Créer une conscience environnementale au Nigéria

Partage international no 387novembre 2020

Interview de Alex Akhigbe par Jason Francis

Africa Cleanup Initiative (l’action pour le nettoyage de l’Afrique ACI), cherche à impliquer les gens dans la protection de l’environnement à travers des projets de nettoyage, des programmes de sensibilisation et d’éducation environnementale. Fondée en 2010 au Nigéria et officiellement établie en tant qu’organisation à but non lucratif en 2017, l’ACI a également un programme de recyclage qui aide à maintenir les enfants à l’école, ainsi que des programmes pour l’eau, l’assainissement et l’hygiène. L’ONG reçoit des financements par le biais de partenariats, de subventions, d’entreprises et d’individus.

Jason Francis a interviewé le fondateur d’ACI, Alex Akhigbe, pour Partage international.

Partage international : Quelle a été la motivation à l’origine d’Africa Cleanup Initiative (ACI) ?
Alex Akhigbe : Je suis passionné par le service communautaire. Avant de me lancer dans Africa Cleanup Initiative, j’ai participé à plusieurs projets de service communautaire en tant que bénévole. J’éprouve un sentiment de satisfaction et d’épanouissement chaque fois que je participe à un projet ayant un impact.
Avoir grandi dans la ville d’Ajegunle dans l’Etat de Lagos, au Nigéria, a également contribué à ce que je fais aujourd’hui. Ajegunle était autrefois connue comme une ville de brousse réputée pour sa saleté. Je n’ai jamais aimé ça et le plus douloureux c’était que personne ne se souciait de faire quoi que ce soit. En fait, cela m’a amené à créer notre organisation à Ajegunle pour y lancer nos programmes et nos projets et les étendre à d’autres régions d’Afrique.

PI. Combien de projets de nettoyage environnemental ont été lancés jusqu’à présent au Nigéria ? Pouvez-vous nous donner quelques exemples ?
AA. Jusqu’à présent, nous avons réalisé une trentaine d’opérations majeures de nettoyage environnemental et sanitaire, notamment à Abuja, Ibadan, Mushin, Jakande, Ajegunle, Alpha Beach, Amukoko et Surulere.

PI. Comment un projet de nettoyage se met-il en place et combien de volontaires compte Africa Cleanup Initiative ?
AA. Un projet de nettoyage commence par une évaluation et une cartographie des zones sales et nécessitant une sensibilisation environnementale. Nous contactons ensuite les autorités locales et les services municipaux concernés pour approbation, afin de mener à bien l’opération. ACI compte plus de 400 volontaires inscrits dans tout le pays.

PI. Pourriez-vous nous parler de votre Projet empreinte verte (Green Footprint project), qui vise à sensibiliser les étudiants aux comportements éco-responsables ?
AA. Le Projet empreinte verte se concentre sur les élèves, en particulier ceux des écoles primaires et secondaires. Notre objectif est de les éduquer aux objectifs de développement durable [de l’Onu], au changement climatique et à la préservation de l’environnement, ainsi que de les guider pour qu’ils prennent part à des projets environnementaux ayant des impacts sociaux. Nous inculquons également la pratique du volontariat aux élèves dès leur plus jeune âge, le désir de donner à la communauté, ainsi que la pratique d’une bonne gestion des déchets et une implication active dans les programmes Waste to Wealth (Des déchets à la richesse), qui permet l’échange de matières recyclables contre les frais de scolarité. Notre Projet empreinte verte, qui a débuté en mars 2019, compte à ce jour plus de 900  éèves de cinq écoles.

Faire payer les matières recyclables

PI. Au Nigéria, l’éducation des enfants est à la charge des parents qui doivent payer les frais de scolarité. Combien ça coûte d’aller à l’école ? Et combien d’enfants ne sont pas scolarisés parce que leurs parents n’ont pas les moyens de payer leurs études ?
AA. D’après nos observations, il y a des écoles qui coûtent au moins 5 000 nairas [environ 11 euros] par trimestre, tandis que d’autres demandent 50 nairas [11 centimes] par jour dans les communautés mal desservies avec qui nous travaillons.En décembre 2018, une enquête menée par l’Unicef indiquait que la population d’enfants non scolarisés au Nigéria était passée de 10,5 millions à 13,2 millions, ce qui est la plus élevée au monde.

PI. Pourriez-vous nous en dire plus sur le programme Le recyclage paie la scolarité et ses effets sur les familles et l’environnement ?
AA. Le programme Le recyclage paie la scolarité est une innovation d’ACI. Il est conçu pour promouvoir l’éducation tout en réduisant la pollution plastique grâce aux bonnes pratiques environnementales de recyclage. Les parents peuvent désormais déposer les matières recyclables à l’école de leurs enfants en échange de frais de scolarité.
L’initiative rend l’école accessible aux enfants quels que soient leur lieu de résidence et leur niveau social. Notre objectif est d’apporter un soutien afin qu’au moins 10 000 enfants puissent rester scolarisés.
Ce projet a eu un impact considérable sur les communautés dans lesquelles nous travaillons actuellement en ce qui concerne la propreté de leur environnement. En outre, les plastiques qui bloquaient leurs systèmes de drainage et remplissaient leurs gouttières ont été considérablement réduits. Le projet a reçu l’aval des propriétaires d’écoles, des parents, des entreprises et des particuliers.

