Partage international no 393 – mai 2021
Interview de Camille Seaman par Ariane Eroy
Camille Seaman est née en 1969 d’un père amérindien (tribu Shinnecock) et d’une mère afro-américaine. Elle obtient en 1992 un diplôme de photographie à l’université d’Etat de New York. Depuis, elle a reçu plusieurs prix et ses œuvres font partie de la collection permanente du musée de l’Académie nationale des Sciences à Washington. Au cours des décennies, elle a effectué de multiples voyages aux pôles Nord et Sud, pour photographier des icebergs et documenter les changements environnementaux dramatiques qui s’y produisent.
« La photographie doit montrer que les humains ne sont pas séparés de la nature », est-il écrit sur son site Web (camilleseaman.com). Ariane Eroy l’a interviewée pour Partage international.
Partage international : Vous avez déclaré : « On m’a appris dès mon plus jeune âge que nous sommes connectés à tout et que tout possède une force vitale. » Dites-nous en plus.
Camille Seaman : Mon grand-père prenait très au sérieux le fait que tous ses petits-enfants devaient comprendre ce que signifie être un véritable être humain. Pour lui, cela signifiait savoir que nous sommes liés et interconnectés avec tous les autres êtres humains et avec toute chose. Il ne se contentait pas de nous le dire, mais nous le démontrait concrètement. Il savait que la différence entre croire quelque chose et savoir quelque chose, c’est l’expérience personnelle.
La véritable connaissance provient de l’interaction physique avec le monde. Je me souviens qu’il m’emmenait dans les bois et que nous nous arrêtions devant chaque arbre. Il me présentait littéralement à chaque arbre, me demandait de poser mes mains dessus, en disant : « Il appartient à ta famille tout autant que moi et tu dois le respecter. » Depuis, je vois les arbres comme des individus. Nous avons un réel problème avec la langue anglaise. C’est une langue de possession. Elle transforme toutes choses en objets qui peuvent être transformés en ressources. Comment pouvez-vous raser une forêt, si vous considérez les arbres comme vos proches ? C’était vraiment fort d’être ainsi présenté aux arbres. Beaucoup de gens pensent encore que tout doit être géré. Les poissons doivent être gérés. Les océans doivent être gérés, les rivières, etc. Comme des choses, des objets.
Il y a une histoire étonnante chez le peuple Wampanoag, auquel notre tribu Shinnecock est apparentée. Ils racontent que dans les dix premières années après leur arrivée, les colons se sont appropriés au nom du roi d’Angleterre tous les arbres qui faisaient plus de deux mètres de large. Ils les ont abattus et expédiés vers le Royaume-Uni. Tous les grands arbres ont disparu, des arbres très vieux, et cela a bouleversé le climat. Ça a également perturbé les animaux qui vivaient là. Aujourd’hui, nous commençons à ressentir l’interconnexion entre tous les règnes et à prendre conscience du changement climatique. Mais j’en ai toujours été consciente depuis mon plus jeune âge. Un jour, mon grand-père m’a surprise en train d’arracher les feuilles d’un arbre. Tous les enfants arrachent les petites feuilles d’un arbre, sans réfléchir. Il m’a arrêté et m’a dit : « Tu crois que tu peux faire ce que tu veux à cet arbre, sans conséquences ? Si tu penses que tu es séparée de cet arbre, vois combien de temps tu peux retenir ta respiration. » Et il me faisait vraiment retenir ma respiration !
Il nous a fait asseoir dehors, sous le soleil brûlant de Long Island, par une journée sans nuage, et au bout de quelques minutes, on a commencé à transpirer. Il montra un petit nuage dans le ciel et dit : « Ce nuage, c’est votre sueur ; plus tard, il deviendra la pluie, qui arrose les plantes, qui à leur tour nourrissent les animaux qui nous nourrissent. » C’est un cycle. Il n’y a pas de séparation. Au début ces idées m’ont perturbée – il y avait beaucoup de colère en moi. Il y a ces choses que je sais, et puis je vois tous ces gens autour de moi agir d’une manière si différente. C’était difficile à supporter. Parfois, être conscient ne vous rend pas la vie confortable.
