j’avais aperçu un ou deux sans abri. Un instant plus tard nous avions toute une file de gens attendant de recevoir à manger.

Je n’oublierai jamais ce jour. Ces gens étaient tellement heureux ; certains d’entre eux n’avaient rien mangé depuis plusieurs jours. Nous avons continué à faire la même chose pendant dix jours. Chaque samedi soir, nous allions au Zeedijk à Amsterdam, et les mardis soirs nous allions à Utrecht. Certains autres soirs nous leur apportions des sandwichs. Ces gens étaient souvent des toxicomanes. Nous priions avec eux et nous efforcions de les persuader d’échapper à ce cycle destructeur ; nous les envoyions vers des centres de désintoxication. Plus tard, nous avons commencé à préparer des colis de nourriture.

PI. A qui ces colis sont-ils destinés et d’où la nourriture vient-elle ?
RM. Un ménage a droit à un colis de nourriture si ce qu’il lui reste pour la nourriture et les vêtements, après ses dépenses courantes, est inférieur à 150 euros pour une personne, 200 euros pour deux adultes et 250 euros pour deux adultes avec deux enfants.
Beaucoup de gens du voisinage n’ont pas de travail et bénéficient d’une allocation chômage ou d’un quelconque autre revenu minimum. Il y a des mères célibataires et des retraités, mais aussi des couples. Ces aides se sont maintenues au même niveau depuis des années et sont devenues insuffisantes, du fait de la hausse des prix. Lorsqu’il faut remplacer la cuisinière ou payer le dentiste, il ne reste plus rien pour la nourriture. Les enfants vont à l’école le ventre vide. Ces familles ne pourraient vivre sans ce complément de nourriture.
La nourriture provient de grandes sociétés alimentaires, de grossistes et de boulangeries. Nous recevons régulièrement des appels de la part de grosses sociétés de vente à la criée qui nous informent qu’elles disposent de fruits et de légumes invendus. Parfois, la nourriture vient d’une agence de publicité qui l’a utilisée pour une de ses campagnes.

L’interview est souvent interrompue. Une boulangerie appelle pour dire qu’elle a 40 miches de pain à donner. Un autre appel demande une aide alimentaire temporaire pour les résidents d’une maison de retraite des environs en attendant que de nouvelles dispositions soient prises.
Plusieurs appels restent sans réponse parce que Regina a trop à faire à organiser ou à discuter avec quelqu’un. Des bénévoles arrivent avec de la nourriture qu’ils vont entasser dans une salle du fond encombrée. L’endroit est très animé, avec de nombreuses allées et venues, mais Regina reste calme au milieu de toute cette agitation. J’aime la façon dont elle donne des instructions sans que cela ressemble à un ordre. Il est clair que les bénévoles aiment ce qu’ils font. Le respect qu’ils ont pour Regina, que certains appellent « Mère », est évident.

PI. Vous accordez une attention particulière aux enfants.
RM. Oui, le mercredi après-midi est réservé aux enfants de nos clients. Cet endroit est devenu trop petit ; il arrive que nous ayons 60 enfants ici. Les mères préparent un repas pour eux. Je m’efforce de passer beaucoup de temps à parler avec les enfants, et je découvre que beaucoup d’entre eux, aussi jeunes qu’ils soient, ont déjà un lourd passé. Certains sont tristes parce que leur mère est absente toute la journée pour travailler et qu’ils doivent rester tout seuls à la maison. D’autres ont subi des abus en l’absence de leur mère et ont peur d’en parler. Ils n’ont pas une enfance normale. Je fais souvent appel à un organisme d’aide à l’enfance ou à l’assistance sociale. Il y a des enfants intelligents parmi eux qui font de leur mieux à l’école, mais les problèmes familiaux rendent la chose presque impossible.

PI. Vous organisez des cours de gestion budgétaire pour les femmes.
RM. En effet. Ces cours sont très simples, mais cela fonctionne bien. J’écris quelques informations concernant des allocations et suppléments auxquels elles pourraient prétendre. Nous en discutons ensemble. Elles savent très peu de choses, si bien que je leur donne des conseils sur ce qu’elles peuvent faire, qui elles doivent voir. Je les encourage à économiser un peu d’argent chaque mois, même s’il ne s’agit que de 10 euros. Elles sont fières quand elles y arrivent.
Elles changent grâce à l’interaction positive que nous avons avec elles. Elles s’ouvrent davantage et communiquent plus librement.

