De la nourriture avant tout, la paix ensuite

Partage international no 188avril 2004

Interview de Emma Kamara par Suzette van Ijssel

Alors que la Sierra Leone se remet de onze ans de guerre civile, ayant entraîné des dizaines de milliers de morts et plus de deux millions de réfugiés dans les pays voisins, le Children’s Learning Services (CLS) fonctionne depuis trois ans. Il a pour but essentiel de rendre leur enfance aux enfants démunis et traumatisés, ainsi qu’un avenir, par le biais de programmes portant sur la sécurité alimentaire, l’éducation élémentaire et l’édification de la paix.
Emma Kamara, coordinatrice de ce programme, reconnaît que les écoles ne peuvent pas être considérées comme séparées du reste de la société. A l’occasion du
Congrès international sur la résolution des conflits à l’école – apprendre à vivre ensemble, qui s’est déroulé en septembre 2003, à Soesterberg (Pays-Bas), et qui a été organisé conjointement par le Centre européen de la prévention des conflits et l’Unesco, Suzette van IJssel a interviewé Emma Kamara pour Partage international.

Partage international : Pouvez-vous nous parler de l’édification de la paix au sein de votre programme ?
Emma Kamara : Avant tout, nous nous occupons des besoins élémentaires des enfants. Ce n’est que lorsqu’ils ont mangé à leur faim et qu’ils sont capables d’apprendre quelque chose, qu’ils comprennent que nous nous intéressons à eux. Ce n’est qu’à partir de ce moment que vous pouvez leur parler de paix. Nous cherchons donc des moyens de nourrir les enfants, en nous efforçant d’établir un lien entre la communauté et l’école. Ainsi, nous demandons aux communautés de nourrir l’écolier en lui donnant par exemple un fruit, de sorte que l’enfant n’arrive pas affamé en classe. Nous aidons les écoles à leur dispenser un enseignement élémentaire, en fournissant des manuels et des fournitures scolaires. Ensuite, nous commençons à travailler à l’édification d’une image de soi positive : nous abordons la compréhension des conflits, les conditions d’une vie paisible, la manière de résoudre les différences et comment coexister après la guerre. Dans de nombreuses classes, il y a des enfants soldats, des ex-combattants.

PI. De quelle manière vous comportez-vous avec eux ?
EK. La guerre civile montre que nos trois programmes sont profondément connectés. Nous nous trouvons dans des situations difficiles : un cercle vicieux de non alimentation, de non éducation et de non paix. Mais nous devons rompre ce cycle. Si les enfants n’obtiennent pas les capacités éducatives, ils n’apprennent pas la manière de gagner une vie décente et deviennent ainsi une proie facile pour ceux qui, comme les rebelles, leur ont promis plus d’argent et toutes sortes d’armes pour combattre. Notre programme leur fournit les capacités de gagner leur vie, de sorte qu’ils sont moins tentés de se battre pour de l’argent. Et nous abordons avec eux les effets de la guerre, nous écoutons leur histoire avec empathie et compassion.

PI. Quels sont les plus grands obstacles à une coexistence pacifique ?
EK. Le grand problème est le profond traumatisme des enfants. Ils sont stressés et se demandent par exemple comment rattraper leurs trois ou quatre années scolaires perdues. Ils se trouvent dans des classes qu’ils auraient dû avoir franchi depuis longtemps. Ils ont perdu leur espoir en un avenir meilleur, et la plupart ont une image négative d’eux-mêmes. Si quelqu’un menace de vous tuer, c’est comme si vous ne valiez rien. Et puis il y a les enfants qui ont tué. Ainsi, au lieu de commencer notre programme par l’édification de la paix, nous abordons en premier lieu la gestion du stress et la guérison des traumatismes. Avant de pouvoir parler de paix, nous leur donnons l’aptitude leur permettant de gérer leurs émotions, leurs craintes et leurs doutes.
Certes, en tant que petite organisation, nous ne pouvons atteindre qu’un nombre restreint d’enfants, bien qu’il y en ait beaucoup plus qui auraient besoin d’aide. Nos ressources sont maigres. Nous n’obtenons aucun fonds du gouvernement et il y a très peu de personnes dans mon pays qui ont été formées pour travailler à ce niveau avec des enfants, et qui savent reconnaître leurs besoins psychosociaux.
C’est également dur pour nous. Il peut nous arriver à nous aussi d’avoir faim, mais nous nous rendons compte de l’importance de parler de certaines choses avec les enfants, d’être sur le terrain, de faire le travail. C’est le seul moyen de fournir la preuve que ce que nous faisons est juste. Ainsi nous avons commencé à aider une école à mettre en place des clubs de la paix, et nous avons entraîné les élèves à la médiation. Certaines fillettes ont déclaré que c’était la première fois qu’elles pouvaient raconter ce qui leur était arrivé au cours de la guerre.