PI. Vous avez visité les régions les plus isolées et les plus vierges de la planète. Quelle est la vie d’une femme sur ces navires de recherche, ou sur des navires touristiques en tant qu’artiste ?
CS. Ça vous étonnera peut-être mais il y a beaucoup de femmes dans les régions polaires, à la fois comme scientifiques et comme membres d’équipage. Lorsque vous vous trouvez à côté d’un biologiste marin, d’un géologue ou d’un glaciologue qui vous explique avec enthousiasme ce que vous n’avez jamais vu, ce à quoi vous n’avez jamais pensé, vous vivez une expérience passionnante et excitante.
Mais les données scientifiques ne suffisent pas. Pour certaines personnes, les chiffres, les idées, sont trop abstraits. C’est là que l’art doit intervenir – les arts graphiques, l’écriture ou la musique – pour aider à digérer les données de la science. J’ai donc été très touchée que l’on m’ait demandé d’être la photographe de ces expéditions. C’est une tradition qui remonte à Shackleton [explorateur de l’Antarctique au début du XXe siècle]. Si nous connaissons les aventures de Shackleton, c’est uniquement parce qu’il avait un photographe. Auparavant, les gens faisaient des croquis, peignaient et écrivaient, mais dans une expédition, le rôle de l’artiste reste essentiel, non seulement sur les navires de recherche, mais aussi sur les navires touristiques. Je suis un peu l’interprète de la nature.
PI. Vous témoignez avec le regard de l’artiste. Ça change tout…
CS. Quand je pars, c’est avant tout à cause de cette attraction, cet appel magnétique. Je me sens attirée par un endroit pour une raison intime. Je ressens le besoin d’aller vers ces endroits, une curiosité. Ce n’est parfois que des mois ou des années plus tard que je réalise que c’est une marque dans le temps que j’ai enregistrée, que j’ai documentée.
Le cycle de vie des glaciers et des icebergs
PI. Vous avez déclaré que les icebergs vivent de trois à six ans environ après s’être détachés d’une plateforme de glace, et que les glaciers pourraient avoir été créés il y a 100 000 ans, un flocon de neige après l’autre. Parlez-nous de la vie des glaciers et des icebergs.
CS. Il faut faire la différence entre les glaciers et icebergs de l’Arctique, et ceux de l’Antarctique. Ils portent le même nom, mais ce sont des créatures très différentes. Au Groenland, le paysage est beaucoup plus déchiqueté. Donc les glaciers, au fur et à mesure qu’ils descendent, deviennent plus dentelés, plus fracturés. Lorsqu’ils se fracturent pour se transformer en icebergs, ils peuvent avoir une grande variété de formes ; chaque iceberg est unique. Ils peuvent être comme des gâteaux d’anniversaire, comme des couronnes, comme des points, ils peuvent avoir n’importe quelle forme.
En Antarctique, il y a principalement la plateforme glaciaire de Ross, qui part du pôle Sud et fait environ 800 km de large. Un énorme morceau de glace, formé flocon de neige par flocon de neige. En Antarctique, les glaciers sont modelés par le vent qui balaye la neige dans une atmosphère très sèche. On se retrouve avec des structures qui ressemblent à des gâteaux faits d’innombrables couches compressées, tandis que la gravité les attire lentement vers la mer, au plateau de Ross. Quand un morceau se détache de cette plateforme de glace, il peut faire 3 000 km2. Ils ont tendance à être ce qu’on appelle plus tabulaires, comme une table, plats. Certains ressemblent à un évier renversé le fond vers le haut, ce qui donne un triangle.
PI. Est-ce que vous ressentez leur naissance et leur mort ?