Regina, trouvant que le gouvernement n’en fait pas assez pour les pauvres, a décidé de présenter sa candidature au conseil municipal du sud-est d’Amsterdam pour le parti d’union chrétienne. Elle n’a pas réussi à entrer dans le conseil, mais a contribué à obtenir des votes pour le parti qu’elle estime le plus apte à défendre les membres les plus vulnérables de la société.

RM. Il faut récolter des fonds et distribuer des revenus minimums, et obliger les gens ayant des difficultés pécuniaires à suivre des cours pour gérer leur budget. Il ne suffit pas de se contenter de les aider avec leurs problèmes de dettes, si lourdes soient-elles, mais il faut veiller à ce qu’ils respectent leurs engagements, sinon ils se retrouveront rapidement à nouveau endettés et reviendront frapper à votre porte. Je vois cela chaque jour. Certains d’entre eux sont évidemment à blâmer s’ils ont des difficultés financières et il faut qu’ils en prennent conscience. Mais il faut ensuite faire tout ce qui est en votre pouvoir pour les aider – sinon nous n’aurons jamais un monde meilleur.

PI. Quelles sont les relations existant entre votre banque alimentaire « officieuse » et la fondation de la Banque alimentaire d’Amsterdam (VBA) ?
RM. Ma banque alimentaire ne recevant aucune aide financière de la municipalité ou de VBA, j’ai créé une fondation appelée « Il y a de l’espoir pour demain ».
La différence entre les deux banques alimentaires est que VBA ne s’occupe pas des toxicomanes et des immigrants illégaux, alors que je le fait. La VBA préférerait que je ne fasse pas mon travail aussi visiblement et ouvertement au nom de Dieu (mes locaux sont remplis de beaux et grands posters religieux) et m’a demandé de les retirer. Je leur ai répondu que je pourrai le faire, mais qu’alors je partirai aussi – et ce n’est pas ce qu’ils souhaitent !

PI. L’un des sujets de la réunion d’aujourd’hui concernait les gens qui deviennent pendant trop longtemps dépendants des colis de nourriture, ce qui empêche d’apporter de l’aide aux nouveaux arrivants et allonge la liste d’attente.
RM. L’une des raisons de ce problème, est l’accès à d’autres organismes d’aide. Une femme, qui avait bénéficié d’aide pendant un certain temps, avait eu besoin de voir un avocat à Utrecht mais se sentait incapable d’entreprendre cette démarche. Je l’ai accompagnée et tout fut réglé beaucoup plus rapidement.
Pour apporter une solution à ce problème, les représentants de la municipalité présents à la réunion ont envisagé d’avoir recours à des accompagnateurs pour guider les gens vers les bons organismes. Ils ont également parlé de créer un bureau mobile extérieur à la banque alimentaire destiné à conseiller les gens ayant des problèmes de dettes et de les aider à s’y retrouver dans les méandres des réglementations qui empêchent beaucoup de gens de réclamer l’aide à laquelle ils ont droit.
A la fin de l’interview, trois heures plus tard, Regina était aussi fraîche et pleine d’énergie qu’au moment de notre arrivée. Les membres de sa famille lui apportent tout leur soutien, ce qui est une chance, car chaque fois qu’elle entend parler d’un enfant ne sachant où aller, elle lui offre l’hospitalité à son domicile jusqu’à ce qu’une solution soit trouvée, et elle est souvent appelée à l’extérieur pour venir en aide à un client en difficulté. Le nom de « Mère » lui va très bien.

Pour plus d’informations : Fondation Stichting Er is Hoop voor Morgen ; email : eri shoopvoormorgen@hotmail.com

[Le Maître de Benjamin Creme a indiqué que la guérison de Régina a été donnée par le Maître Jésus. C'est lui aussi qui a donné à Regina le rêve de la grande marmite.]

Auteur : Eva Beaujon, correspondante de Share international à Utrecht (Pays-Bas), titulaire d’un master de droit international.
Thématiques : Société, femmes, politique, signes et miracles, éducation
Rubrique : Entretien ()