PI. De quelle manière guérissez-vous les enfants et leur fournissez-vous les capacités de régler les conflits et les émotions pénibles ?
EK. Lorsque nous avons demandé aux enfants de dire quelque chose de positif sur eux-mêmes, nous avons découvert que la plupart d’entre eux ne disposaient pas d’adjectifs pour décrire de bons sentiments. Tout ce qu’ils étaient capables d’exprimer est qu’ils se sentaient bien ou mal. Ainsi nous avons dû leur fournir le vocabulaire, car à moins de savoir comment décrire un sentiment, vous ne pouvez pas l’édifier. Nous leur avons demandé d’écrire leurs qualités ou aptitudes sur un dessin esquissé de leur main. Nous les avons mis au défi de créer une image positive d’eux-mêmes et des autres. Ainsi les enfants ont écrit sur les contours de leurs doigts des phrases comme « j’apporte le pardon », « je désire faire preuve de sollicitude », ou « je veux être aimable ». Nous les avons laissé s’amuser à écrire des mots gentils. Nous leur avons demandé de rédiger un petit profil sur eux-mêmes afin qu’ils prennent conscience de leurs capacités et de leur importance, sans tenir compte de l’avis de leurs agresseurs qui les traitaient en moins que rien. Toutes ces activités développent l’estime de soi.
Et enfin, nous avons abordé le travail spirituel. Nous croyons en la réconciliation, la guérison et le pardon. Ces qualités nécessitent un travail au sein de l’être intérieur, de sorte que nous cherchons à avoir quelques moments paisibles avec les enfants, au cours desquels nous faisons une pause et réfléchissons sur leur état intérieur, en les aidant à devenir conscients de ce qu’ils sont réellement, des individus à part entière. Nous les aidons à pratiquer la réflexion, à avoir des moments à eux, paisibles, sérieux.
Il n’est pas habituel, dans notre culture, d’entraîner les enfants à s’asseoir pour réfléchir et à s’offrir de telles pauses. Les familles sont souvent nombreuses et personne n’a d’espace personnel. Chacun se bat pour ses ressources. Vous devez aller chercher de l’eau, tôt le matin, et trouver de l’argent pour acheter de la nourriture au marché. Vous êtes si englué dans les soucis de la vie que vous ne vous accordez pas un instant pour réfléchir profondément à la façon de vous en sortir. La guérison nécessite des instants paisibles, à vous, un espace où vous pouvez vous détendre, de sorte que Dieu sache par quels moments vous passez. Et Dieu s’occupera de vous si vous le lui permettez. Mais si vous ne vous penchez pas sur ce qui se passe au fond de vous, cela produira un déséquilibre émotionnel, un comportement explosif ou une poussée de violence, une fois de plus.

PI. A quoi évaluez-vous l’efficacité de votre approche ?
EK. Les enfants, eux-mêmes, vont plus loin. Ils veulent que d’autres puissent en profiter. Ils rentrent chez eux et font leurs exercices, et les parents viennent nous voir en nous demandant : « Qu’avez-vous fait pour que les enfants soient si positifs ? »

Auteur : Suzette van Ijssel, correspondante de Share International aux Pays-Bas
Thématiques : Société, politique, Économie, éducation
Rubrique : Entretien ()