CS. Je ne parlerais pas de naissance ou de mort, car cela fait tellement partie d’un continuum. Je dirais qu’il y a une vie en tant que flocon de neige, puis une vie en tant que partie d’un glacier, puis une autre vie en tant qu’iceberg, et enfin une autre vie en tant qu’eau qui devient le flocon de neige. C’est un cycle sans fin et sans commencement. Dans leur dernier stade, certains sont échoués sur le fond marin, d’autres trop dangereux pour qu’on s’en approche car ils pourraient se briser à tout moment. Ils sont tellement instables, tellement fracturés. J’ai assisté à leur désintégration finale dans la mer, et cela ressemble un peu à une mort. Mais il faudrait utiliser un autre mot. En fait, c’est une métamorphose continuelle.
Silence et immobilité
PI. Vos photographies évoquent la grandeur de la nature, mais aussi la fragilité humaine, la solitude, le caractère éphémère de la vie et l’unité essentielle de tous les êtres. Également le vieillissement et la mort. J’ajouterai la tranquillité et la lumière.
CS. Une photographie parle avant tout du photographe. Vous envoyez dix photographes pour photographier le même sujet et vous obtiendrez dix photographies différentes. Dans toutes mes photographies, transparaissent des aspects de ma perception du monde et de la façon dont j’ai été élevée.
Le silence et la tranquillité sont une dimension importante de mon travail ; ils sont un autre aspect des enseignements de mon grand-père. Entre 5 et 13 ans, chaque jour, qu’il fasse froid, qu’il y ait du soleil, qu’il pleuve ou qu’il neige, je devais m’asseoir dehors et rester immobile pendant une heure. Et j’avais mon endroit préféré : la table sous un grand érable. Au bout d’une heure, mon grand-père m’appelait et me demandait : « Qu’as-tu vu ? » Si j’étais mal lunée, je disais : « Rien ». Et il me disait : « Retourne dehors. »
Ce que j’ai appris avec cette expérience, c’est que lorsque vous êtes immobile, la frontière – la séparation – entre vous et la nature se dissout. C’est nous qui avons construit cette frontière. Pour la nature, cette frontière n’existe pas. Mais quand vous êtes immobile, cette frontière disparaît. Et soudain, vous vivez les expériences les plus incroyables, comme un oiseau qui vient se poser sur vous, ou un papillon. Ou vous remarquez des choses qui semblent magiques. « Comment est-ce arrivé ? » C’est arrivé parce que vous étiez immobile en silence et la nature a dit : « Ah ! Te voilà. Bienvenue. » Et ils envoient ce comité de bienvenue pour vous dire : « On te voit ! » Que ce phénomène se produise avec les nuages, un animal, une araignée, ces moments magiques se produisent lorsque vous êtes immobile, parce qu’alors vous n’êtes pas seulement présent, vous êtes à nouveau connecté.
Dès que j’ai décidé de devenir photographe, à l’âge de 32 ans, j’ai voulu montrer aux gens que la vie est belle, que la planète sur laquelle nous vivons est incroyable. Beaucoup de gens m’ont demandé : « Utilisez-vous Photoshop et des trucs comme ça ? » Le but de mes photos est d’enregistrer ce qui est, et non de créer une image de ce qui pourrait être. Il ne faut pas utiliser Photoshop. Cela signifie que je dois être là, dehors, et bien présente lorsqu’une certaine lumière apparaît, ou lorsqu’un animal surgit. Je dois y être. Je pourrais produire cent mille fois plus de photos si j’utilisais Photoshop pour modifier mes clichés. Mais je ne veux pas. Mes photos doivent aider les gens à créer leur propre connexion, leur relation personnelle avec notre planète et cette vie.
Plus d’informations et galerie de photos sur : camilleseaman.com
Auteur : Ariane Eroy, psychologue de la santé mentale communautaire en matière d’environnement. Correspondante de Share International résidant à San Francisco.
Thématiques : environnement
Rubrique : Entretien ()