PI. Combien d’enfants bénéficient du programme ?
AA. Jusqu’à présent, nous avons lancé Le recyclage paie la scolarité dans dix écoles totalisant 427 enfants et 138 familles bénéficiaires. Il y a 14 donateurs individuels et 5 organisations donatrices. En l’espace d’un an, deux millions de bouteilles individuelles en plastique PET [polytéréphtalate d’éthylène] et autres matières recyclables ont été récupérées dans l’environnement.

PI. Pourriez-vous nous présenter le projet WASH4CleanerSlum (Nettoie pour un quartier plus propre) ?
AA. Nous sommes également activement impliqués dans les programmes d’eau, d’assainissement et d’hygiène (WASH), qui sont au cœur de l’objectif que s’est fixé l’ACI de fournir de l’eau potable et des installations sanitaires. Cela nous donne l’occasion d’impliquer les communautés des bidonvilles sur les questions liées à l’eau, à l’assainissement et à l’hygiène. Le but est de les amener à assumer la responsabilité d’améliorer l’état de leurs bidonvilles et les rendre plus sains. Nous avons formé des personnes vivant dans des communautés mal desservies sur les bonnes techniques de lavage des mains et sur la meilleure façon de rester en bonne santé et d’accéder à l’eau potable.

PI. L’ACI a-t-elle étendu l’un de ses projets aux pays voisins ?
AA. Notre conférence sur le nettoyage de l’Afrique s’est tenue à Cape Coast, au Ghana en 2017 ; à Lomé, au Togo, en 2018 ; et à Accra, au Ghana, en 2019. Nous utilisons cette plate-forme pour rassembler des passionnés de l’environnement afin qu’ils constituent un réseau, apprennent des professionnels et établissent des collaborations saines. Nous décernons également des prix aux personnes qui se sont distinguées pour protéger la Terre Mère et contribuer à la préservation environnementale. Actuellement, nous travaillons au développement de certains de nos projets dans les pays voisins.

PI. Y a-t-il d’autres projets Au-delà des déchets dont vous aimeriez parler ?
AA. Nos projets Au-delà des déchets sont conçus pour répondre aux besoins sanitaires et sociaux des communautés à faible revenu. Nous y parvenons en proposant des bilans médicaux pour les enfants et les mères et un dépistage et un traitement du paludisme sur place. Nous leur donnons également du matériel de secours comme des vêtements, de la nourriture, etc.

PI. Que peut faire de plus le gouvernement nigérian pour répondre aux besoins de la population et aux problèmes environnementaux du pays ?
AA. Une chose primordiale est d’informer les gens et d’augmenter le niveau de sensibilisation des Nigérians à la protection et à la conservation de l’environnement. Le gouvernement devrait se préoccuper davantage de la manière dont il peut créer un environnement propice pour que les Nigérians puissent vivre et faire des affaires. Il est très important d’impliquer les parties prenantes au niveau communautaire avant de mettre en œuvre n’importe quelle politique majeure qui affectera tout le monde. Laissons les gens s’approprier et assumer la responsabilité de leur environnement immédiat.

PI. Quel impact la pandémie de Covid-19 a-t-elle eu sur les initiatives environnementales et de nettoyage ?
AA. La pandémie a restreint les mouvements tels que les rassemblements sociaux, ce qui a un effet direct sur les entreprises. Cela a augmenté la production de déchets, car davantage de personnes ont été invitées à rester à la maison ou à travailler à domicile. Ainsi, l’environnement est jonché de masques faciaux et de gants. Elle a ralenti la mobilisation au niveau local en raison des restrictions causées par les règles de distanciation sociale. Elle a également limité les rassemblements de personnes pour des actions de nettoyage, les interventions nécessitant un changement des stratégies de sensibilisation existantes.
[Mise à jour éditoriale : Le travail de l’ACI se poursuit au milieu de la crise de Covid-19. A titre d’exemple, le 19 septembre 2020 (Journée mondiale du nettoyage), quelque 218 volontaires ont pris part à des événements de nettoyage et de promotion dans trois endroits des villes de Lagos et d’Ibadan. En plus de récupérer 1 400 kg de déchets finaux et 270 kg de déchets recyclables, les bénévoles ont encouragé de nombreux membres du public à prendre des mesures contre les changements climatiques en étant respectueux de l’environnement.
En outre, l’ACI a lancé un projet d’intervention spécial nommé #MaskUpSlum pour fournir des masques faciaux afin d’aider à réduire la transmission de la Covid-19 dans les communautés à faible revenu de Lagos.]

Pour plus d’informations : acuinitiative.org

Nigeria Auteur : Jason Francis, collaborateur de Share International basé dans le Massachusetts (Etats-Unis).
Thématiques : environnement, éducation
Rubrique : Entretien ()